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lundi 8 novembre 2021

Un documentaire américain sur le siège du fort William Henry

Bonsoir!

Je vous présente aujourd'hui un bref compte-rendu d'un documentaire américain sorti cet été, ayant pour sujet le siège par les Français du fort William Henry, à l'été 1757 (voir la présentation sur le site du documentaire ici). Le dvd du documentaire est disponible sur le site au prix de 20 dollars américains. Petite précision/avertissement: ce documentaire est uniquement en anglais, sans sous-titres.

Son réalisateur, Erik Swanson, n'est pas historien et ne prétend nullement l'être. Il n'a pas souhaité ici  analyser les éléments du siège de William Henry, son documentaire est plutôt une présentation du discours des contemporains de l'événement selon une sélection choisie (mais limitée) de sources. Je reviendrai plus loin sur ce point.

La structure du documentaire propose une très (trop) longue introduction générale du contexte de la guerre de Sept Ans, essentiellement en Amérique mais également avec une évocation du contexte européen (bon point), et de la construction du fort William Henry par les Britanniques sur la rive sud du lac George. Ce n'est qu'après vingt minutes (sur un documentaire d'à peine plus d'une heure) qu'on entre dans le vif du sujet, à savoir l'année 1757 et plus précisément la campagne de l'été, qui voit le siège victorieux du fort par les Français menés par le marquis de Montcalm, et le massacre d'une partie de la garnison vaincue par les alliés autochtones des assiégeants. Le propos principal s'étend sur une quarantaine de minutes (une demi-heure pour le siège et une dizaine de minutes pour le massacre), le documentaire se terminant par une très brève conclusion de deux minutes.

Un premier point positif que je souhaite souligner: ce documentaire est visuellement très intéressant. J'ai personnellement beaucoup apprécié les animations 3D proposées ici, leur esthétique se rapprochant parfois de celle de jeux vidéos de la fin des années 1990 et du début des années 2000, ce qui n'est pas pour me déplaire.

Comme une petite ressemblance avec les cartes des campagnes d'Age of Empires II, non?






Petit regret toutefois, le fait que tous les soldats français soient représentés comme appartenant aux troupes de la Marine, alors que celles-ci ne représentaient qu'une partie de l'armée française, qui comptait par exemple 2500 soldats des troupes de Terre. Cette généralisation est sans doute due à une volonté de facilité dans la réalisation des animations, il n'empêche que je trouve que c'est dommage, et que cela aurait été évitable.












La narration du documentaire s'appuie tant sur des sources iconographiques d'époque (une vue de la ville de Montréal par exemple ou une gravure britannique contemporaine présentant la bataille du lac George du 8 septembre 1755) que plus tardives (une gravure d'un journal canadien du dernier tiers du XIXe siècle représentant la reddition des forts d'Oswego en 1756), ainsi que des prises de vues actuelles des lieux concernés. Il y a toutefois hélas une certaine confusion dans l'utilisation de ces images par moments, par exemple, lorsque le propos évoque le siège des forts d'Oswego en présentant à l'écran des images actuelles du fort Carillon...

Autre bon point, l'utilisation correcte du drapeau britannique. Trop souvent, que ce soit dans des fictions historiques ou dans des documentaires, le drapeau britannique utilisé est celui que l'on connaît actuellement, qui n'apparaît qu'au début du XIXe siècle (lorsque l'Irlande est intégrée au Royaume-Uni). Pour le XVIIIe siècle, le drapeau britannique est légèrement différent, puisqu'il ne contient pas la croix rouge en diagonale. C'est donc un point positif à mon sens de voir que le réalisateur de ce documentaire n'a pas fait l'erreur commune d'utiliser un drapeau erroné.

Une grosse erreur qui vient en quelque sorte contrebalancer ceci est celle de la carte qu'on aperçoit dans les premières minutes du documentaire, visant à présenter le contexte géographique des colonies françaises et britanniques. Ici, la Nouvelle-France est amputée des territoires au nord du Saint-Laurent (ce qui fait que sa capitale, Québec, n'est même pas en Nouvelle-France!) et à l'ouest du Mississippi, la Nouvelle-Écosse est occupée à moitié par les Français et à moitié par les Britanniques (alors que dans les années 1750, la frontière entre les possessions des uns et des autres est assez nettement marquée par l'isthme de Chignecto, qui est aujourd'hui la frontière entre les provinces canadiennes de Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick), et l'Île Royale (actuelle Île du Cap-Breton) est tout simplement inoccupée, occultant de ce fait l'existence de la puissante forteresse de Louisbourg...











Dans la même lignée, le propos accompagnant cette carte évoque la population de la Nouvelle-France, en la limitant à une présence éparse parmi les forts isolés, sans dire un mot de l'existence de villes importantes à l'échelle nord-américaine pour l'époque comme Québec, Montréal, Trois-Rivières et Louisbourg...

Ma critique principale porte toutefois sur le traitement des sources. Certes, comme je l'ai déjà écrit plus haut, le réalisateur n'a pas voulu faire un travail d'historien, en laissant la parole aux acteurs et témoins du siège de 1757, qu'ils soient français ou britanniques. Il n'empêche que les sources choisies sont parfois mal exploitées. Côté français, on note la présence des écrits du père Roubaud, jésuite missionnaire auprès des Abénakis, mais surtout des journaux du marquis de Montcalm et de son aide-de-camp Louis-Antoine de Bougainville. Certes, ces deux officiers sont parmi les plus connus de l'armée française assiégeant le fort, mais ils ont surtout une plume très semblable, et pour cause, le journal de Montcalm a été partiellement rédigé par Bougainville, qui s'est inspiré de son propre journal de campagne! Disons que la présence de l'un rendait celle de l'autre dispensable... On pourrait me dire alors que le réalisateur a choisi les sources françaises traduites en anglais, certes, mais alors, pourquoi avoir oublié le très intéressant journal de Malartic, lui aussi publié en anglais (voir ici)?

Du côté britannique, les sources sont plus diverses, mais le réalisateur n'a pas fait la moindre critique de ces sources, et a tout accepté comme parole d'Évangile. Par exemple, il cite à un moment un écrit de l'ingénieur britannique Montrésor, qui évoque un interrogatoire d'un prisonnier français. Il donne alors à cette occasion une estimation très exagérée de la force de l'armée de Montcalm. C'était assez commun d'avoir des informations partiellement ou totalement fausses lors des interrogatoires de prisonniers ou de déserteurs, parfois de manière volontaire (pour désinformer l'ennemi). Je vous invite à lire à ce propos la thèse déposée à l'automne 2020 à l'Université Laval par mon grand ami Joseph Gagné, qui a travaillé sur le renseignement militaire dans l'armée française en Amérique pendant la guerre de Sept Ans, thèse qui est disponible ici.

De même, les sources britanniques présentent le raid hivernal mené par les Français contre le fort William Henry comme un glorieux fait d'armes pour la Grande-Bretagne, soulignant la valeureuse défense de la garnison face à l'attaque franco-canadienne. Toutefois, ce raid est surtout un échec français plus qu'une victoire britannique. Les objectifs de l'attaque (capturer ou détruire le fort William Henry) ne sont que partiellement remplis au vu des sommes engagées, puisque si les attaquants ont pu brûler une grosse quantité de matériel militaire qui aurait pu être utilisé pour une invasion de la Nouvelle-France, le fort n'est nullement inquiété, et surtout, les officiers franco-canadiens se sont humiliés en faisant preuve d'un certain amateurisme (que j'évoque dans un autre article, voir ici). Un exercice, même minimal, de critique et de croisement des sources aurait donc pu éviter un propos très orienté et incomplet à ce sujet.

Mon dernier regret concerne la conclusion, qui est hélas bien trop rapide (surtout en comparaison de la très longue introduction de contexte). Il aurait été judicieux de présenter les suites et conséquences du siège du fort William Henry et du massacre, comme l'impossibilité pour Montcalm d'attaquer le fort voisin d'Edward et donc d'envahir la colonie de New York, en raison de pénuries d'approvisionnement, ou encore les dissensions entre les Français et les Autochtones faisant suite au massacre (ce qui aura des conséquences sur la suite de la guerre), ou bien le fait que les Britanniques vont constamment utiliser le prétexte de ce massacre pour se permettre une escalade de la violence jusqu'à la capitulation de la Nouvelle-France en septembre 1760 (j'ai évoqué le sujet dans une conférence d'une vingtaine de minutes en 2018, dont la vidéo est disponible ici).


Au final, c'est un documentaire somme toute assez correct, mais qui a ses limites quant au traitement des sources. Il s'agit d'un assez bon premier coup d'oeil pour apprendre à connaître l'événement, malgré plusieurs petites erreurs et approximations, mais ce documentaire n'a rien de révolutionnaire pour la compréhension de ce siège. 

Comme annoncé au début de cet article, le documentaire est disponible (en anglais uniquement) au prix de 20 dollars américains (voir ici).

Je vous laisse sur quelques vues supplémentaires des animations du documentaire, que je trouve personnellement assez agréables.


































À bientôt pour de nouveaux billets historiques!

Michel Thévenin


Si vous appréciez mes recherches et le contenu de ce blogue, acheter mon premier livre (qui est maintenant disponible en France!) serait une très belle marque d'encouragement (voir à droite, "Envie d'en savoir plus?"). Si vous ne voulez pas vous procurer le livre, mais que vous souhaitez tout de même m'encourager à poursuivre sur cette voie, vous pouvez faire un don via Paypal (voir à droite l'onglet "Soutenir un jeune historien"). Vous pouvez également partager cet article (ou tout autre de ce blogue), vous abonner au blogue ou à la page Facebook qui y est liée. Toutes ces options sont autant de petits gestes qui me montrent que mes recherches et le partage de celles-ci auprès d'un public large et varié sont appréciés, et qui m'encouragent à poursuivre dans l'étude d'aspects souvent méconnus de l'histoire militaire du XVIIIe siècle.

samedi 21 mars 2020

Les Flandres de l'Amérique

Bonjour!

Les lectrices et lecteurs assidus de ce blogue auront remarqué qu'une part importante (en fait l'intégralité ou presque) de mes recherches, de maîtrise comme de doctorat, consiste en des comparaisons entre l'Europe et l'Amérique du Nord en matière militaire au 18e siècle.

Je souhaite aujourd'hui vous partager une nouvelle de ces comparaisons, en m'appuyant sur le discours prononcé le 6 décembre 1828 par James Kent, chancelier de l'État de New York, aux membres de la New-York Historical Society. Évoquant le rôle occupé par le territoire de l'État de New York dans les guerres coloniales entre la France et la Grande-Bretagne, il se laisse aller à une comparaison très forte avec le Vieux Continent:

"Whenever war existed between Great Britain and France, the province of New York was the principal theatre of colonial contest. It became the Flanders of America" (qu'on pourrait traduire par "Dès qu'une guerre avait lieu entre la Grande-Bretagne et la France, la province de New York était le principal théâtre des luttes coloniales. Elle devint les Flandres de l'Amérique").

Une telle comparaison est-elle sensée? C'est ce que je vais vous exposer dans cet article.

Tout d'abord, un bref rappel s'impose sur l'importance des Flandres dans les conflits européens de l'époque moderne. Cette région s'étendant sur une partie de la Belgique actuelle était en effet un terrain privilégié pour les luttes entre les Habsbourg et les monarques français (Valois puis Bourbons). Sa géographie (une vaste plaine entre Rhin et Mer du Nord) facilitait le déploiement et les manoeuvres des armées. De plus, le dense réseau urbain de cette riche région offrait de nombreux points d'appui pour les armées en mouvement. Ces nombreuses villes furent également l'occasion d'expérimenter les nouveaux systèmes de fortifications apparus au 16e siècle (la fortification bastionnée), et par contrecoup un terrain idéal pour la guerre de siège. La fin du 17e siècle, avec la théorisation par Vauban d'un nouveau modèle de siège (voir ici), et son adoption immédiate par l'ensemble des armées européennes, a fait des Flandres le terrain par excellence de cette guerre de siège devenue l'élément principal des stratégies de campagnes des puissances européennes.

Cette image de région comme voie d'invasion privilégiée et par conséquent puissamment fortifiée s'applique parfaitement au couloir reliant Montréal à Albany par la vallée de la rivière Richelieu et des lacs Champlain et Saint-Sacrement (actuel Lac George, au nord de l'État de New York). En suivant ces cours d'eau, une armée peut menacer le coeur de la Nouvelle-France, et même remonter jusqu'à Québec. La réciproque est également vraie: les Français peuvent utiliser le couloir du lac Champlain pour porter la guerre sur le territoire des colonies adverses en attaquant par exemple le riche établissement d'Albany ou même, en suivant plus loin encore la rivière Hudson, atteindre New York.

Carte du Lac Champlain depuis le Fort de Chambly Jusques au desus du Fort St Frederic dans la Nouvelle France,
1739, Archives nationales d'Outre-Mer (FR ANOM F3/290/59)















L'importance stratégique de cette région a vite été comprise par les puissances coloniales. Dès le 17e siècle, les Français construisent différents forts le long de la rivière Richelieu, et les efforts dans l'éloignement de la frontière vers le sud s'intensifient au 18e siècle; on trouve ainsi les forts Chambly (dont une superbe réalisation 3D a été effectuée par des étudiants de la maîtrise en Histoire de l'Université de Sherbrooke, voir mon article ici), St-Jean (Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec) et, à partir de 1735, le fort Saint-Frédéric au sud du lac Champlain (dans l'actuelle ville de Crown Point, État de New York). Je vous partage ici une vidéo présentant une reconstitution 3D de ce dernier fort:



Au début de la guerre de Sept Ans, la région va consolider cette comparaison avec les Flandres: le nouveau gouverneur de la Nouvelle-France, le marquis de Vaudreuil, fait construire en 1755 par l'ingénieur canadien Chartier de Lotbinière le fort Vaudreuil, (dès 1755, les sources le mentionnent sous le nom de fort Carillon), au portage entre les lacs Champlain et Saint-Sacrement (à l'emplacement de l'actuelle ville de Ticonderoga, NY).


Plan du fort Vaudreuil, situé sur la montagne de Carillon en Canada,
par le sieur Germain, capitaine au régiment de la Reine, 1758,
disponible sur Gallica


Les Britanniques ne sont pas en reste: à l'été 1755, une armée de 5 000 hommes, commandée par William Johnson, se rassemble à Albany et Schenectady, pour marcher sur le fort Saint-Frédéric et envahir la Nouvelle-France par le lac Champlain. À la fin du mois d'août, Johnson fait ériger le fort Edward au portage entre la rivière Hudson et le lac Saint-Sacrement (actuelle ville de Fort Edward, NY, à environ 25 km du lac). La menace sur Saint-Frédéric se faisant plus pressante, Vaudreuil dépêche dans la région le baron de Dieskau, arrivé dans la colonie quelques mois plus tôt à la tête de quelques bataillons de troupes régulières, dans l'objectif de contrecarrer les plans britanniques. Mais le 8 septembre 1755, l'offensive de Dieskau se brise sur les retranchements érigés à la hâte par Johnson sur la rive sud du lac Saint-Sacrement, qui deviendront pas la suite le fort William Henry. Dieskau est à cette occasion blessé sérieusement et capturé.


A prospective plan of the battle fought near Lake George on the 8th of September 1755,
Thomas Johnston, deuxième moitié du 18e siècle, Collections du Musée Smithsonian






La région reste au coeur du conflit jusqu'à la fin des hostilités sur ce continent. En 1757, alors que les Britanniques sont occupés par une importante expédition contre la forteresse de Louisbourg, le marquis de Montcalm, qui a succédé en 1756 à Dieskau à la tête des troupes françaises, entreprend le siège du fort William Henry, qui tombe le 9 août après 6 jours de siège (il s'agit du siège représenté dans le film Le Dernier des Mohicans, scènes sur lesquelles j'ai livré mon avis dans cet article).


Attaques du fort William-Henri en Amérique par les troupes françaises aux ordres du Marquis de Montcalm,
prise de ce ce fort le 7 août 1757
,
dessiné par Therbu, lieutenant ingénieur, Francfort, 1793,
Collections de la Clements Library (University of Michigan)

L'année suivante voit la célèbre victoire de Montcalm au fort Carillon, le 8 juillet 1758, qui repousse avec 3 500 hommes une armée britannique forte de 16 000 hommes. La victoire de Carillon, en plus de glorifier les armes de Louis XV, repousse l'échéance d'une invasion de la Nouvelle-France par le lac Champlain. Le déséquilibre numérique en faveur des Britanniques est en effet devenu irréversible, et en 1758 les défenses de la Nouvelle-France de la Nouvelle-France sont percées sur tous les fronts hormis celui du lac Champlain.



Victoire des troupes de Montcalm à Carillon (8 juillet 1758), par Alexander Ogden,
début du 20 siècle, Collections du Musée du Fort Ticonderoga
En 1759, les Britanniques poursuivent leur offensive, en prenant Niagara (voir mon article ici) et surtout Québec (voir ici). Le lac Champlain est une nouvelle fois le théâtre d'une invasion, et Carillon, puis Saint-Frédéric, sont évacués à la fin du mois de juillet (voir mon article à ce sujet ici). Les Français s'établissent, dans un ultime effort de résistance, à l'Île-aux-Noix, qui ferme l'accès à la rivière Richelieu par le lac Champlain. La garnison de l'Île-aux-Noix, commandée par Louis-Antoine de Bougainville, résiste pendant quelques jours au siège mené par les Britanniques à la fin du mois d'août 1760, avant d'évacuer le fort et de capituler, en même temps que le restant des forces de la colonie, à Montréal, le 8 septembre suivant.

Le couloir de guerre de la rivière Richelieu et des lacs Champlain et Saint-Sacrement a donc été, à l'instar des Flandres en Europe, un théâtre privilégié par les armées lors de la guerre de Sept Ans, qu'elles soient françaises ou britanniques. De plus, alors que le dense réseau de forteresses en Flandre menait inévitablement à la présence d'une lourde artillerie de siège, l'européanisation de la guerre en Amérique, et notamment de la guerre de siège, à partir de 1755, amène cette région à connaître le passage d'armées lourdement équipées. Pour le siège du fort William Henry en août 1757, les Français mobilisent ainsi pas moins de 48 pièces d'artillerie, du jamais vu sur ce continent (j'ai présenté les préparatifs de ce siège dans cet article).

De même, les collections du musée du fort Ticonderoga (nom donné par les Britanniques au fort Carillon) montrent que les Français avaient recours pour la défense de ce fort à une puissante artillerie. Cette vidéo, que j'ai déjà présentée dans un autre article (voir ici), montre en effet la moitié restante d'un mortier français de 13 pouces, utilisé par les Français à Carillon. Je vous laisse juger de vous-même de la taille impressionnante de cette pièce d'artillerie (la vidéo de 4 minutes est en anglais):



On peut donc conclure qu'au vu de tous ces éléments, la comparaison formulée par James Kent dans son discours de 1828 est on ne peut plus pertinente, et que le couloir du lac Champlain est bel et bien "les Flandres de l'Amérique".

Petite ironie: Louis-Antoine de Bougainville, arrivé en Nouvelle-France avec Montcalm en 1756, se plaignait justement de la difficulté de préparer le siège des forts de Chouaguen (août 1756) dans une lettre à son frère datée du 4 juin 1756:

"Tout est ici en mouvement pour commencer la campagne. [...] Si les circonstances nous permettent de faire quelque entreprise, à la bonne heure. Mais on ne transporte ici les munitions de guerre et de bouche qu'avec des peines et des longueurs infinies. Ce ne sont pas les campagnes des Flandres".

Là aussi, le référentiel principal est celui des Flandres...


À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources:

- Steve Benson et Ron Toelke, Waterways of War. The Struggle for Empire 1754-1763, Sackets Harbor (NY), Seaway Trail Inc,, 2009.
- Edmond Dziembowski, La guerre de Sept Ans, 1756-1763, Québec et Paris, Septentrion et Perrin, 2015.

lundi 16 septembre 2019

Le Dernier des Mohicans: la reddition du fort William-Henry

Bonjour!

Je vous ai présenté dans mon dernier article mon analyse de la scène du siège du fort William-Henry dans le film Le Dernier des Mohicans.
Dans la même lignée, je souhaite vous présenter aujourd'hui quelques réflexions sur la scène faisant suite au siège, à savoir celle de la reddition du fort.


Mais avant de m'intéresser au film, il me faut d'abord contextualiser comment se déroule une reddition de ville ou de fort au 18e siècle.

Dans le cadre de la guerre de siège, la reddition marque le dénouement du siège, le moment où la garnison, vaincue, renonce officiellement à poursuivre le combat, et où la place assiégée change de maître. Je m'étendrais dans un prochain article sur les questions entourant la durée de la résistance d'une garnison (quelques éléments sont disponibles sur ce sujet dans cet autre article) Ici, je vais me pencher uniquement sur un cas particulier de redditions, celles dites "honorables".

La pratique de la reddition honorable (c'est-à-dire comme étant dotée d'un capital symbolique positif pour le vaincu) remonte à l'Antiquité, mais reste relativement rare jusqu'au 16e siècle. Un événement marquant va remettre cette pratique au goût du jour. En 1625, la ville hollandaise de Breda, défendue par Justin de Nassau, tombe aux mains des Espagnols après neuf mois de siège. Le général assiégeant, Spinola, pour reconnaître la valeur de la défense des assiégés, accorde des conditions de capitulation très "généreuses" à ceux-ci. Ces conditions, dorénavant désignées sous l'expression générique des "honneurs de la guerre", permettent à la garnison de sortir en armes de la ville ou du fort, et de défiler devant ses vainqueurs, tambours battants et drapeaux flottant fièrement au vent, dans une symbolique de poursuite ultérieure du combat. Des pièces d'artillerie peuvent même accompagner la garnison, afin de souligner davantage le courage de celle-ci.

L'aura conférée à la reddition de la ville de Breda est fortement liée au tableau qu'en dresse le peintre espagnol Diego Velasquez en 1634. La reddition de Breda, ou Les lances, toile destinée à glorifier les armes espagnoles, montre la magnanimité de Spinola, qui dans un geste de courtoisie extrême, relève le malheureux Justin de Nassau, qui s'apprêtait à s'agenouiller pour remettre les clés de la ville au vainqueur.


Diego Velasquez, La reddition de Breda, ou les Lances, 1634, Museo Nacional del Prado, Madrid


Ce geste du général espagnol, et par-delà l'ensemble de la scène, et donc la pratique de la reddition honorable, a été assimilé aux 19e et 20e siècles comme les prémices de la guerre "en dentelles". J'ai déjà présenté dans un autre article la signification de l'expression "guerre en dentelles", qui désigne la vision très réductrice des guerres de la fin du 17e siècle et du 18e siècle, des guerres "amusantes" pour une noblesse dépravée rivalisant de politesse sur le champ de bataille. La reddition honorable, dont les rites et clauses reprennent pendant plus de 150 ans l'exemple de Breda, serait ainsi la partie appliquée aux contexte de siège de cette guerre "en dentelles".
Pourtant, loin de répondre à la seule courtoisie militaire présente dans l'ensemble des armées européennes de l'époque, la pratique de la reddition honorable répond aussi à une certaine logique de "réciprocité". En accordant les honneurs de la guerre à une garnison vaincue, l'assiégeant espère recevoir le même traitement de la part de l'assiégé dans le cas où le cours de la guerre inverserait les rôles entre les deux armées...

Plus d'un siècle après Breda, lors de la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France, plusieurs des onze sièges "européens" aboutissent sur une reddition "honorable" (quatre sièges pour être précis). J'avais par exemple évoqué dans un article précédent la reddition honorable accordée à Pierre Pouchot au fort Niagara à l'été 1759. La reddition honorable a également lieu lors du siège du fort William-Henry d'août 1757, représenté dans le film Le Dernier des Mohicans. Comme pour l'analyse de la scène du siège, je vous partage une vidéo (de moins bonne qualité qu'escompté) de la scène de la reddition.



La scène offre une représentation très spectaculaire de la guerre en dentelles: l'entrevue magistrale entre Montcalm et Munro, devant le fort à moitié détruit, en présence des troupes en armes, les drapeaux flottant fièrement au vent. On peut voir une représentation distincte des Français et des Britanniques: à la révérence marquée de Montcalm (le noble Français raffiné) répond le très sobre signe de tête de Munro (marquant l'amertume de la défaite quasi consommée). Je ne relèverai pas davantage l'inexactitude des représentations des différents protagonistes (les deux officiers nobles auraient du adopter un même comportement de politesse), ce n'est pas le but de cet article.

Les clauses de la capitulation, que celle-ci soit honorable ou non, sont le résultat d'un rituel de négociations. La principale inexactitude de cette scène réside dans la présence simultanée de Montcalm et Munro, dans un dialogue destiné à accroître le côté spectaculaire. Les traités de la littérature normative s'intéressant aux questions de capitulation recommandent, tant au commandant de la place qu'au général assiégeant, de confier cette tâche à d'autres officiers, pour limiter les dommages qu'occasionnerait un éventuel coup de force lors des négociations. Dans certains cas, les négociations ont lieu entre la ville et le camp des assiégeants, parfois c'est un officier de l'armée assiégeante qui va s'entretenir directement avec le commandant de la place et son état-major. Mais la plupart du temps, c'est l'assiégé qui sollicite l'assiégeant, en envoyant un officier avec une première proposition de capitulation, qui est acceptée et signée ou renvoyée avec corrections par le général assiégeant. S'ensuit alors un processus de va-et-vient entre la place et le camp assiégeant, avec plusieurs propositions et contre-propositions, l'assiégeant étant bien évidemment en position de force lors de ces négociations. Une fois l'accord trouvé, les articles sont signés par le général assiégeant et le commandant de la place, officialisant ainsi la reddition.

Les images qui précèdent la scène de la reddition dans ce film voient Montcalm solliciter, par l'intermédiaire d'un officier envoyé à la porte du fort, une entrevue avec Munro. Dans les faits, lors du siège de William-Henry, c'est bien Munro qui, à 8h au matin du 9 août, envoie un officier, le lieutenant-colonel Young, auprès de Montcalm avec une première proposition d'articles de capitulation. Le processus est assez rapide (j'ignore cependant s'il y a eu contre-proposition ou non) puisqu'à midi, les articles de la capitulation sont signés de part et d'autre.

Le dialogue réunissant Montcalm et Munro expose les clauses généreuses accordées par le général français: la garnison pourra sortir en armes, avec ses drapeaux, et n'ira pas "croupir en prison", ce qui fait flancher Munro (comme je l'avais évoqué dans mon article sur la reddition de Niagara, les honneurs de la guerre ne garantissaient pas nécessairement la liberté de la garnison). J'aimerais laisser la parole au chevalier de La Pause, qui donne dans son journal de campagne le détail des articles de la capitulation (je ne cite ici que deux des six articles):


"Article 1er: Les troupes anglaises sortiront du fort à deux heures après-midi pour se retirer dans les retranchements d'où ils partiront demain 10e du courant pour se rendre au fort Edouard (fort Edward, à 25 km de William-Henry) par le grand chemin. Ils emporteront leurs armes et bagages des officiers et soldats et ne pourront servir de 18 mois ni contre la Majesté Chrétienne ni contre ses alliés.
Article 6e: Mr le marquis de Montcalm voulant donner au colonel Montroc (Munro) des marques d'estime sur la belle défense qu'il a faite, il lui accorde une pièce de canon du calibre de 6."

On voit donc que les conditions énoncées par Montcalm dans le film, concernant les honneurs de la guerre, sont assez fidèles à celles figurant sur l'acte de capitulation. La reddition de William-Henry est très différente de celle accordée un an plus tôt lors du siège des forts de Chouaguen/Oswego. Montcalm avait en effet refusé les honneurs de la guerre à la garnison, devenue prisonnière de guerre. Il souhaitait ainsi priver l'ennemi de troupes, sur un continent où les effectifs étaient assez faibles. Or en 1757, la situation de la colonie, frappée par la disette, ne permet pas à Montcalm de "s'encombrer" de prisonniers. Il préfère donc libérer la garnison, en l'échange de la parole donnée par les officiers (qui mettent ainsi en jeu leur honneur nobiliaire) de ne pas combattre contre la France ni ses alliés, tant en Amérique que sur les autres théâtres d'opérations, pendant 18 mois. C'est une condition particulièrement difficile (quoique "atténuée" par les honneurs de la guerre), puisqu'elle prive la Grande-Bretagne de 2 200 hommes de troupes pour une longue durée, tout en interdisant à ces professionnels de la guerre d'exercer leur métier...

Après le massacre d'une partie de la garnison par les Autochtones alliés aux Français dans la journée du 10 août, les Britanniques se saisiront de ce prétexte pour dénoncer la capitulation, et ne respecteront pas l'article sur l'interdiction de servir de la garnison (ni un autre article concernant l'échange de prisonniers). En plus de choquer considérablement les officiers français, le massacre du 10 août est pour ces derniers une catastrophe en vue des futures redditions de places, les Britanniques utilisant ce précédent pour imposer des conditions de capitulations très difficiles aux garnisons françaises, tout en justifiant une surenchère dans la violence utilisée dans cette guerre (voir à ce sujet la vidéo d'une conférence que j'avais donnée à ce sujet en juin 2018). J'ai évoqué cette intransigeance britannique dans cet autre article.


Montcalm trying to stop the massacre, gravure d'Albert Bobett, 1888-89,
Library of Congress, Washington DC

Pour terminer cet article, je reviens rapidement sur la scène de la reddition dans le film. Au cours du dialogue opposant Montcalm et Munro, le Britannique mentionne les renforts à venir du général Webb, alors en poste au fort Edward, situé tout proche de son fort. Montcalm lui montre alors une lettre de Webb, interceptée par ses éclaireurs et prévenant Munro de son incapacité à le secourir. L'épisode a réellement eu lieu lors du siège, quoique non directement présenté par Montcalm. Dans la journée du 5 août, le chevalier de Lévis, chargé de surveiller le chemin menant du fort William-Henry au fort Edward (appelé par les Français fort Lydius),
"trouva un prisonnier que les sauvages lui menaient, qu'ils avaient pris à moitié du chemin de Lydius et tué un autre qui avait fui, lequel était chargé d'un billet de l'aide de camp du général Vefs (Webb) qui mandait au colonel Montroc (Munro) qu'il n'était pas en état de lui donner du secours; que les secours qu'on lui avait promis n'étant pas arrivés, qu'il n'avait qu'à se défendre le mieux qu'il pourrait et faire ensuite une capitulation honorable" (cité par le chevalier de La Pause dans son journal).

Comble de l'ironie, au lendemain de la capitulation du fort, le 10 août, les Français interceptent un nouveau courrier de Webb, informant Munro qu'ayant reçu 2 000 hommes en renfort, il lui enverra ce même jour (le 10) un secours, et l'enjoignant donc à tenir....

Voilà qui clôt cet article, une nouvelle fois dense, mais j'espère clair.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

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Sources: Paul Vo-Ha, "Trahir le Prince: la reddition de Naerden (1673), dans Florence Piat et Laurent Braguier-Gouverneur, Normes et transgressions dans l'Europe de la première modernité, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013, p. 159-170. Paul Vo-Ha, "Cesser le combat: quelques aspects de la reddition de place au XVIIe siècle", dans Bernard Gainot et Benjamin Deruelle, Combattre à l'époque moderne, Perpignan, Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 2013, p. 28-40. Chevalier de La Pause, "Mémoires et réflexions sur mon voyage en Canada", dans Rapport de l'Archiviste pour la Province de Québec pour l'année 1931-1932. Journal des campagnes au Canada de 1755 à 1760 par le comte de Maurès de Malartic, Dijon, 1890.

lundi 9 septembre 2019

Le Dernier des Mohicans: le siège de William-Henry

Bonsoir!

Au cours de mes recherches sur la guerre de siège, on m'a souvent posé cette question: "Que penses-tu de la scène de siège dans Le Dernier des Mohicans?". J'aimerais prendre le temps de répondre à cette question par cet article.

Le film de Michael Mann de 1992 est à ma connaissance l'un des seuls films mettant en scène un siège aux 17e-18e siècles. Il s'agit en l'occurrence du siège mené par les Français du marquis de Montcalm contre le fort britannique de William-Henry en août 1757.




Je vous partage une vidéo montrant l'ensemble des scènes du siège (il y a trois segments dans le film qui présentent les opérations du siège, entrecoupés d'interventions et de dialogues des personnages principaux. L'auteur de cette vidéo a fait le montage nécessaire pour ne laisser que les moments montrant le siège en lui-même). Je m'excuse pour l'éventuelle piètre qualité, mais je n'ai pas trouvé de vidéo aussi complète que celle-ci.




Je ne vais pas évaluer la qualité de la mise en scène d'un point de vue des détails de reconstitution historique, comme ceux de l'habillement ou des manoeuvres des soldats, n'étant moi-même pas reconstitueur. Je vais aborder "l'historicité" de cette scène avec mes armes, celles de l'historien expert de la guerre de siège. Je vais donc m'intéresser à la représentation qu'offre ce film d'un siège au milieu du 18e siècle, avant de me pencher sur le siège du fort William-Henry en particulier.

Cette scène est tout bonnement excellente. Ce film nous offre une superbe représentation de ce que peut être un siège au moment de la guerre de Sept Ans. Le spectateur peut admirer distinctement plusieurs des caractéristiques d'un siège tel que théorisé par Vauban:

- les travaux de siège, à savoir les tranchées d'approche; le choix a été fait de présenter une scène de nuit. Il est vrai que les travaux d'approche étaient souvent faits la nuit (tout simplement car l'obscurité rend la défense des assiégés plus difficile), mais les sources d'époque, notamment les témoignages des officiers français ayant participé à des sièges, montrent que les travaux avaient également lieu en journée. Un gros plus de ma part pour la scène: on a même des gros plans sur les ouvriers (les sapeurs) qui creusent la tranchée, sous le tir ennemi!

- l'ampleur de la logistique d'une telle opération (on aperçoit au début le matériel de siège tiré par des chevaux et des boeufs).

- la présence, dans le contexte nord-américain, de guerriers Amérindiens, utilisés comme auxiliaires lors des sièges par les officiers français. Ici, ils sont chargés d'aller "fusiller" sur le fort, c'est-à-dire en quelque sorte de ne laisser aucun répit à la garnison, tout en assurant une bonne diversion et ainsi soulager les sapeurs chargés de faire avancer la tranchée.

- la présence des batteries d'artillerie, qui bombardent le fort (à la fois pour "protéger" l'avancée des sapeurs, mais aussi pour tenter de percer une brèche dans la fortification ennemie), et le maniement complexe des canons et mortiers (mention spéciale à l'officier artilleur utilisant un outil géométrique (j'ai du mal à distinguer précisément ledit outil) pour s'assurer de l'angle du mortier).
Une fois mis en action, les mortiers infligent des dégâts considérables au fort (et à ses occupants). À la vue de ces images, on imagine clairement l'enfer que devait vivre une garnison en plein bombardement...


Scène de bombardement, tirée de Théorie nouvelle sur le mécanisme de l'Artillerie, Dulacq, 1741

De même, la scène montre les efforts de la garnison pour défendre le fort, qu'il s'agisse de l'usage de fusées éclairantes pour observer l'avancée des tranchées (et pouvoir les viser plus efficacement), des tirs d'artillerie destinés à gêner et ralentir la progression des assiégeants, ou encore de sorties de la garnison.

En résumé, cette scène est une représentation extrêmement fidèle de l'art d'attaquer les places au 18e siècle. Je confesse que c'est pour beaucoup le côté très réussi et spectaculaire qui m'a donné envie, il y a quelques années, de m'intéresser à la guerre de siège pour mes recherches.

Cependant, tout n'est pas parfait dans cette scène. Si elle représente magistralement le déroulement d'un siège, un élément en particulier ne s'accorde pas avec le siège concerné, celui du fort William-Henry. Le côté très "spectaculaire" de la scène est amplifié par la taille des pièces d'artillerie utilisées par les Français. Lors d'un cours passage ne figurant pas dans la vidéo, le commandant de la garnison britannique, le colonel Munro, mentionne que Montcalm va bientôt faire jouer ses "mortiers de 15 pouces", des mortiers d'un calibre extrêmement lourd (dans le cas des mortiers, le calibre désigne le diamètre des bombes (sphériques) utilisées comme projectiles).


Dessin représentant un mortier, tiré du Bombardier françois, de Bernard Forest de Bélidor (1731)

Pendant des années, je me suis posé la question "est-ce que les Français ont pu transporter des armes de siège de calibres aussi lourds en Amérique?". J'ai eu un premier élément de réponse lors d'une visite à la fin du mois d'août 2016 au fort Ticonderoga (ancien fort français de Carillon, dans l'actuelle ville de Ticonderoga, dans l'État de New York). J'y avais vu, dans une exposition consacrée à l'artillerie, un demi-mortier français de 13 pouces de calibre. J'ai déjà consacré un article à cet objet fascinant, mais je me permets de vous partager à nouveau une photo, montrant la taille très impressionnante de cette moitié de mortier:



Cette exposition m'a donc donné la preuve que oui, les Français ont bien amené de l'artillerie très lourde en Amérique, des pièces destinées à la guerre de siège. Pour autant, avaient-ils des pièces aussi imposantes lors du siège du fort William-Henry? Outre les mortiers (de 15 pouces selon Munro, soit d'un calibre encore supérieur à celui de 13 pouces précédemment montré), les canons semblent particulièrement lourds et destructeurs. Je n'ai pas le calibre exact des pièces présentées à l'écran, mais pour vous donner un ordre d'idées, les pièces "de siège" étaient de calibre 18, 24 ou 32 livres (soit le poids du boulet projeté, sachant qu'une livre équivaut environ à un demi kilogramme...).

Pour répondre à cette question, il me faut me tourner vers le chevalier de La Pause, qui en tant que major-général de l'armée de siège, avait accès aux détails de l'organisation de l'expédition, détails qu'il a précieusement consigné par écrit (voir à ce sujet un de mes derniers articles, sur le matériel utilisé lors des sièges).




Les écrits de La Pause nous montrent donc que pour le siège du fort William-Henry, les Français disposaient certes d'une artillerie impressionnante au vu du contexte (48 pièces d'artillerie), mais constituée de pièces d'un calibre assez faible dans l'ensemble. Un canon de 19 livres, deux de 18 livres, un mortier de 9 pouces, trois de 6 pouces... Ce ne sont pas là les chiffres d'une artillerie de siège, comme celle représentée à l'écran. Le plus gros mortier français est de calibre 9 pouces, soit bien en-dessous des "15 pouces" affirmés par Munro dans le film! L'usage de pièces aussi lourdes dans le film sert donc clairement une volonté "spectaculaire", amplifiée par les explosions causées par le bombardement...

En définitive, la scène du siège du fort William-Henry est exquise. Elle donne au spectateur une image très fidèle de ce qu'est la guerre de siège au 18e siècle. À ma connaissance, aucun autre film ne donne autant de détails visuels d'un siège. Le seul problème est que si elle représente excellemment la guerre de siège, elle ne correspond que partiellement à la réalité du siège de William-Henry... Mais, après tout, cela n'enlève rien à la qualité du film, et il faut bien un historien expert en la matière pour être aussi pointilleux!

Comme je l'ai mentionné précédemment, Le Dernier des Mohicans a été (et est encore après bien des années et bien des visionnages) une source d'inspiration dans mes recherches. Attendez-vous donc à en entendre parler à nouveau sur ce blogue! (très prochainement, je m'intéresserais à la question de la reddition des places, et à la représentation qu'en donne ce film).

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin


Si vous appréciez mes recherches et le contenu de ce blogue, acheter mon premier livre (qui est maintenant disponible en France!) serait une très belle marque d'encouragement (voir à droite, "Envie d'en savoir plus?"). Si vous ne voulez pas vous procurer le livre, mais que vous souhaitez tout de même m'encourager à poursuivre sur cette voie, vous pouvez faire un don via Paypal (voir à droite l'onglet "Soutenir un jeune historien"). Vous pouvez également partager cet article (ou tout autre de ce blogue), vous abonner au blogue ou à la page Facebook qui y est liée. Toutes ces options sont autant de petits gestes qui me montrent que mes recherches et le partage de celles-ci auprès d'un public large et varié sont appréciés, et qui m'encouragent à poursuivre dans l'étude d'aspects souvent méconnus de l'histoire militaire du 18e siècle.

lundi 2 septembre 2019

Quel matériel utilise-t-on pour un siège?

Bonsoir!

J'aimerais vous partager aujourd'hui quelques rapides considérations concernant la logistique d'un siège, question que j'ai effleurée dans mes recherches, et que je n'ai pas encore abordée sur ce blogue.

D'abord, on peut se poser la question suivante: quel matériel utilise-t-on pour mener à bien les douze étapes du modèle de siège théorisé par Vauban? On mesure souvent la puissance d'une armée assiégeante à son nombre d'hommes, à son nombre de pièces d'artillerie. On pense cependant rarement à un aspect fondamental du train logistique d'une armée, à savoir les outils permettant de mener à bien les travaux du siège.

Le Traité de l'attaque des places de Vauban de 1704 exposait les outils nécessaires à ce type d'opérations, comme on peut le voir sur cette planche accompagnant le manuscrit de l'ingénieur:


Planche tirée du Traité de l'Attaque et de la Deffence des Places par Mr le Maréchal de Vauban, 1704
(le traité au complet est consultable ici, il est téléchargeable dans l'onglet "Exports")



Au cours de mes recherches, je suis tombé dans les sources de la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France sur des mentions très détaillées du matériel utilisé pour certains sièges. En août 1757, l'armée française du marquis de Montcalm, forte de près de 8 000 hommes (7 894 pour être précis) assiège victorieusement le fort britannique William-Henry, appelé fort Georges par les Français, au sud du lac Saint-Sacrement (actuelle ville de Lake George, État de New York). Le siège a été rendu célèbre par le roman de James Fenimore Cooper Le Dernier des Mohicans, et ses adaptations cinématographiques (en particulier celle de Michael Mann de 1992).

Dans son journal de campagne, le chevalier de La Pause nous offre des renseignements très intéressants sur la préparation du siège de William-Henry. La Pause occupait le grade d'aide-major au régiment de Guyenne, arrivé en Nouvelle-France en 1755. Les majors et aides-major étaient chargé du "détail" du régiment, c'est-à-dire des questions liées à la connaissance des troupes (combien de soldats sont dans le régiment, qui sont-ils), et de leur équipement (rations alimentaires, mais aussi munitions, ...). Les écrits de La Pause sont ainsi extrêmement précieux pour la connaissance du "détail" de l'armée de Montcalm, d'autant plus qu'à l'automne 1756, il reçoit également la fonction de major général de l'armée. C'est donc à ce titre qu'il a accès aux informations très détaillées (qu'il consigne dans son journal) à propos de la préparation du siège de William-Henry à l'été 1757.

Outre le détail de la composition "humaine" de l'armée (combien de soldats des troupes de terre, de quels régiments, la part des troupes de la Marine et des miliciens, ainsi que des alliés autochtones), sur lequel je ne m'étendrais pas ici, il note aussi le moindre détail concernant le matériel que nécessitera un tel siège:



Images tirées du journal du chevalier de La Pause, publié dans le Rapport de l'Archiviste de la Province de Québec pour l'année 1931-1932 (page 55)




On voit par les chiffres élevés qu'un siège est une opération très lourde sur le plan logistique. Avec 48 pièces d'artillerie (dont certaines petites pièces d'artillerie de siège), plus de 16 000 bombes et boulets et plus de 8 000 outils de sièges, le siège de William-Henry est le plus lourd en matériel des sièges menés par les Français en Amérique, et requiert un effort logistique considérable. Cependant, l'objectif initial de Montcalm à l'été 1757 était d'assiéger non seulement le fort William-Henry, mais également le fort Edward, distant de seulement 25 kilomètres de William-Henry. On peut donc supposer que les chiffres avancés par La Pause concernent le matériel prévu pour les deux sièges, à quelques nuances près (probablement que quelques renforts auraient pu être envoyés à Montcalm après son premier siège victorieux).

Je n'ai hélas pas de mentions similaires concernant les sièges en Europe dans les sources que j'ai analysées, mais on peut cependant imaginer qu'en Europe, les sièges opposant des armées bien plus nombreuses, de tels chiffres sont dérisoires...

Aussi, pour pouvoir garantir de tels efforts logistiques, les Français comme les Britanniques n'hésitaient pas à utiliser à leur profit le matériel capturé lors de la prise de positions ennemies. C'est le cas notamment à Québec en 1759, où les Britanniques expédient des bombes françaises sur la ville, capturées l'année précédente à Louisbourg (merci à Joseph Gagné pour l'information). De même, toujours à Québec en 1759, lorsque la ville tombe aux mains des Britanniques, ceux-ci découvrent parmi les prises de guerre un mortier britannique, capturé en 1755 lors de la victoire française de la Monongahéla contre l'armée du général Braddock...

Les sources montrent parfois justement le détail de ces "prises de guerre". L'ingénieur Jean-Nicolas Desandrouins, chargé de la direction du siège de William-Henry, écrit un journal relatant le déroulement de celui-ci. En conclusion de son journal, il note les prises françaises une fois le fort évacué:





Les Français s'emparent ainsi de 23 pièces de canon, 3 mortiers, un obusier, 17 pierriers (pièces de petit calibre), 36 milliers de poudre (un millier correspondait à 1000 livres, soit environ 500 kilogrammes), 2522 boulets, 545 bombes, 1400 livres de balles, 1 caisse de grenades, 6 caisses d'artifices, ...
L'année précédente, au siège de Chouaguen, les Français s'étaient emparés de plus de 100 pièces d'artillerie, de 2300 livres de poudre, de 8000 livres de balles, de près de 3500 bombes, boulets et grenades... Comble de l'ironie, une part importante des pièces d'artillerie capturées à Chouaguen seront récupérées par les Britanniques lorsqu'ils s'empareront du fort Frontenac, en 1758!

Cette question de la logistique et du matériel utilisé pour un siège est des plus intéressantes, surtout lorsqu'on sait qu'elle a eu une influence directe sur l'échec des Français dans leur tentative de reprendre Québec en 1760.

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources: Journal du siège du fort Georges appelé par les Anglois William Henry, par M. Desandrouins ingénieur du Roy employé à ce siège. Traité de l'Attaque et de la Deffence des Places, par Mr le Maréchal de Vauban. Rapport de l'Archiviste de la Province de Québec pour l'année 1931-1932.