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mardi 6 avril 2021

Les morts de la guerre de Sept Ans à l'Hôpital-général de Québec

Bonsoir!

À la mi-août 2014, j'ai quitté ma ville d'origine, Lyon, pour venir poursuivre au Québec mes études supérieures en Histoire. En arrivant dans la ville de Québec, j'ai entamé mon acclimatation à ma nouvelle ville par une découverte de l'environnement rapproché de mon logement, qui se trouvait alors dans le quartier Saint-Sauveur. En flânant sur Internet à la recherche de lieux d'intérêts dans le quartier, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir qu'à moins de dix minutes à pied de chez moi se trouvait la tombe du marquis de Montcalm, le commandant des troupes de terre françaises au Canada pendant la guerre de Sept Ans! Ma présence au Québec étant motivée par l'étude de ce conflit, je ne pouvais qu'avoir hâte de découvrir cet endroit!

Toutefois, en allant visiter le cimetière de l'Hôpital-Général de Québec, qui abrite la tombe de Montcalm, j'ai été particulièrement ému en découvrant qu'il renferme également le Mémorial de la guerre de Sept Ans. Ce lieu, unique au monde, contient les dépouilles dans des fosses communes de plus d'un millier de militaires victimes de cette guerre.

Le Mémorial de la guerre de Sept Ans au cimetière de l'Hôpital-Général de Québec
Photo: Michel Thévenin, août 2014


Le Mémorial de la guerre de Sept Ans a été inauguré le 11 octobre 2001, lors d'une cérémonie officielle au cours de laquelle les restes du marquis de Montcalm, alors conservés dans la chapelle des Ursulines de Québec, ont été transférés dans un mausolée construit à cet effet dans le cimetière de l'Hôpital-Général (je vous joins ici un lien de la Commission franco-québécoise sur les lieux de mémoire communs au sujet de cette cérémonie).


Quelques mois plus tôt, en avril 2001, l'instigateur du projet, Jean-Yves Bronze, publiait aux Presses de l'Université Laval un livre mettant en valeur ce lieu exceptionnel par son témoignage unique de la guerre de Sept Ans. C'est ce livre que je souhaite vous présenter ici pour souligner les vingt ans de sa publication (vous pouvez accéder à la page de présentation sur le site des Presses de l'Université Laval en cliquant sur l'image ci-dessous).



Les morts de la guerre de Sept Ans au Cimetière de l'Hôpital-Général de Québec, d'environ 200 pages, est divisé en deux grandes parties. La partie historique est certes assez restreinte (une vingtaine de pages), mais elle est tout de même très intéressante. L'auteur fait en effet un survol de l'histoire de l'Hôpital-Général de sa création en 1692 au début des hostilités menant à la guerre de Sept Ans au milieu des années 1750. Il propose également un bref récapitulatif du déroulement de ce conflit, en replaçant la "guerre de la Conquête", soit la partie nord-américaine de la guerre, dans le cadre plus vaste de la guerre de Sept Ans (je vous invite à lire mon article sur la question des dénominations du conflit). C'est tout de même relativement rare de voir une telle démarche dans les ouvrages publiés au Québec avant la fin des années 2000, puisque c'est justement le cycle de commémorations du 250e anniversaire de la guerre de Sept Ans, entre 2009 et 2013, qui a mis en lumière le besoin de sortir des visions trop localisées de ce conflit qui jusque là prévalaient. Jean-Yves Bronze présente également la transformation de la mission de l'Hôpital-Général, utilisé par la force des choses comme hôpital militaire entre 1755 et 1760.

Le gros de l'ouvrage, et son but premier, est un répertoire biographique des militaires enterrés pendant la guerre de Sept Ans au sein du cimetière de l'hôpital. Plus exactement, il s'agit des notices biographiques des militaires enregistrés par les Augustines entre le 23 juin 1755 et le 8 septembre 1760, ce qui représente plus d'un millier d'individus français, canadiens ou britanniques. On peut regretter l'absence d'Autochtones (à l'exception de deux à la page 112), qui ont eux aussi participé activement au conflit et aux batailles et sièges de Québec de 1759 et 1760, mais à ma connaissance, aucun registre les concernant et permettant de les identifier individuellement n'a hélas été constitué par les religieuses.

On trouve donc sur une petite centaine de pages des notices biographiques assez courtes sur des soldats des régiments des troupes de Terre, des compagnies détachées de la Marine, mais aussi sur des marins ayant servi à bord des vaisseaux français à Québec ainsi que sur des miliciens canadiens, ou encore sur quelques prisonniers de guerre britanniques décédés à Québec. Les informations sont parfois lacunaires (se limitant pour certaines notes au nom et à la date de décès de l'individu), mais sont le reflet des sources très étendues mobilisées par l'auteur il y a vingt ans. Ce livre peut être utilisé de manière complémentaire avec des outils plus récents comme la base de données des soldats et sous-officiers des troupes de la Marine au Canada, créée par l'historien Rénald Lessard et hébergée sur le site de la Société de généalogie de Québec (voir ici). 

Les informations concernant les soldats des troupes de Terre sont généralement plus fournies, les sources administratives des régiments étant plus nombreuses, mais là aussi, il ne s'agit que des individus décédés à l'Hôpital-Général de Québec et enterrés dans son cimetière. Il faut alors pour aller plus loin se tourner vers le colossal ouvrage issu du Projet Montcalm, mobilisant entre 2006 et 2009 une équipe impressionnante de chercheurs français et canadiens. L'ouvrage Combattre pour la France en Amérique réunit ainsi les notices biographiques de plus de 7500 soldats et officiers des troupes de Terre ayant servi en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans.

Enfin, l'auteur a intégré à son ouvrage une section particulière (pages 113-119) consacrée aux chevaliers de Saint-Louis, le cimetière de l'Hôpital-Général abritant la plus grande concentration au monde de dépouilles de membres de ce prestigieux ordre militaire créé par Louis XIV pour récompenser les services militaires de sa noblesse.

Jean-Yves Bronze a garni son livre d'une riche iconographie reprenant les dessins d'artistes reconnus dans le domaine de la représentation de militaires du 18e siècle comme Francis Back, Gerry Embleton, Eugène Lelièpvre ou encore Michel Pétard.

En somme, c'est un joli petit livre bien loin d'être dépassé malgré vingt années de recherches et un très fort renouveau historiographique concernant l'étude de la guerre de Sept Ans. Les morts de la guerre de Sept Ans à l'Hôpital-Général de Québec reste un outil précieux pour évoquer les conséquences humaines de ce conflit mondial.


À bientôt pour de nouveaux billets historiques!

Michel Thévenin


Si vous appréciez mes recherches et le contenu de ce blogue, acheter mon premier livre (qui est maintenant disponible en France!) serait une très belle marque d'encouragement (voir à droite, "Envie d'en savoir plus?"). Si vous ne voulez pas vous procurer le livre, mais que vous souhaitez tout de même m'encourager à poursuivre sur cette voie, vous pouvez faire un don via Paypal (voir à droite l'onglet "Soutenir un jeune historien"). Vous pouvez également partager cet article (ou tout autre de ce blogue), vous abonner au blogue ou à la page Facebook qui y est liée. Toutes ces options sont autant de petits gestes qui me montrent que mes recherches et le partage de celles-ci auprès d'un public large et varié sont appréciés, et qui m'encouragent à poursuivre dans l'étude d'aspects souvent méconnus de l'histoire militaire du 18e siècle.

vendredi 26 février 2021

Compte-rendu de livre: Montcalm, général américain

Bonjour!

Les responsables de la revue Recherches sociographiques, revue du Département des sciences sociales de l'Université Laval, m'avaient approché à la fin de l'année 2019 pour faire une recension dans leur revue du livre Montcalm, général américain, publié à l'automne 2018 par Dave Noël aux Éditions Boréal. Cet ouvrage permet d'interroger à nouveau la bataille des plaines d'Abraham du 13 septembre 1759 et le comportement du marquis de Montcalm, commandant les forces françaises, en replaçant les actions de celui-ci dans sa conception "européenne" de la conduite de la guerre, héritée de son apprentissage de la guerre en Europe. Le livre permet ainsi d'établir de nouveaux liens entre le déroulement de la guerre de Sept Ans en Amérique du Nord et le bagage européen des officiers de l'armée française, thématique qui me parle beaucoup puisqu'elle est au cœur de mes recherches sur la guerre de siège et les ingénieurs militaires.

La pandémie ayant longtemps retardé la sortie du numéro en question de la revue, je suis ravi de vous annoncer aujourd'hui que mon compte-rendu de l'ouvrage de Dave Noël est maintenant disponible en ligne sur la plateforme Érudit.

Comme c'était le cas pour mon compte-rendu du Journal du siège de Québec pour le Bulletin d'histoire politique (voir ici), je ne peux pour des raisons légales de droits d'auteur retranscrire ici le texte intégral de ma recension ici. Je vous invite toutefois à aller consulter celle-ci sur Érudit en cliquant sur l'image de couverture du livre ci-dessous.



L'accès n'y est cependant hélas pas gratuit. Plusieurs options s'offrent toutefois à vous pour consulter le texte de mon compte-rendu, telles que mentionnées sur la plateforme Érudit:


À défaut, le numéro de la revue Recherches sociographiques dans lequel se trouve mon compte-rendu sera disponible gratuitement en ligne dans un an.


À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

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mercredi 3 février 2021

Compte-rendu de livre: "Journal du siège de Québec du 10 mai au 18 septembre 1759"

Bonsoir!

J'avais été approché il y a quelques mois par les responsables du Bulletin d'histoire politique pour faire la recension d'un ouvrage paru en 2018 aux Presses de l'Université Laval, le Journal du siège de Québec du du 10 mai au 18 septembre 1759, attribué à François-Joseph de Vienne. Ce journal avait été édité pour la première fois au début des années 1920 par l'historien et archiviste québécois Aegidius Fauteux. Bernard Andrès et Patricia Willemin-Andrès (respectivement historien de la littérature et docteure en sémiotique littéraire) en ont proposé une réédition critique aux Presses de l'Université Laval, à l'occasion du 250e anniversaire de la campagne de Québec (voir ici mon article au sujet de cette dernière) en 2009. La réédition en format de poche de 2018 est une version augmentée (mais hélas trop peu corrigée) de celle de 2009, qui offre notamment une identification claire et convaincante de l'auteur de ce Journal, jusque-là anonyme.


J'ai donc livré pour le Bulletin d'histoire politique mon opinion comme historien de la guerre de Sept Ans sur la présentation de cette source par les deux auteurs dans cette réédition de 2018. Pour des raisons légales de droits d'auteur liés à la revue, je ne peux partager ici le texte intégral de mon compte-rendu. Celui-ci est toutefois disponible en ligne, sur la plateforme ici sur la plateforme Érudit

L'accès n'y est cependant hélas pas gratuit. Plusieurs options s'offrent toutefois à vous pour consulter le texte de mon compte-rendu, telles que mentionnées sur la plateforme Érudit:


À défaut, le numéro du Bulletin d'histoire politique dans lequel a été publié mon compte-rendu sera accessible librement dans un an.

Petite mise à jour: le texte intégral de mon compte-rendu est disponible sur la page de présentation du livre sur le site des Presses de l'Université Laval (vous pouvez y accéder en cliquant sur le titre du livre au début de cet article).


À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

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jeudi 30 janvier 2020

Une magnifique carte britannique du siège de Québec de 1760

Bonjour!

Je vous partage aujourd'hui une autre belle découverte, ici iconographique.

J'ai été mis au courant hier (un grand merci à Mathieu Perron) de la récente mise en ligne d'une collection exceptionnelle de documents, celle des cartes militaires possédées par le roi George III de Grande-Bretagne, dont le règne s'étend de 1760 à 1820. Vous pouvez consulter à ce sujet l'article (en anglais) du journal The Guardian ici.

Il ne s'agit ni plus ni moins que d'un ensemble de plus de 3 000 cartes et gravures présentant des campagnes, sièges et batailles de conflits où l'Angleterre fut impliquée (les guerres de succession du 18e siècle, les guerres napoléoniennes du début du 19e), mais aussi des guerres plus "lointaines", comme celles entre les Habsbourg d'Autriche et les Ottomans au 16e siècle ou les guerres russo-turques du 18e siècle.

Je vous laisse ici le lien permettant d'accéder à cette formidable collection:

Je n'ai que très rapidement survolé pour l'instant les richesses de cet ensemble, pour ainsi dire je n'ai regardé que les cartes concernant la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France. J'ai non seulement constaté la présence de cartes assez justes de la région de Québec en 1759-1760, mais je suis surtout tombé sur une pièce qui m'intéresse au plus haut point: cette magnifique carte représentant la bataille de Sainte-Foy du 28 avril 1760, et surtout le siège mené par les Français contre la ville de Québec qui suit immédiatement la bataille! (Vous pouvez consulter ici mon article au sujet de l'échec français devant Québec).

Map of the Battle of Sainte-Foy, 1760 (datée "1760 or later")
Notice complète disponible ici



À première vue, on pourrait s'étonner de la présence de deux événements distincts sur une même carte. C'est là qu'une petite explication sur la cartographie militaire s'impose. De manière très résumée (j'aurais bien des choses à dire sur ce sujet), la cartographie militaire des 17e et 18e siècles répond à des objectifs bien précis: plutôt que d'avoir une simple représentation "physique" d'un territoire, la carte doit surtout en exprimer les possibilités d'utilisation militaires sur le terrain. La carte "militaire" s'appuie donc sur les représentations d'événements militaires passés comme des batailles, des sièges, mais aussi des marches d'armées ou l'établissement de camps. Quelques fois, des suggestions pour des campagnes futures peuvent aussi y figurer. La carte militaire, souvent accompagnée de mémoires explicatifs, a ainsi une profonde dimension didactique, destinée à préparer de possibles futures campagnes sur le territoire représenté.

Ici, concernant cette carte de Québec avec la bataille de Sainte-Foy et le siège qui s'ensuit, la seule incertitude est celle de sa date (1760 ou après). La guerre de Sept Ans se termine en 1763, et pendant les trois années séparant la conquête du Canada du traité de Paris qui reconnaît la cession de la colonie, Québec est susceptible d'être la cible d'une nouvelle attaque française. Advenant la reprise de la ville par les Français, un tel document représentant notamment les travaux de siège peut s'avérer très utile...




Au-delà de ces considérations, cette carte revêt un intérêt particulier à mes yeux puisqu'elle présente justement les travaux de siège des Français, ce qui permet d'en avoir une visualisation bien plus "concrète" que les descriptions textuelles dans les sources... En tout cas, j'ai trouvé un excellent allié iconographique pour mes prochaines conférences sur le siège de Québec de 1760!

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

mercredi 29 janvier 2020

Une reconstitution de la basse-ville de Québec en 1759

Bonjour!

Je vous partage aujourd'hui une petite vidéo (5 minutes) réalisée par la ville de Québec, qui propose une reconstitution très intéressante de la basse-ville de Québec au moment de la campagne de 1759 menée par les Britanniques contre la capitale de la Nouvelle-France (voir ici mon article sur le/les sièges de Québec).

L'animation permet de voir les différents éléments qui assuraient la défense de la basse-ville, et surtout de les replacer dans l'aspect actuel de la ville (la vidéo date de 2014).

Bon visionnage!


À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

jeudi 21 novembre 2019

Compte-rendu de "Québec under siege"

Bonsoir!

J'ai été contacté il y a quelques mois par un auteur américain, Monsieur Charles Mayhood, qui m'a demandé de lire son ouvrage nouvellement paru (juillet 2019), et d'en faire un compte-rendu, par exemple sur mon blogue. Son livre est intitulé "Québec under siege. French Eye-Witness Accounts from the Campaign of 1759", et est publié par la maison d'édition britannique Helion & Company.


Puisqu'il m'a demandé d'être honnête et intègre dans ma critique de son ouvrage, vous ne trouverez pas ici de complaisance forcée. Pour un avis marqué par l'éloge (trop par ailleurs), je vous invite à consulter ce premier compte-rendu (en anglais), paru la semaine passée.

L'auteur, Charles Mayhood, se présente comme un chercheur indépendant "élevé à l'ombre des forts Ticonderoga et Crown Point" (respectivement les anciens forts français de Carillon et Saint-Frédéric, dans le nord de l'État de New York), se spécialisant dans l'étude des journaux personnels de contemporains des guerres de Sept Ans et d'Indépendance américaine.

Il s'est attelé ici à proposer une traduction en anglais de quatre journaux et mémoires tenus par des témoins français de la campagne menée par les Britanniques contre Québec en 1759 (voir ici mon article sur le/les siège(s) de Québec).

Ces quatre journaux sont, dans l'ordre, ceux de:
- François-Jérôme-Pierre de Foligné Deschalonges, jeune officier de la Marine française de 27 ans, fraîchement arrivé à Québec et chargé de diriger des batteries d'artillerie de la ville;
- Jean-Claude Panet, ancien soldat français des troupes de la Marine, arrivé au Canada en 1740 et établi depuis 1745 comme notaire à Québec;
- Gilles-Armand de Joannès (ou Égide-Armand), officier français au régiment de Languedoc, âgé de 24 ans;
- Marie-Joseph Legardeur de Repentigny, Soeur de la Visitation, supérieure de l'Hôpital-Général de Québec.
Les trois premiers n'avaient jusqu'alors jamais été publiés en langue anglaise.


La présentation que l'auteur fait de ses quatre personnages dans sa préface m'a intrigué sur un point en particulier; en effet, il présente Joannès comme étant un ingénieur militaire, en poste à Québec entre 1757 et 1759.
Vous ayant déjà fait part à plusieurs reprises sur ce blogue de la place centrale qu'occupent les ingénieurs militaires dans mon doctorat, et n'ayant jusqu'alors vu nulle trace de ce Joannès parmi mes ingénieurs, j'ai souhaité en savoir plus. J'ai constaté qu'il était présenté comme un ingénieur dans le monumental ouvrage dirigé par Marcel Fournier, Combattre pour la France en Amérique, véritable dictionnaire biographique de plus de 7 000 soldats et officiers français ayant servi en Nouvelle-France pendant ce conflit. La Commission des Champs de Bataille Nationaux, ayant élaboré une base de données (basée en grande partie sur l'ouvrage de Fournier pour la partie française) des soldats français et britanniques des batailles de Québec de 1759 et 1760, présente également Joannès comme un ingénieur, mais ni la base de données ni l'ouvrage de Fournier ne donnent plus d'indications.
Pourtant, Joannès n'apparaît comme ingénieur dans aucune des sources à ma connaissance, pas plus que dans le Dictionnaire des ingénieurs militaires d'Anne Blanchard, qui me fut très utile pour déterminer l'identité des ingénieurs ayant servi en Amérique. Mon hypothèse (qui sera à confirmer plus tard dans mon doctorat) est que ce Joannès est un officier des troupes de terre ayant à l'occasion fait les fonctions d'ingénieur, disposant de solides notions de Génie (il était fils d'ingénieur militaire), ses services palliant ainsi à la pénurie d'ingénieurs en Nouvelle-France. Plusieurs autres officiers des troupes de terre, ou d'artillerie, ont eu un rôle similaire, le plus fameux étant Pierre Pouchot , qui s'illustra au fort Niagara (et que l'auteur présente à la page 38 comme étant lui aussi un ingénieur, ce qu'il n'était pas).
Beaucoup d'incertitudes entourant ces spécialistes scientifiques de la guerre (d'où l'utilité de ma recherche, yay!), l'erreur n'est aucunement imputable à l'auteur, d'autant plus que comme je l'ai mentionné elle est présente ailleurs.


Pour revenir au contenu de l'ouvrage, le premier journal, celui de Foligné, est une traduction de la version française, publiée par Arthur Dougthy dans son immense étude de 1901 The Siege of Quebec and the Battle of the Plains of Abraham (dans le volume 4, p. 163-218, facilement trouvable en ligne). Pourtant, Mayhood mentionne tout de suite qu'il s'est appuyé sur une autre version du même journal, plus longue, publiée également en 1901 par les Soeurs Franciscaines de Québec. Pourquoi avoir choisi de traduire la version plus courte (Doughty), tout en s'appuyant également sur une autre version? Pourquoi ne pas avoir porté directement ses efforts sur la version des Soeurs? Il me semble que le choix devrait être expliqué.


Pour des considérations plus générales, force est de constater que la traduction de ces quatre journaux est très lacunaire. L'exercice de la traduction est très difficile, j'en conviens, et la tâche est rendue plus ardue encore lorsqu'il s'agit de retranscrire des tournures du 18e siècle dans une autre langue. Pourtant, à de nombreuses reprises, certaines erreurs viennent changer le sens du propos. Cela peut être très mineur, comme au début du journal de Foligné, où un "pour servir à M. de Foligné" devient un "where Mr de Foligné serves". Dans d'autres cas, le sens est considérablement changé, ce qui risque de nuire aux chercheurs anglophones. J'aimerais citer en exemple un extrait du journal de Joannès (p. 102 du livre):
"It is necessary to point out that they had carried the cargoes arrives from France up to 18 leagues above Québec, to protect them from being burned by the ennemy; and it is to this place they would go, as the destruction went on, for the provisions necessary for the army."
Or, la lecture du même passage dans la version française du journal de Joannès (également disponible dans le volume 4 de Doughty, p. 219-229), présente un sens tout autre:


Aucune mention dans la version française de "destruction". De même, l'auteur confond très fréquemment, dans l'ensemble des journaux, l'usage du "on" (qui n'existe pas en anglais, mais qui peut se traduire dans ce contexte par "we", faisant référence à "nous"), et du "eux". Devant ma gêne face à certaines de ses traductions, je me suis tourné vers mon excellent ami et collègue Joseph Gagné, franco-ontarien et parfaitement bilingue, qui a confirmé mes impressions quant à ces erreurs (un grand merci pour ton aide Joseph!).

Plus encore, certaines de ces erreurs montrent une maîtrise de la langue française peut-être trop faible pour se lancer dans un exercice aussi ambitieux. Voici un extrait du journal de Panet:



La traduction qu'en fait Mayhood est la suivante: "On the news of the English landing at Beaumont, M. Charest, a zealous patriot, asked M. le Gouverneur-Général to meet the English, and prevent their establishment at Pointe de Lévy". Il mentionne également en note, à propos du titre de Gouverneur-Général "This is an assumption as to the person intended. As in the Foligné manuscript, le Général appears to refer to Vaudreuil. Here Panet has written "M. le Général de monde". I am interpreting it as indicating the top general". L'erreur est véritablement grossière, l'auteur faisant la confusion entre une tournure qu'on retrouve dans beaucoup de sources françaises (demander du monde à quelqu'un, envoyer du monde quelque part,...) et une dénomination du grade de Vaudreuil...

L'effort d'avoir souhaité mettre des sources françaises à disposition d'un public anglophone est on ne peut plus louable. Cependant, les trop nombreuses approximations dans la traduction font que cet ouvrage ne peut malheureusement pas être considéré comme une référence solide pour des chercheurs anglophones, sauf à vouloir répéter des erreurs similaires à celles de Parkman en son temps (fin du 19e siècle), dont les travaux (certes utiles, mais considérés encore aujourd'hui, à tort, comme une référence majeure aux États-Unis) ont souvent fait appel à des traductions pour le moins aléatoires...


L'autre volet principal du travail de Mayhood sur cet ouvrage est un ensemble considérable d'annotations au texte des différents journaux. J'ai constaté avec amusement qu'il a laissé de nombreux termes en français dans le texte, pour mieux les expliquer en notes. Il passe ainsi au peigne fin tant des éléments géographiques, biographiques (y compris pour des personnages très méconnus, comme un certain Mr de Saint-Laurent, aide-major de Québec), que des notions liées à l'art militaire français du 18e siècle. Il y a ainsi de précieuses informations pour familiariser un public anglophone avec des termes de la fortification, de l'artillerie, de la marine, ou bien concernant des aspects spécifiques de l'armée comme les grades des officiers.

Pourtant, là encore, quelques lacunes et erreurs se démarquent. Plusieurs personnages sont présentés de manière erronée. Il fait ainsi d'un officier de milice, monsieur de Narcy, un des signataires de la capitulation de Québec (voir mon article à ce propos), alors que celle-ci n'a été signée du côté français que par le commandant de la garnison, Ramezay... De même, il présente le chevalier Le Mercier (p. 24), officier en charge de l'artillerie de la Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans, comme étant "né à Québec", alors qu'il était français, et n'est arrivé au Canada qu'en 1740....ce que l'auteur précise dans la même note!

La géographie n'est elle non plus pas épargnée. Dans une note concernant l'Île-aux-Oeufs (p. 97), il mentionne que c'est sur cette île située à 400km de Québec que se sont brisées les tentatives d'attaque de la ville par les Britanniques en 1690 et 1711. Si la flotte de Walker s'est effectivement échouée sur cette île en 1711, c'est tout de même oublier bien vite le célèbre mot de Frontenac de 1690 qui, au général Phips assiégeant sa ville, avait promis de répondre "par la bouche de ses canons"...

Une erreur des plus étonnantes est celle que Mayhood fait (p. 96) en identifiant la "Belle Rivière" comme étant une obscure rivière de la Réserve faunique des Laurentides, au nord de Québec, alors que l'expression désigne à cette époque l'Ohio! La situation est d'autant plus étonnante qu'il mentionne dans son introduction l'Ohio et le fort Duquesne, déclencheur en quelque sorte du conflit. De plus, l'extrait en question fait directement référence (textuellement) à la volonté du marquis de Vaudreuil au début de 1759 de reprendre ce fort Duquesne, tombé aux mains des Britanniques à la fin de l'année 1758...


Malgré ces erreurs, bon nombre des informations ajoutées en notes par l'auteur seront de précieux alliés pour les chercheurs anglophones cherchant à utiliser des sources françaises. J'ai particulièrement apprécié le fait que lorsqu'il présente Louis Du Pont Duchambon de Vergor, il cite longuement un extrait d'un écrit de cet officier trop souvent accusé de couardise, voire de traîtrise. Si sa capitulation au fort Beauséjour en 1755 peut être vivement critiquée, le comportement de Vergor, gardant l'Anse-au-Foulon dans la nuit du 12 au 13 septembre 1759, et sa tentative de s'opposer au débarquement britannique, furent en tous points honorables. Je trouve donc très louable le geste de Mayhood de lui donner la parole, en citant (p. 58-59) la version des faits de ce dernier.


Pour conclure, j'aimerais revenir sur une des illustrations utilisées par l'auteur pour accompagner les textes. Le début du premier journal, celui de Foligné, est consacré à une description des défenses de Québec en 1759. Mayhood décide donc d'illustrer le propos par une carte (p.18). Celle-ci est pourtant passablement fausse, et hélas, rien n'indique s'il s'agit d'une création de l'auteur ou d'une copie d'une carte existante. J'ai réussi à trouver l'inspiration de l'auteur, qui en fait n'est qu'à moitié coupable. La carte utilisée par Mayhood est en effet une copie d'une carte britannique de 1759, laquelle est elle-même erronée.

A plan of Quebec. London: published by E. Oakley, 1759








Ce qui me fait vraiment tiquer par contre, c'est que cette carte, que j'ai trouvée sur le site de la Massachussetts Historical Society (MHS), n'est aucunement présentée comme étant fausse. Sur l'exposition virtuelle de la MHS, aucun correctif n'est apporté pour préciser que la carte britannique est tout sauf représentative de l'état des fortifications de Québec au moment de la campagne de Québec.

Un regard du côté des cartes françaises, comme ce plan de 1752 par l'ingénieur Chaussegros de Léry (celui-là même qui a construit les murs en 1745) montre pourtant d'énormes différences quant à la nature des fortifications:

Plan de la ville de Québec, par l'ingénieur Chaussegros de Léry, 1752, Archives Nationales d'Outre-Mer
Malheureusement, cette utilisation d'une carte erronée (et au-delà, l'ensemble des erreurs que j'ai relevées dans cet ouvrage) ne fait que confirmer l'existence du fossé séparant les historiens québécois et américains concernant l'étude de la guerre de Sept Ans, fossé qui par ailleurs est bien plus vaste que celui entre le Québec et la France sur ce sujet...

Le livre de Charles Mayhood s'efforce de minimiser ce fossé, intention des plus louables. Il mériterait une rapide réédition, considérablement améliorée, tant au niveau de la traduction que des informations additionnelles. L'auteur m'ayant confié être sur un projet de traduction du journal de campagne du marquis de Montcalm, espérons qu'il saura cette fois s'assurer d'une meilleure maîtrise de la langue française...

Petite mise à jour: après une discussion des plus cordiales avec l'auteur, il semble que plusieurs des erreurs de traductions seraient plus du fait de ses éditeurs, qui ont passablement repassé et corrigé son manuscrit, notamment pour "moderniser" la langue...

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

mardi 12 novembre 2019

Une retraite pour le moins précipitée au début de la campagne de Québec de 1759

Bonjour à toutes et à tous!

Ayant récemment aidé mon grand ami Joseph Gagné dans la relecture d'un chapitre de sa thèse (il faut bien s'aider entre doctorants), je suis tombé sur une petite anecdote que je souhaite vous partager ici (merci Joseph pour les références qui, combinées à d'autres, m'ont permis d'aller fouiller davantage sur l'événement).

Monsieur de Joannès, officier des troupes de Terre qui a eu un rôle primordial dans la capitulation de Québec du 18 septembre 1759 (il est l'officier chargé par Ramezay de négocier les clauses de la reddition), a laissé un témoignage écrit des événements de l'été 1759 à Québec. Son Mémoire sur la campagne de 1759 depuis le moi de mai jusqu'en septembre est certes bien moins fourni que d'autres (une dizaine de pages, qu'il rédige après la chute de la ville), mais il n'en reste pas moins une source non négligeable pour comprendre les événements ayant mené à la chute de Québec. Il est aussi, comme la plupart de ces écrits d'officiers, l'occasion de découvrir des anecdotes qui prêtent à sourire. Il décrit ainsi une mésaventure arrivée à un officier français à la fin du mois de juin:
"Le 29, les ennemis descendirent à Beaumont (sur la rive sud du fleuve, en face de l'Île d'Orléans) un corps qui surprit l'officier, commandant quelques troupes légères; cet officier, contraint de fuir, y laissa les ordres qu'il avoit de M. le marquis de Vaudreuil pour faire évacuer les habitations, ce qui découvrit aux ennemis les endroits propres à tirer leur subsistance".
L'infortuné officier dont il est question n'est autre que Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry fils, l'un des rares ingénieurs militaires canadiens ayant servi lors de ce conflit. Le notaire Jean-Claude Panet, dans le journal qu'il tient de la campagne de Québec, précise que la perte de l'officier ne se limite pas aux ordres de Vaudreuil: "M. de Léry a perdu son épée et plusieurs papiers qu'il avait étalés sur une table".

L'humiliation est encore croissante sous la plume de James Wolfe, qui dirige l'armée britannique contre Québec, comme le rapporte un autre témoin des événements, François-Joseph de Vienne, en date du 5 juillet suivant:
"le général Wolfe écrit à tous nos généraux ainsi qu'à M. Bigot à qui il adresse deux bouteilles de liqueurs ainsi qu'une lettre d'une de ses soeurs; il a demandé si M. de Léry avoit bien eu peur à Beaumont lorsqu'il abandonna son chapeau, épée et ses papiers, et s'il n'avoit pas oublié aussi quelqu'un de son détachement".
Au ridicule de la fuite précipitée de Chaussegros de Léry s'ajoute l'insulte de l'adversaire... 

Parmi les papiers abandonnés par Chaussegros de Léry dans sa fuite se trouve le manuscrit de son journal de campagne, du moins la partie concernant le début de la campagne de 1759. Ce journal a été retrouvé en 1921 à Londres parmi les papiers de Robert Monckton, l'un des principaux officiers britanniques de l'armée devant Québec et auteur du raid sur Beaumont ayant provoqué la fuite de l'ingénieur canadien. Le journal de Chaussegros de Léry a été publié en 1927 à Ottawa au sein de la Collection Northcliffe, et une version numérisée est consultable en ligne (version manuscrite originale, la version imprimée n'est pas disponible en ligne) sur le site du projet Héritage (cliquez sur la photo ci-dessous pour y accéder).


Entre le duel d'ingénieurs (voir ici) et le fiasco du Royal-Syntaxe, cette anecdote vient garnir les rangs des éléments insolites entourant la campagne de Québec de 1759!

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources:
- Mémoire sur la campagne de 1759 depuis le mois de mai jusqu'en septembre, par M. de Joannès, major de Québec, dans Arthur Doughty, The Siege of Quebec and the Battle of the Plains of Abraham, 4e volume, Québec, Dussault et Proulx, 1901, p. 219-230.
- Journal du siège de Québec du 10 mai au 18 septembre 1759, attribué à François-Joseph de Vienne, Nouvelle édition remaniée, mise à jour et présentée par Bernard Andrès et Patricia Willemin-Andrès, Québec, Presses de l'Université Laval, 2018, p. 47.
- Journal du siège de Québec en 1759, par M. Jean-Claude Panet, Montréal, Eusèbe Sénécal, 1866, p. 8.

mercredi 18 septembre 2019

Il y a 260 ans, Québec capitulait...

Bonjour!

Aujourd'hui, j'aimerais souligner l'anniversaire d'un événement crucial dans le déroulement de la guerre de Sept Ans en Amérique, et très important sur bien des points dans mes recherches: la reddition de Québec, il y a tout juste 260 ans, le 18 septembre 1759.

J'avais souligné dans un article précédent sur le(s) "siège(s)" de Québec que la bataille des plaines d'Abraham du 13 septembre est bien souvent associée à la perte de la capitale de la Nouvelle-France aux mains des Britanniques, oubliant trop vite que cinq jours séparent la bataille de la capitulation de la ville. Je souhaite donc dans cet article revenir sur ces cinq jours ayant mené à la chute de la ville, et sur la reddition en elle-même. Au passage, il y a deux ans, en septembre 2017, j'avais eu l'immense plaisir de participer avec un groupe d'amis historiens à une visite des "coulisses" du pôle de Québec de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, et au cours de la visite, nous avons pu admirer de près le document original de l'acte de capitulation de Québec. Je vous en partagerais donc quelques photos pour accompagner mon propos (ci-dessous, l'en-tête de l'acte de capitulation, présentant à droite les articles demandés par Ramezay, commandant de la garnison, et à gauche les corrections et commentaires apportés par les Britanniques).



Au soir du 13 septembre, le moral de l'armée française est au plus bas. La défaite a vite pris des allures de déroute, amplifiée par la perte de plusieurs officiers parmi les plus haut gradés (Montcalm, commandant des troupes de terre, le brigadier Sénezergues et Fontbonne, lieutenant-colonel du régiment de Guyenne). Un conseil de guerre tenu par le gouverneur de la Nouvelle-France, le marquis de Vaudreuil, et les officiers restants, a pour résultat la retraite de l'armée jusqu'à la rivière Jacques-Cartier, à 40 km à l'ouest de Québec, dont la garnison (au plus un millier d'hommes, tout aussi démoralisés) est livrée à elle-même face à des Britanniques débutant leurs travaux de siège...

En plus du départ de l'armée, Ramezay, en charge de la défense de Québec, déplore l'absence d'ingénieur dans la ville, dont l'expertise en matière de siège pourrait permettre d'envisager une résistance plus efficace: "Il ne resta aucun ingénieur dans la place; j'en demandai après la déroute du 13 septembre, on ne m'en envoya point. Cela, seul, ne devrait-il pas me mettre à l'abry de tous reproches? Peut-on sans ingénieur soutenir un siège?" Malgré l'absence d'ingénieur, la garnison ne se laisse pas abattre, et entre les 14 et 17 septembre, l'artilleur Louis-Thomas Jacau de Fiedmont dirige avec énergie les tirs défensifs de l'artillerie de la ville.

Le 15 septembre, une délégation de notables de la ville se présente devant Ramezay, l'implorant de capituler au vu de la situation dramatique. En conséquence, le commandant de la garnison réunit un conseil de guerre pour demander leur avis aux officiers sous ses ordres. Des quinze officiers présents (comptant Ramezay), un seul, Jacau de Fiedmont, refuse d'envisager la capitulation, préconisant au contraire "de réduire encore la ration, et pousser la deffence de la place jusqu'à la dernière extrémité".





Malgré l'avis quasi unanime prônant la capitulation, Ramezay, espérant un éventuel retour de l'armée pour le secourir, continue de résister jusqu'au soir du 17 où, à bout de vivres et sous la menace de troupes britanniques se préparant à l'assaut, il envoie le chevalier de Joannès négocier auprès des assiégeants les termes de la capitulation. Respectant les consignes de Vaudreuil (qui lui avait transmis au soir du 13 septembre les conditions à demander pour une reddition), Ramezay demande les honneurs de la guerre pour les troupes, et la possibilité pour elles de rejoindre l'armée à l'ouest:
"Article premier. Monsieur de Ramezay demande les honneurs de la guerre pour sa garnison, & qu'elle soit ramenée à l'armée en sûreté par le chemin le plus court, avec armes, bagages, six pièces de canon de fonte, deux mortiers ou aubusiers & douze coups à tirer par pièce".


George Townshend, commandant l'armée assiégeante après la mort de Wolfe à la bataille du 13 (Monckton, le second de Wolfe, étant lui grièvement blessé), accepte les honneurs de la guerre pour la garnison (en revoyant à la baisse les demandes de Ramezay), mais celle-ci, au lieu de pouvoir rejoindre l'armée (et donc continuer le combat), est renvoyée en France:
"La garnison de la ville composée des troupes de terre, des marines, & matelots sortiront de la ville avec armes & bagages, tambour battant, mèche allumée, avec deux pièces de canon de France et douze coups à tirer pour chaque pièce, et sera embarquée le plus commodément qu'il sera possible pour être mise en France au premier port".
Je ne donnerais pas ici le détail de tous les articles (demandés ou corrigés) de la capitulation. Je m'attarderais seulement sur le onzième et dernier article (que les Britanniques acceptent sans modifications), que voici:
"Article 11. Que la présente capitulation sera exécutée suivant sa forme & teneur sans qu'elle puisse être sujette à inexécution sous prétexte de représailles ou d'une inexécution de quelque capitulation précédente".


Ce dernier article soulève un point très lourd de sens. Par l'évocation de "représailles" ou d'une "inexécution de quelque capitulation précédente", l'article renvoie directement au précédent tragique de la reddition du fort William-Henry en 1757, qui par le massacre d'une partie de la garnison qui a suivi, a marqué un tournant dans la conduite de la guerre et dans la "sévérité" des Britanniques à l'égard des combattants de l'armée française.

Devant la "générosité" des termes accordés par les Britanniques à travers ces articles (ainsi que d'autres favorables à la population de la ville), Ramezay signe l'acte de capitulation (Townshend et l'amiral Charles Saunders le signent pour les Britanniques) le 18 septembre au matin, officialisant ainsi la reddition de Québec.





















Très vite, Ramezay va être sévèrement critiqué pour cette reddition rapide. Dans une lettre adressée au ministre de la Marine le 21 septembre, Vaudreuil lui impute la responsabilité directe de la perte de la ville:
"M. de Ramezay, qui commandait à Québec, rendit la place le 18 de ce mois. [...] Je m'attendais à une plus longue résistance ayant pris les mesures les plus justes pour faire entrer dans cette ville des vivres et des forces. M. de Ramezay en était instruit".
En effet, le 17 septembre, le chevalier de Lévis, qui était à Montréal lors de la bataille du 13, arrive à la rivière Jacques-Cartier pour succéder à Montcalm à la tête de l'armée. Il prend la décision, après conseil avec Vaudreuil, de marcher sur Québec pour secourir la ville, dans l'espérance que la garnison tienne encore quelques jours. Ils envoient plusieurs messagers informer Ramezay de leur arrivée prochaine, l'enjoignant à tenir fermement. Ils joignent à leur message un premier envoi de vivres (quelques sacs de biscuits, censés assurer une maigre ration jusqu'à l'arrivée de l'armée). Malgré cela, Ramezay, constatant l'insuffisance des vivres présents dans la place, et devant composer avec la lassitude de la population et de la garnison, prend la décision de capituler dans la soirée du 17 septembre.

Parmi les arguments qu'il avance pour se justifier, Ramezay insiste sur l'ordre qu'il avait reçu de Vaudreuil au soir du 13 septembre (en même temps que le protocole de capitulation):
"Nous prévenons M. de Ramezay qu'il ne doit pas attendre que l'ennemi l'emporte d'assaut; ainsi, sitôt qu'il manquera de vivres, il arborera le drapeau blanc, et enverra l'officier de sa garnison le plus capable et le plus intelligent, pour proposer la capitulation".
Je ne rentrerais pas ici dans le détail des arguments mis en place par Ramezay pour justifier de sa conduite, l'ayant déjà fait dans un article publié en 2017, que je vous invite à consulter (cliquez sur le titre qui vous mènera au lien vers l'article):



Cet article de 2017 mériterait que je me penche à nouveau sur ces questions à l'avenir (j'ai quelques mises à jour dans ma réflexion à y apporter, ainsi que quelques éléments factuels dont j'ai pris connaissance, comme le fait que le mémoire justificatif de Ramezay a pu être publié de son vivant, à un très faible tirage). Toujours est-il que les torts dans cette reddition "hâtive" sont partagés, la principale erreur revenant selon moi au gouverneur Vaudreuil et aux officiers de l'armée, qui au soir du 13 septembre ont abandonné la ville à elle-même, avant de faire volte-face, mais trop tardivement. En plus d'un symbole fort (la capitale de la Nouvelle-France), la reddition de Québec livre aux Britanniques une importante quantité de pièces d'artillerie, qui feront cruellement défaut aux Français lors de leur tentative de reprendre Québec quelques mois plus tard...

Voilà qui clôt cet article "anniversaire". N'hésitez pas à me contacter si vous avez des questions.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources: Les sources sur ces cinq journées ayant mené à la chute de Québec ne manquent pas. Voici quelques titres d'ouvrages et d'articles qui permettent d'avoir un bon aperçu de la situation.
- Dave Noël, Montcalm, général américain, Québec, Boréal, 2018.
- D. Peter MacLeod, La vérité sur la bataille des plaines d'Abraham, Québec, Éditions de l'Homme, 2008.
- C. P. Stacey, Québec 1759, le siège et la bataille, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008 (traduction française de son ouvrage paru en anglais en 1959).
- Michel Thévenin, ""Nous étions réduits à la dernière extrémité": la reddition de Québec de 1759 vue par son signataire", dans Actes du 16e colloque international étudiant du département des sciences historiques de l'Université Laval, Québec, 2017.

mercredi 19 juin 2019

Québec 1759, un ou des sièges?

Bonsoir!

Aujourd'hui, je souhaite vous partager un résumé de ma présentation au Congrès de la French Colonial Historical Society, qui avait lieu la semaine passée à Longueuil. Dans cette présentation, je me suis intéressé à un événement important dans la mémoire québécoise, le "siège" de Québec de 1759.
Plusieurs historiens se sont livrés à une analyse des événements séparant l'arrivée des Britanniques à l'île d'Orléans le 27 juin de la reddition de la ville le 18 septembre, créant ainsi le récit d'un grand "siège" de Québec. Au cours de ma maîtrise, par laquelle je me suis intéressé au modèle de la guerre de siège aux 17e et 18e siècles, et à son application en Amérique, j'ai pu me pencher sur cet événement. Une analyse de celui-ci par l'angle de la guerre de siège m'a permis de déconstruire l'idée selon laquelle les opérations militaires de l'été 1759 à Québec constitueraient un seul et même ensemble, un seul et même "siège". Je vais donc ici vous résumer pourquoi il me semble plus judicieux de parler d'une "campagne" de Québec, constituée de plusieurs "sièges".

Bataille des Plaines d'Abraham, 13 septembre 1759, Hervey Smith, 1797,
Bibliothèque du Ministère de la Défense du Canada

À l'été 1759, le Canada fait face à plusieurs offensives britanniques, touchant l'ensemble du système défensif de la colonie: à l'est, Québec est directement attaquée par l'armée du général James Wolfe; au sud, la frontière du lac Champlain, avec le fort Carillon, est sous la menace de Jeffery Amherst. L'ouest est également concerné, avec les forts Niagara, Machault (actuelle ville de Franklin, Pennsylvanie), ainsi que le fort Lévis (à proximité d'Ogdensburg, État de New York), qui verrouille les rapides du Saint-Laurent à l'ouest de Montréal. Au soir du 16 juillet 1759, ayant tout juste appris que le fort Niagara est assiégé, le marquis de Montcalm fait part dans une lettre de ses impressions à son second, le chevalier de Lévis:
"Je vois le Canada attaqué par six endroits: le Sault de Montmorency, la pointe de Lévis, Carillon, la tête des Rapides, Niagara, le fort Machault".
La remarque n'est pas anodine: plutôt que de nommer Québec, pourquoi Montcalm dissocie-t-il les opérations ayant cours à la Chute Montmorency de celles de la pointe Lévis?

Le 27 juin, les Britanniques arrivent à l'île d'Orléans, et y établissent un premier camp. James Wolfe, commandant de l'armée assiégeante, s'aperçoit que Montcalm a négligé la pointe Lévis, située sur la rive sud du fleuve, juste en face de Québec. Il envoie donc un détachement en prendre possession dans la soirée du 29, et dès le lendemain, les Britanniques commencent la construction de batteries d'artillerie. Celles-ci entrent en action dans la nuit du 12 au 13 juillet (juste après le fiasco du "Royal-Syntaxe"), et bombardent Québec sans relâche jusqu'à la reddition de celle-ci, le 18 septembre.

 Gravure tirée de Théorie nouvelle sur le mécanisme de l'artillerie,
Joseph Dulacq, 1741

Dans son Mémoire sur la défense du fort de Carillon de février 1759, l'ingénieur Desandrouins notait le caractère inhabituel d'un tel bombardement: "il est fort rare qu'on cherche à se rendre maître d'une place par le seul bombardement". Guillaume LeBlond donnait en 1743, dans son Traité de l'attaque des places, la raison du bombardement ordonné par Wolfe à l'été 1759:
"Bombarder une ville, c'est y jetter une quantité de Bombes pour en détruire les maisons & les principaux Edifices. Cette expedition se fait communement lorsqu'on ne peut pas présumer de s'emparer de la Ville par un Siége en forme".
Le plan initial de Wolfe était de débarquer sur la plaine de Beauport, au nord-est de la ville, pour pouvoir mener un siège "en forme", c'est-à-dire en suivant le modèle de siège selon Vauban. Constatant que Montcalm a établi de solides défenses entre les rivières Saint-Charles et Montmorency, il doit abandonner son projet de "s'emparer de la ville par un siège en forme", et choisit dans un premier temps l'option d'un bombardement massif depuis la pointe Lévis.

Vue de l'église Notre-Dame-de-la-Victoire, érigée en souvenir de la levée du siège de 1690,
et détruite en 1759, Richard Short, 1761, Bibliothèque et Archives Canada

En même temps qu'il bombarde Québec, Wolfe entreprend de forcer les défenses de Beauport. Les Britanniques débarquent dans la nuit du 8 au 9 juillet à l'Ange-Gardien, à l'est de la rivière Montmorency, et commencent à construire un camp retranché près de celle-ci. Se trouvant directement en face des positions françaises, situées sur l'autre rive, ils menacent dangereusement l'extrémité des défenses de Québec. Le 10 juillet, voyant les travaux britanniques, le chevalier de Lévis, qui commande dans cette partie, réorganise le camp retranché français, pour pouvoir faire face aux éventuelles attaques ou bombardements des Britanniques établis de l'autre côté de la rivière.
S'ensuit alors pendant tout le mois de juillet une situation voyant les deux camps ennemis adopter des dispositions tant défensives qu'offensives, les deux camps retranchés semblant "s'assiéger" mutuellement. Si les contemporains n'évoquent pas ici un "siège" à proprement parler, on retrouve dans les agissements des Français comme des Britanniques toutes les caractéristiques ou presque d'un véritable siège: reconnaissances, tentatives d'investissement, construction de batteries d'artillerie et bombardement des positions adverses, comme lors des journées des 15 et 16 juillet, qui voient les deux armées s'opposer dans un féroce duel d'artillerie des deux côtés de la rivière.
Montcalm mentionne le 17 juillet l'action de l'ingénieur De Caire, alors chargé des travaux dans cette partie (et qui s'était illustré quelques jours plus tôt dans un duel contre l'ingénieur canadien Chartier de Lotbinière):
"Ce soir M. de Caire, ingénieur, couronne par une sape et des places d'armes le précipice du Sault-Montmorency; ce sont deux à trois cents toises d'ouvrages qui valent bien le couronnement d'un chemin couvert".
Sape, places d'armes, couronnement d'un chemin couvert: Montcalm utilise ici un vocabulaire directement emprunté à l'art des sièges. La similitude avec le modèle de Vauban se retrouve le 29 juillet, lorsque le chevalier de Lévis dépêche 300 hommes avec des vivres pour trois jours, pour aller occuper les arrières du camp britannique et interdire à celui-ci toute communication avec la campagne, reproduisant ainsi le schéma d'un investissement de place.

La bataille livrée près des Chutes Montmorency le 31 serait ainsi une tentative "d'assaut" lancé par les Britanniques pour mettre fin à ce "siège" localisé. Mais la défaite britannique ne signifie pas leur abandon. Le mois d'août voit le "siège" des deux camps se poursuivre, et ce n'est que le 25 que les Britanniques commencent à évacuer leur camp de la rivière Montmorency.

A view of the fall of Montmorenci and the attack made by General Wolfe,
on the French intrenchments near Beauport, with the Grenadiers of the army,
July 31 1759, Hervey Smith, 1768

Un dernier "siège" prend place à la suite de la bataille des Plaines d'Abraham du 13 septembre. Lorsque Wolfe tente et réussit un débarquement en amont de Québec à l’Anse-au-Foulon dans la nuit du 12 au 13 septembre, il réalise ce que Montcalm redoutait depuis le début de la campagne : être en mesure d’assiéger Québec « dans les formes ». S’il y a bataille le 13, c’est parce que Montcalm, tout comme l’ensemble des officiers l’accompagnant, refuse l’éventualité même d’un siège de la ville. Avant même l’arrivée des Britanniques à la fin juin, le plan de défense de la capitale de la colonie excluait toute option permettant à Wolfe d’assiéger directement la ville. La raison principale en est le dénigrement constant dont font preuve les officiers de l’armée française à l’égard des fortifications de Québec.

Malgré le pessimisme ambiant quant à la qualité des fortifications de Québec, celles-ci ont quand même contraint les Britanniques à mener un siège "dans les formes". Dès le soir du 13 septembre, Townshend, ayant succédé à Wolfe tombé sur le champ de bataille, commence les préparatifs d’un siège. Utilisant au mieux la géographie de Québec, il décide, au lieu d’ouvrir des tranchées face aux bastions comme le feront les Français quelques mois plus tard, de se servir des Buttes-à-Neveu comme rempart naturel pour établir son armée. L’essentiel des travaux de siège britanniques entre les 14 et 17 septembre se résume ainsi à la construction de redoutes destinées à protéger les batteries érigées au sommet des buttes. L’artilleur canadien Louis-Thomas Jacau de Fiedmont dirige les tirs de l’artillerie de la ville pour freiner la besogne des travailleurs britanniques, et ainsi espérer les secours des restes de l’armée française. Les efforts de Fiedmont seront cependant insuffisants, et la ville capitule le 18 septembre.

Le « siège » de Québec de 1759, auquel je propose de privilégier le terme de « campagne », voit ainsi trois « sièges » localisés. Le bombardement de la ville depuis la pointe Lévis à partir du 12 juillet constitue un premier « siège » – ou plus exactement une sous-catégorie de siège, pour reprendre la définition de Guillaume LeBlond. Simultanément, le front distinct de la Chute Montmorency voit les deux camps retranchés français et britanniques « s’assiéger » mutuellement, la bataille du 31 juillet faisant figure d’assaut manqué par les Britanniques pour s’emparer de la « place » que représente le camp français. Enfin, le troisième « siège » est la conséquence directe de la défaite de Montcalm sur les plaines d’Abraham le 13 septembre. L’armée française n’ayant réussi à déloger les Britanniques des Plaines, ceux-ci ont tout loisir d’effectuer leurs travaux de siège face aux murs de la ville, entraînant la reddition de celle-ci le 18 septembre.

Voilà pour aujourd'hui (désolé pour la densité et la longueur de l'article, n'hésitez pas à ma poser vos questions en commentaires).


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Michel Thévenin