jeudi 28 novembre 2019

Un bas-relief représentant le siège de Minorque de 1756

Bonsoir!

J'aimerais aujourd'hui vous partager une petite curiosité visuelle, transmise par ma collègue historienne et bonne amie Cathrine Davis. Lors d'un séjour de recherche dans le sud-ouest de la France à l'été dernier, elle a naturellement écumé les musées d'histoire et d'archéologie. Parmi ses découvertes, au Musée d'Aquitaine de Bordeaux, se trouve le bas-relief en marbre d'une statue de Louis XV, extrêmement détaillé, mettant en scène la prise par les Français de l'île de Minorque (Baléares), alors britannique, en 1756.

Je vous présente d'abord le bas-relief, dont Cathrine m'a très généreusement transmis plusieurs photos (merci Cathrine!), puis je contextualiserai par la suite la prise de Minorque.

La prise de Port-Mahon, Claude-Nicolas Francin,
Piédestal de la statue équestre de Louis XV (marbre),
1764, Musée d'Aquitaine. Photos: Cathrine Davis




Petite contextualisation: au début de l'année 1756, la France et la Grande-Bretagne sont en paix, même si les hostilités ont commencé en Amérique depuis 1754. Constatant que la voie diplomatique ne permettra pas de régler les différends entre les deux nations, et en préparation du conflit à venir, Louis XV décide de lancer une expédition contre l'île de Minorque, base stratégique britannique dans l'ouest de la mer Méditerranée. Le 10 avril, une armée de 14 000 hommes quitte le port de Toulon. Elle est commandée par le maréchal de Richelieu, et est escortée par la puissance flotte de Monsieur de La Galissonière, ancien gouverneur par intérim de la Nouvelle-France entre 1747 et 1749.

Portrait du duc de Richelieu, Jean-Marc Nattier, 1732.
Conservé au Museu Calouste Gulbenkian, Lisbonne

Le 18 avril, l'armée débarque à l'ouest de l'île et s'empare sans combat de la capitale de Minorque, Citadella. Richelieu se met alors en marche vers la ville de Port-Mahon, protégée par le puissant fort Saint-Philippe, l'une des plus impressionnantes forteresses d'Europe. 

Plan supérieur du Fort St Philippe situé à l'entrée du Port Mahon dans l'isle de Minorque
tel qu'il étoit avant le siège et pris par les Français dans la nuit du 27 au 28 juin 1756
,
anonyme, 1756 (disponible sur Gallica)


Bien que l'armée française arrive devant le fort le 22 avril, le siège ne commence que le 8 mai, et respecte le modèle alors en vigueur et théorisé quelques décennies plus tôt par Vauban.

La complexité du réseau défensif du fort Saint-Philippe et la détermination de la garnison (4 à 5 000 hommes) rendent toutefois la tâche des assiégeants plus ardue qu'espérée. Le bombardement intensif subi par les Britanniques n'entame en rien l'opiniâtreté avec laquelle ils s'opposent à la progression française, et un journal du siège nous indique qu'à la fin du mois de juin, la situation s'enlise:
"Le 26 & le 27, on continua les mêmes opérations tant aux Batteries, qu’aux communications; le service fut le même, le jour & la nuit; & les Assiégés ne changèrent rien dans leur défense. Cependant on méditoit un grand coup. Le Maréchal fit donner ordre à l’Entrepreneur-Général des Hôpitaux de tenir prêts le plus de lits qu’il seroit possible, & que les Chirurgiens se pourvussent de tout ce qui étoit nécessaire pour l’exercice de leur Art. Il y eut aussi ordre de préparer les Echelles; & les Officiers Généraux qui savoient le plan des opérations concertées, prirent soin que tout fut en état pour l’exécution d’un projet dont on espéroit que la réussite mettroit fin à un Siége, dont la longueur impatientoit déja depuis quelque tems l’Officer & le Soldat, qui auroient voulu le brusquer. En effet, malgré toute l’activité avec laquelle on avoit poussé ces opérations, les progrès paroissoient encore peu considérables; la situation de la Place en étoit toujours le plus grand obstacle, & mettoit en défaut le zéle, l’ardeur & la bonne volonté des Troupes."
L’assaut, puisqu’il s’agit bien de cela, apparaît pour Richelieu comme le seul moyen à même d’emporter la décision. Cette pratique n’était pourtant pas habituelle. Le modèle établi par Vauban était suffisamment méthodique pour enlever les places sans avoir besoin de recourir à l’assaut. Même si certains généraux (y compris français) privilégient l'assaut à la lenteur du siège à la Vauban pendant la guerre de Succession d'Espagne (1701-1714), cette pratique est très rarement utilisée après ce conflit.

Toujours est-il que l’entreprise tentée par Richelieu, aussi osée soit-elle, porte ses fruits. L’assaut lancé au soir du 27 juin permet aux Français de se rendre maîtres de plusieurs des ouvrages avancés du fort, sur lesquels leur progression s’échouait depuis près de deux mois. La place, dont les défenses sont sérieusement amputées, risque de devenir intenable, d’autant plus que le moral de la garnison a été gravement atteint. Le 28 juin au matin, les défenseurs de Minorque capitulent, mettant fin à un siège particulièrement éprouvant pour les deux camps. En reconnaissance de la valeureuse défense de la garnison, le maréchal de Richelieu accorde une reddition honorable aux Britanniques (j'ai expliqué ce que représentait la reddition honorable dans un article analysant une scène du film Le Dernier des Mohicans). Le siège a duré 51 jours, ce qui est exceptionnellement long pour l'époque. J'ai consacré un article à la durée considérée "normale" d'un siège au 18e siècle, qui tourne autour de une à trois semaines.

Ce bas-relief représente le moment décisif de l'assaut qui a permis à Richelieu de faire céder la garnison britannique. Cet assaut a été particulièrement sanglant, ayant coûté aux Français pas moins de 212 tués et 462 blessés.

Le bas-relief retranscrit bien la violence de l'assaut. On voit les bombes pleuvoir, la fumée recouvrir les fortifications et les hommes, les échelles dressées et les cadavres... On imagine sans peine la fureur et le vacarme de l'élan des troupes françaises. Le fort lui-même est bien représenté, on voit bien les différents étages de fortifications qui apparaissent sur le plan de 1756.




Le détail de l'artiste est saisissant, jusque dans le matériel de siège transporté par les assiégeants (voir ici l'article que j'ai consacré au matériel nécessaire pour un siège).



Élément tout de même étrange, on ne voit nulle part les défenseurs du fort Saint-Philippe. On les devine dans les épais nuages de fumée, mais ils ne sont pas directement représentés...

C'est aussi à cette occasion que Voltaire trouve une source d'inspiration pour une des satyres de son Candide. La flotte de La Galissonière, escortant l'armée de Richelieu, réussit à contenir, à défaut de battre réellement, une flotte de secours britannique commandée par l'amiral Byng. Celui-ci ayant préféré se replier sur Gibraltar, une autre base britannique, sera jugé par un conseil de guerre, et exécuté le 14 septembre 1757 "pour n'avoir pas fait tout son possible pour empêcher la chute de Minorque". L'affaire ayant fortement secoué la société britannique, Voltaire s'en amuse dans son Candide, lorsque son personnage et Martin, un de ses compères, de passage en Angleterre, assistent à l'exécution de l'infortuné Byng. Martin a alors le mot, célèbre: "dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres"...

Voilà pour aujourd'hui, je voulais vous partager cette représentation peu courante, mais tellement impressionnante, d'un siège de la guerre de Sept Ans.

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin


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Source:
Journal historique de l’expédition de l’île de Minorque et du siège du fort Saint-Philippe par les Français en 1756, dans Recueil général des pièces, chansons et fêtes données à l’occasion de la prise du Port Mahon, en France, 1757, p. 1-92.

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