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vendredi 10 juin 2022

325e anniversaire de la naissance de Louis Franquet

Bonjour!


Je vous propose aujourd'hui un article pour souligner le 325e anniversaire de la naissance de Louis Franquet (ou Louis-Joseph), le 10 juin 1697, à Condé (actuelle ville de Condé-sur-l'Escaut, dans le nord de la France).

N'ayant pas le temps (ni le courage) de me lancer dans une biographie détaillée du personnage, je me contenterai ici de quelques éléments importants pour présenter cet individu qui fut l'un des principaux ingénieurs militaires en poste en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans.

Fils et frère d'ingénieurs militaires (au moins deux frères dont un est envoyé en Louisiane au début des années 1720 avant de suivre une carrière ponctuée de fonctions importantes en France), Louis Franquet suit également une voie militaire, puisqu'il participe dans des régiments d'infanterie aux dernières années de la guerre de Succession d'Espagne (1701-1714).

Il obtient son brevet d'ingénieur en 1720, et fait partie de la première promotion d'ingénieurs depuis 1715, le recrutement ayant été fermé pendant cinq ans en raison des effectifs rendus trop nombreux par la paix.

Les trente années qui précèdent son envoi en Nouvelle-France lui permettent d'acquérir une très forte expérience du métier d'ingénieur, dans les deux parties qui le composent, à savoir le service des places (construction et entretien des fortifications) et le service de guerre (attaque et défense des places). Je vous invite à lire mon article sur le sujet de cette double fonction des ingénieurs pour en savoir plus. Il connaît donc diverses affectations dans des villes du nord de la France, étant notamment nommé ingénieur en chef de sa ville natale, Condé, en 1738. Il participe également de manière très active aux campagnes des guerres de Succession de Pologne (1733-1738) et de Succession d'Autriche (1741-1748), servant au cours de ces deux conflits à au moins quatorze sièges et trois batailles. Il sert entre autres au terrible siège de Berg-op-Zoom de 1747, qui a marqué les contemporains par sa longueur et sa violence (voir mon article ici).

C'est fort de cette très solide expérience qu'il est envoyé une première fois en Nouvelle-France en 1750, dans le contexte de la "paix armée" entre Français et Britanniques en Amérique du Nord. Sa mission d'inspection des fortifications de la puissante forteresse de Louisbourg (Île du Cap-Breton) et de Québec en est également une, plus officieuse, de surveillance et de contrôle de l'ingénieur en chef de la Nouvelle-France, Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry, de plus en plus contesté par les autorités canadiennes (tant en raison de son âge que de sa conduite sur diverses affaires de malversations financières liées aux fortifications).

Après un bref séjour en France en 1753, Franquet retourne une nouvelle fois en Amérique, à Louisbourg, en 1754, alors que les tensions avec les Britanniques se font de plus en plus fortes. Doté du titre de directeur des fortifications de Nouvelle-France (donc principal ingénieur de la colonie), il est l'un des principaux interlocuteurs des autorités militaires de la colonie. Il reçoit même des instructions secrètes faisant de lui le successeur du gouverneur de Louisbourg si celui-ci décédait. Les hostilités débutées en 1755 et la guerre déclarée en 1756 font de Louisbourg une cible potentielle des Britanniques, et Franquet reste en poste dans la forteresse jusqu'à sa chute en 1758, sans avoir la possibilité de retourner au Canada (ce qui ne l'empêche toutefois pas en 1757 de faire jouer son influence pour favoriser la nomination de Pontleroy comme ingénieur en chef de la Nouvelle-France en succession de Chaussegros de Léry, décédé en mars 1756).


Plan de la ville de Louisbourg en l'Isle Royale, par l'ingénieur Louis Franquet, 1756, 
FR ANOM C11B 39/125












Sa seconde affectation à Louisbourg est marquée par le contexte difficile de la guerre de Sept Ans, rendant les communications avec la France (et l'approvisionnement) aléatoire et soumis à la pression de plus en plus accrue des Britanniques. La défense de Louisbourg entre 1754 et 1758 est également affaiblie par les rivalités internes à la garnison. Franquet est en effet fréquemment contesté par certains officiers des régiments d'infanterie, jaloux de son influence auprès du gouverneur avec qui l'entente est très bonne. L'ingérence des officiers dans les attributions et compétences de l'ingénieur militaire sont toutefois symptomatiques de la relation qu'entretiennent tout au long du XVIIIe siècle les ingénieurs français avec le reste de l'armée, leur expertise scientifique et technique étant souvent mal comprise par les officiers d'infanterie, qui jugent de plus avec un certain mépris les ingénieurs, officiers ne commandant pas de troupes et donc considérés comme "moins légitimes" à leurs yeux.

Lors du siège de 1758, Franquet, très affaibli par une maladie, n'assure que nominalement ou presque le commandement des ingénieurs, la direction effective de leur travail étant dévolue à l'ingénieur François-Claude-Victor Grillot de Poilly. Franquet participe tout de même aux conseils de guerre où il est souvent contesté par les officiers d'infanterie (au point d'être volontairement écarté par eux lors du conseil de guerre suivant le débarquement des Britanniques, Franquet étant très critique de leur conduite à cette occasion).

Après la capitulation de la ville, Franquet retourne en France où, malgré l'appui du gouverneur concernant la défense de la forteresse, il est plus ou moins mis en retraite, son âge et son état physique permettant "d'enterrer" les critiques faites par ses adversaires. On ne sait rien ou presque des dernières années de sa vie, si ce n'est qu'il meurt à Condé, le 12 avril 1768.


L'envoi de Franquet en Nouvelle-France au début des années 1750 coïncide avec la volonté des autorités métropolitaines d'assurer une plus grande rigueur et une meilleure gestion des fortifications de la colonie, dans un contexte où la guerre de Succession d'Autriche tout juste achevée a montré l'européanisation progressive des conflits coloniaux. Les compétences et l'expérience de Franquet au cours de sa longue carrière en France, tant dans le service des fortifications que dans leur attaque et leur défense, faisaient de lui un candidat tout désigné pour cette tâche. 


Si vous souhaitez en apprendre plus sur cet important personnage des dernières années de la Nouvelle-France, je vous invite à consulter les différents articles le concernant sur mon blogue (vous pouvez les trouver via la liste des sujets à droite). 

Vous pouvez également consulter sa biographie disponible sur le Dictionnaire biographique du Canada en ligne. Elle est certes ancienne et un peu imprécise et/ou incomplète par endroits, mais très bonne dans l'ensemble.


J'espère que cet article vous aura plu. Si c'est le cas, merci de m'en faire part en commentaire, c'est une marque appréciée d'encouragement.

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!

Michel Thévenin


Si vous appréciez mes recherches et le contenu de ce blogue, acheter mon premier livre (qui est maintenant disponible en France!) serait une très belle marque d'encouragement (voir à droite, "Envie d'en savoir plus?"). Si vous ne voulez pas vous procurer le livre, mais que vous souhaitez tout de même m'encourager à poursuivre sur cette voie, vous pouvez faire un don via Paypal (voir à droite l'onglet "Soutenir un jeune historien"). Vous pouvez également partager cet article (ou tout autre de ce blogue), vous abonner au blogue ou à la page Facebook qui y est liée. Toutes ces options sont autant de petits gestes qui me montrent que mes recherches et le partage de celles-ci auprès d'un public large et varié sont appréciés, et qui m'encouragent à poursuivre dans l'étude d'aspects souvent méconnus de l'histoire militaire du XVIIIe siècle.

vendredi 27 mars 2020

Chaussegros de Léry et d'Artagnan, même combat!

Bonjour!

Avec ce titre un peu "léger", il ne sera pas question dans cet article de présenter des compagnons rieurs, ferrailleurs sans vergogne (j'ai déjà consacré un article sur un duel ici), fiers justiciers de la littérature comme le sont les mousquetaires sous la plume d'Alexandre Dumas. Je souhaite plutôt ici présenter une nouvelle similitude entre les pratiques de la guerre en Europe et en Amérique du Nord.


Illustration de 1910 représentant un mousquetaire, époque Louis XV (1745),
issue de la collection de Hendrik Jacobus Vinkhuijzen de la New York Public Library
Aujourd'hui est la date anniversaire d'un événement particulier de la guerre de Sept Ans. Le 27 mars 1756, un parti commandé par Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry (son père était l'ingénieur en chef de la Nouvelle-France, et décède le 23 mars 1756), s'empare et détruit le fort Bull, situé près du lac Oneida (nord de l'État de New York, dans l'actuelle ville de Rome). L'officier canadien a laissé un journal très complet, d'une vingtaine de pages, concernant cette expédition (voir les sources à la fin de l'article).

La prise du fort Bull est le principal fait d'armes de Chaussegros de Léry fils au cours du conflit. L'opération a surtout une importance stratégique cruciale; en s'emparant du fort Bull, de Léry détruit un important entrepôt des forts britanniques de Chouaguen (Oswego, NY). C'est depuis Chouaguen, que l'ancien gouverneur La Galissonière considérait comme la menace principale pesant sur la Nouvelle-France (voir mon article à ce sujet ici), que les Britanniques préparaient leur offensive sur les forts français du lac Ontario (Niagara, Toronto et Frontenac). La prise de l'entrepôt du fort Bull porte un sérieux coup aux préparatifs britanniques, tout en fragilisant Chouaguen. C'est donc des forts amoindris dans leur approvisionnement que le marquis de Montcalm, fraîchement débarqué de France avec des renforts, peux assiéger victorieusement au début du mois d'août 1756 (siège qui voit par ailleurs la mort tragique de l'ingénieur militaire français Lombard de Combles, voir mes articles ici et ).


Plan du fort Bull, dessiné par Chaussegros de Léry fils, compris dans son journal de l'expédition.
Ledit journal est disponible dans le Rapport de l'Archiviste de la Province de Québec pour l'année 1926-1927
(accessible en ligne ici)

L'attaque du fort Bull n'entre cependant pas dans le cadre des sièges menés par l'armée française en Nouvelle-France au cours de ce conflit (voir ici). Le parti de Chaussegros de Léry (composé de miliciens, de soldats des troupes de Terre et de la Marine, et d'une centaine d'Autochtones, pour un total dépassant à peine les 360 hommes) effectue là un raid semblable à ceux ayant ponctué les conflits coloniaux depuis le 17e siècle.

La prise du fort Bull est rapide dans son exécution, et dévastatrice dans ses résultats. Initialement basé sur une attaque surprise permettant à ses hommes de surgir dans le fort et de mettre rapidement fin à la résistance de la garnison, le plan de Chaussegros de Léry est éventé par les cris de guerre lancés trop tôt par les guerriers autochtones de sa troupe. La porte du fort étant refermée avant que ses hommes aient pu l'atteindre, l'essentiel de l'attaque se résume en une fusillade soutenue pendant une heure, le temps que la porte soit défoncée à coups de hache. Une fois la porte brisée, les Franco-Canadiens se ruent à l'intérieur du fort et déchaînent leur violence. À la fin de l'attaque, les Britanniques laissent 70 morts sur le terrain, en plus de 9 prisonniers (26 autres prisonniers seront faits lors d'opérations annexes au raid). Ces chiffres comprennent également les victimes d'une sortie effectuée juste après la prise du fort par la garnison voisine du fort Williams, sortie repoussée avec de lourdes pertes. Sur un peu plus de 60 personnes se trouvant au fort Bull avant l'attaque, seules 5 ont survécu (un officier, deux soldats, un charpentier et une femme, de Léry ne précisant pas dans son journal combien de femmes étaient présentes dans le fort).

J'avais déjà montré dans un autre article (voir ici) les instructions envoyées en octobre 1756 par le marquis de Montcalm à ce même Chaussegros de Léry, par lesquelles il lui enjoignait de faire tout son possible pour limiter la cruauté envers les ennemis. Rien ne me permet de le confirmer pour le moment, mais la violence déployée au fort Bull pourrait très bien avoir incité Montcalm à rappeler à l'officier canadien quelques règles entourant la guerre menée par la noblesse européenne...

Pourtant, une telle violence n'est absolument pas une exclusivité de la guerre nord-américaine. J'ai déjà eu l'occasion de présenter, dans une conférence de 20 minutes (dont l'enregistrement vidéo est disponible ici), les marques de la violence européenne de la guerre de siège. J'aimerai revenir ici sur quelques éléments de cette violence européenne de la guerre de siège, que je n'ai fait qu'effleurer dans ma conférence.

À la fin du 17e siècle, l'établissement d'un modèle rationnel de siège par Vauban (voir mon article ici) ne met en effet pas fin à la violence des sièges. Au contraire, la construction de nouvelles normes culturelles de la guerre amène à un usage d'une violence tout aussi exacerbée dans certains cas.

Parmi les acteurs de cette violence des sièges, on retrouve les mousquetaires. La littérature nous a habitué à la figure de d'Artagnan, fidèle protecteur du roi, juste et courageux, héros épique par excellence (Dumas fait même mourir d'Artagnan de manière terriblement épique à la fin du dernier roman de sa trilogie, frappé d'un boulet en plein siège au moment même où il reçoit le bâton de maréchal de France. Je vous conseille la lecture de ce passage ô combien épique, disponible ici). Pourtant, le corps des mousquetaires du roi de France, créé sous Louis XIII, considérablement changé sous Louis XIV et actif tout au long du 18e siècle (une première dissolution a lieu en 1776, avant celle, définitive, de 1815), en plus d'assurer la sauvegarde du monarque, était avant tout un corps d'élite de l'armée française, appelé à aller au combat.

L'emblème même et la devise des mousquetaires rappelaient cette fonction guerrière:

Estampe conservée au Musée de l'Armée (Paris),
représentant le drapeau de la 1ère compagnie des Mousquetaires
(date et auteur inconnus)



Je cite ici un extrait d'un ouvrage d'Hervé Drévillon (cité dans les sources de cet article), qui détaille fort bien la nature guerrière des mousquetaires:

"Au centre d’un entrelacs de fils d’argent, l’emblème représentait une bombe lancée en direction d’une ville. Une devise en explicitait le sens : quo ruit et lethum, « où elle s’abat, la mort aussi ». Nulle épopée, nulle chevauchée n’était suggérée dans cette évocation de la mort aveugle et brutale. Une bombe était une espèce de boulet creux rempli de poudre, d’où sortait une mèche allumée. Elle explosait généralement avant de toucher le sol et projetait ses éclats dans toutes les directions, tuant ou mutilant ceux qui n’avaient pas eu le temps de se mettre à l’abri. Et c’est à cette implacable mécanique de destruction que s’identifiaient les hommes de naissance et de valeur, regroupés dans la première compagnie des mousquetaires du roi. De nombreux gentilshommes y faisaient l’apprentissage du métier des armes aux côtés d’officiers usés par le service, à l’image de leur capitaine-lieutenant, Charles de Batz de Castelmore, comte d’Artagnan. Au sein de cette troupe, jeunes et vieux savaient que le roi les destinait à un emploi particulier. Ils devaient ouvrir la voie, investir les postes avancés, abattre les obstacles sous la mitraille, dignes héritiers de ceux que l’on appelait jadis les « enfants perdus ». Ils ne devaient pas vaincre, ils devaient détruire."

Pourtant, un événement va contraindre Louis XIV a "soulager" les mousquetaires d'une partie de leur fonction dans la guerre de siège. En 1673, les mousquetaires subissent de lourdes pertes (80 tués et 50 blessés) lors du siège de Maastricht, en Hollande, au cours duquel périt leur capitaine, d'Artagnan. Afin de préserver la noblesse qui constitue les rangs de ses mousquetaires, Louis XIV décide de créer une unité spécialisée dans la violence de la guerre de siège: les grenadiers à cheval de la Maison du Roi.

Cette compagnie est composée de roturiers, dont la perte est moins dommageable pour le monarque. Les soldats la composant sont cependant méticuleusement sélectionnés parmi l'élite des régiments de l'infanterie. ils reprennent une identité symbolique proche de celle des mousquetaires, adoptant une carcasse (projectile incendiaire) à la place d'une bombe sur leur emblème, et prenant pour devise "unique terror, undique lethum" (traduite par les historiens en "la terreur et la mort", tout un programme...).


Pierre-Nicolas Lenfant, Campement de grenadiers à cheval en vue du siège de la ville d'Ypres du 6 au 25 juin 1744,
deuxième moitié du 18e siècle, Collections du Château de Versailles.

Leur mission est celle, anciennement dévolue aux mousquetaires, de mener l'assaut sur les fortifications assiégées une fois la brèche effectuée. Toutefois, dans le but de hâter la reddition des assiégés, ils usent d'une violence extraordinaire, en refusant tout quartier aux ennemis. Cette violence répond à un double objectif. À une volonté de terreur destinée à atteindre psychologiquement l'ennemi et à le contraindre à la reddition s'ajoute une logique rationnelle du combat. La vigueur de leurs assauts avait pour conséquence fréquente d'isoler les grenadiers du reste des troupes françaises, et donc de les laisser seuls au milieu des défenseurs. En leur accordant quartier, ils prendraient le risque de les voir se retourner contre eux dans le cas d'une contre-attaque de la garnison. Par souci d'efficacité, ils avaient donc pour mission de n'épargner aucun ennemi tant que la décision n'était pas emportée. À l'inverse, un massacre dans un cadre ne répondant pas à ce risque immédiat n'était pas envisageable. Au siège de Nieuport en 1695, les grenadiers à cheval, chargés d'attaquer une position britannique isolée en avant de la place, réussissent à s'approcher discrètement et à lancer un assaut qui prend par surprise les défenseurs, qui se rendent sans combattre. Ne pouvant compter sur l'aide de la garnison, ils ne constituent plus un danger, et sont donc faits prisonniers sans aucune effusion de sang. Les grenadiers à cheval, comme les mousquetaires avant eux, étaient donc l'instrument d'une violence poussée à son paroxysme, mais utilisée dans le cadre défini de l'assaut.

À mesure que le 18e siècle avance, les assauts au cours des sièges se raréfient, la reddition des places intervenant généralement à la première brèche (sujet que j'ai évoqué dans cet article). Une telle violence devient de plus en plus exceptionnelle. Quelques exemples viennent cependant rappeler au milieu du siècle que la violence de la guerre de siège, jamais complètement effacée, peut surgir à nouveau dans toute sa fureur, comme en témoignent les chiffres du siège de Minorque par les Français en 1756 (voir mon article ici) et surtout le déchaînement de violence des Français lors de la prise de Berg-op-Zoom en 1747 (voir mon article à ce sujet ici).

Voilà qui clôt cet article pour aujourd'hui.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources:

- Journal de la campagne d'hiver, du 13 février au 9 avril 1756, que Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry, Lieutenant dans les troupes détachées de la Marine et à présent Capitaine et Chevalier de Saint Louis, a faite en conséquence des ordres de Pierre de Rigaud, Marquis de Vaudreuil, gouverneur et lieutenant général pour le Roi en toute la Nouvelle-France, terres et pays de la Louisiane aux entrepôts que les Anglais avaient formés pour se faciliter la conquête du Canada, au grand portage entre la rivière Chouéguen dite des Onnontagués qui se décharge dans le lac Ontario et la rivière Schenectady qui tombe dans la rivière d'Hudson, dans le Rapport de l'Archiviste de la Province de Québec pour l'année 1926-1927.
- Rénald Lessard, "Les officiers des troupes de la Marine et la guerre de la Conquête (1748-1760)", dans l'ouvrage de Marcel Fournier, Les officiers des Troupes de la Marine au Canada, 1683-1760, Québec, Septentrion, 2017.
- Hervé Drévillon, Batailles: Scènes de guerre de la Table Ronde aux Tranchées, Paris, Seuil, 2007.
- Rémi Masson, Les mousquetaires ou la violence d'État, Paris, Vendémiaire, 2013.
- Rémi Masson, "La compagnie des grenadiers à cheval de Louis XIV: une culture du combat au service de la guerre de siège", dans l'ouvrage de Bernard Gainot et Benjamin Deruelle, Combattre à l'époque moderne, Paris, Éditions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 2013.

mardi 12 novembre 2019

Une retraite pour le moins précipitée au début de la campagne de Québec de 1759

Bonjour à toutes et à tous!

Ayant récemment aidé mon grand ami Joseph Gagné dans la relecture d'un chapitre de sa thèse (il faut bien s'aider entre doctorants), je suis tombé sur une petite anecdote que je souhaite vous partager ici (merci Joseph pour les références qui, combinées à d'autres, m'ont permis d'aller fouiller davantage sur l'événement).

Monsieur de Joannès, officier des troupes de Terre qui a eu un rôle primordial dans la capitulation de Québec du 18 septembre 1759 (il est l'officier chargé par Ramezay de négocier les clauses de la reddition), a laissé un témoignage écrit des événements de l'été 1759 à Québec. Son Mémoire sur la campagne de 1759 depuis le moi de mai jusqu'en septembre est certes bien moins fourni que d'autres (une dizaine de pages, qu'il rédige après la chute de la ville), mais il n'en reste pas moins une source non négligeable pour comprendre les événements ayant mené à la chute de Québec. Il est aussi, comme la plupart de ces écrits d'officiers, l'occasion de découvrir des anecdotes qui prêtent à sourire. Il décrit ainsi une mésaventure arrivée à un officier français à la fin du mois de juin:
"Le 29, les ennemis descendirent à Beaumont (sur la rive sud du fleuve, en face de l'Île d'Orléans) un corps qui surprit l'officier, commandant quelques troupes légères; cet officier, contraint de fuir, y laissa les ordres qu'il avoit de M. le marquis de Vaudreuil pour faire évacuer les habitations, ce qui découvrit aux ennemis les endroits propres à tirer leur subsistance".
L'infortuné officier dont il est question n'est autre que Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry fils, l'un des rares ingénieurs militaires canadiens ayant servi lors de ce conflit. Le notaire Jean-Claude Panet, dans le journal qu'il tient de la campagne de Québec, précise que la perte de l'officier ne se limite pas aux ordres de Vaudreuil: "M. de Léry a perdu son épée et plusieurs papiers qu'il avait étalés sur une table".

L'humiliation est encore croissante sous la plume de James Wolfe, qui dirige l'armée britannique contre Québec, comme le rapporte un autre témoin des événements, François-Joseph de Vienne, en date du 5 juillet suivant:
"le général Wolfe écrit à tous nos généraux ainsi qu'à M. Bigot à qui il adresse deux bouteilles de liqueurs ainsi qu'une lettre d'une de ses soeurs; il a demandé si M. de Léry avoit bien eu peur à Beaumont lorsqu'il abandonna son chapeau, épée et ses papiers, et s'il n'avoit pas oublié aussi quelqu'un de son détachement".
Au ridicule de la fuite précipitée de Chaussegros de Léry s'ajoute l'insulte de l'adversaire... 

Parmi les papiers abandonnés par Chaussegros de Léry dans sa fuite se trouve le manuscrit de son journal de campagne, du moins la partie concernant le début de la campagne de 1759. Ce journal a été retrouvé en 1921 à Londres parmi les papiers de Robert Monckton, l'un des principaux officiers britanniques de l'armée devant Québec et auteur du raid sur Beaumont ayant provoqué la fuite de l'ingénieur canadien. Le journal de Chaussegros de Léry a été publié en 1927 à Ottawa au sein de la Collection Northcliffe, et une version numérisée est consultable en ligne (version manuscrite originale, la version imprimée n'est pas disponible en ligne) sur le site du projet Héritage (cliquez sur la photo ci-dessous pour y accéder).


Entre le duel d'ingénieurs (voir ici) et le fiasco du Royal-Syntaxe, cette anecdote vient garnir les rangs des éléments insolites entourant la campagne de Québec de 1759!

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources:
- Mémoire sur la campagne de 1759 depuis le mois de mai jusqu'en septembre, par M. de Joannès, major de Québec, dans Arthur Doughty, The Siege of Quebec and the Battle of the Plains of Abraham, 4e volume, Québec, Dussault et Proulx, 1901, p. 219-230.
- Journal du siège de Québec du 10 mai au 18 septembre 1759, attribué à François-Joseph de Vienne, Nouvelle édition remaniée, mise à jour et présentée par Bernard Andrès et Patricia Willemin-Andrès, Québec, Presses de l'Université Laval, 2018, p. 47.
- Journal du siège de Québec en 1759, par M. Jean-Claude Panet, Montréal, Eusèbe Sénécal, 1866, p. 8.

mardi 22 octobre 2019

"Les Anglais de ce continent ne sont pas assez aguerris pour faire des sièges"

Bonjour à toutes et à tous!

Alors que je viens de me procurer (enfin!) la si prometteuse revue Nouvelle-France. Histoire et patrimoine, je suis tombé à la lecture d'un des articles qu'y signe mon ami Dave Noël sur un élément de source intéressant quant à la guerre de siège en Nouvelle-France lors de ce conflit, que je souhaite vous partager ici (contextualisé bien évidemment).

Petit rappel: les hostilités entre la France et la Grande-Bretagne ont éclaté dans la vallée de l'Ohio à la fin du mois de mai 1754 par "l'affaire Jumonville", au cours de laquelle un officier français, Joseph Coulon Villiers de Jumonville, meurt dans une embuscade tendue à son détachement par un parti mené par un jeune officier virginien, George Washington (dont le destin futur sera autrement plus heureux...). À l'origine de l'affrontement se trouve le flou entourant la souveraineté de l'une ou l'autre des puissances européennes sur la région de l'Ohio. Les Britanniques souhaitent se l'approprier, pour pousser leur colonisation vers l'ouest. Les Français, eux, souhaitent faire de cette zone une frontière permettant de canaliser les désirs britanniques d'expansion. À ces fins, les autorités coloniales font ériger une série de forts entre 1753 et 1754. Le plus important est le fort Duquesne, du nom du gouverneur de la Nouvelle-France (Ange Duquesne de Menneville, marquis Duquesne), établi sur les "fourches de l'Ohio", c'est-à-dire à l'endroit où les rivières Monogahela et Allegheny se rejoignent pour former l'Ohio (sur le site de l'actuelle ville de Pittsburgh, en Pennsylvanie).

Plan du fort Duquesne et de ses environs, dressé le 15 avril 1755 par Caspard-Joseph Chaussegros de Léry fils.
Conservé aux Archives Nationales d'Outre-Mer, consultable en ligne sur le site Archives de la Nouvelle-France


Après le déclenchement des hostilités en 1754, les Britanniques projettent pour l'année 1755 une offensive d'envergure contre la Nouvelle-France, alors que la France et la Grande-Bretagne sont officiellement encore en paix (la guerre ne sera déclarée qu'en 1756). L'une des attaques prévues est celle visant à assiéger ce fort Duquesne. Menée par le commandant des forces britanniques en Amérique du Nord, Edward Braddock, elle est anéantie le 9 juillet 1755 à la célèbre bataille de la Monongahela, livrée tout près du fort, et au cours de laquelle Braddock est mortellement blessé.

Quelques mois plus tôt, alors que les tensions s'enveniment, le commandant de la garnison du fort Duquesne, Claude-Pierre Pécaudy de Contrecoeur, alerte le gouverneur de la Nouvelle-France du risque de voir les Britanniques tenter un siège contre son fort. Voici un extrait d'une des réponses que lui fait le marquis Duquesne, ici dans une lettre du 27 avril 1755:

"Je ne puis vous désapprouver d'avoir fait descendre le Sieur de Léry, quoique j'eus mieux aimé cet officier à la tête du détachement du Détroit que pour les ouvrages de fortification pour lesquels vous l'avez appelé; je ne saurais concevoir ce que vous imaginez de plus à faire dans un fort dont les établissements sont finis et qui est revêtu de bons fossés et glacis, c'est là à quoi je borne les travaux extérieurs que vous me citez dans votre lettre du 13 février dernier, car tous les autres ne serviraient qu'à excéder votre garnison que vous devez conserver pour être en état de combattre par peloton ou à faire une vigoureuse défense à votre fort. Je vous ai mandé plus d'une fois Monsieur que je ne croirai le siège du fort Duquesne que lorsque vous m'aurez mandé que les Anglais ont ouvert la tranchée, mais tant s'en faut que je désapprouve vos précautions, je vous exhorte au contraire à les augmenter pourvu qu'il ne s'agisse pas de remuer la terre mal à propos".

On voit là que le gouverneur de la Nouvelle-France semble peu enclin à croire les Britanniques capables de réellement inquiéter le fort Duquesne... Il le confirme de manière tonitruante dans la même lettre:

"J'ai fait doubler la garnison du fort Saint-Frédéric et je suis tranquille, je vous conseille de l'être aussi car les Anglais de ce continent ne sont pas assez aguerris pour faire des sièges".

Je trouve cette citation extrêmement révélatrice de la pensée qui habite les autorités coloniales françaises à l'aube de la guerre de Sept Ans: l'Amérique n'a connu jusqu'à présent que des engagements limités, des guerres "coloniales", reposant essentiellement sur une guerre de raids, et la prochaine guerre répondra à la même logique. Nul ne se doute que la guerre à venir va changer complètement la façon de faire la guerre sur ce continent. J'ai montré par mon mémoire que l'arrivée de véritables armées européennes, française comme britannique, va entraîner une européanisation réussie de la guerre en Amérique. Pas moins de onze sièges seront menés au cours de ce conflit en Amérique selon le modèle européen. Par contre, le fort Duquesne ne subira pas de siège, la garnison préférant évacuer le fort en le faisant exploser devant l'avancée des Britanniques au cours de l'année 1758...

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Source: Lettre du marquis Duquesne à Contrecoeur, 27 avril 1755, dans Papiers Contrecoeur et autres documents concernant le conflit anglo-français sur l'Ohio de 1745 à 1756, édités par Fernand Grenier, Québec, Les Presses Universitaires Laval, 1952.

lundi 23 septembre 2019

La guerre "suivant les usages et les lois des nations policées"

Bonsoir!

Les personnes suivant de manière assidue les recherches que je partage sur ce blogue savent qu'en plus de la guerre de siège et des ingénieurs militaires, il est un autre thème qui me tient à coeur, à savoir le cliché de la guerre "en dentelles". Pour reprendre rapidement cette expression, il s'agit de l'image très péjorative des guerres du 18 siècle, forgée a posteriori. Les conflits du siècle des Lumières ne seraient qu'un ensemble de rites de courtoisie et de politesse extravagante entre des nobles peu soucieux du sort des peuples, bien trop occupés qu'ils étaient par ces "jeux" guerriers...

Les historiens s'étant de manière sérieuse penchés sur cette question ont mis en lumière le lien entre ces codes de courtoisie mutuelle entre les officiers des différentes nations européennes et une certaine culture commune entre les classes nobiliaires. Je vous invite à consulter mon article introductif sur cette guerre "en dentelles" pour aller plus loin. Les échanges courtois (parfois même franchement amicaux) relèvent plus, pour reprendre l'expression avancée par mon excellent collègue Philipp Portelance dans son mémoire de maîtrise, d'une "solidarité aristocratique" que d'une supposée insouciance face à la guerre.

Les officiers qui viennent combattre en Amérique pendant la guerre de Sept Ans sont pleinement imprégnés de cette culture militaire, qu'ils tentent d'appliquer à leur conduite de la guerre en milieu colonial.
Récemment, mon ami Rénald Lessard, archiviste de Bibliothèque et Archives nationale du Québec, m'a envoyé un document que je trouve des plus significatifs sur cette question.

Le 3 octobre 1756, le marquis de Montcalm, commandant des troupes françaises en Amérique, envoie des instructions à Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry fils pour la fin de la campagne. À la fin du document (long d'environ une page et demie), il précise bien au Canadien l'importance de respecter cette courtoisie militaire des armées européennes:
"Lui enjoignons d'empêcher autant que faire se pourra qu'il ne soit exercé aucune cruauté envers l'ennemi, voulant autant qu'il dépendra de nous que la guerre se fasse suivant les lois et les usages des nations policées."

Instructions du Marquis de Montcalm, commandant des armées françaises, au sieur Chaussegros de Léry,
lieutenant des troupes de la Marine (BAnQ, P386, D299)

Les écrits de Montcalm, qu'il s'agisse de son journal ou des nombreuses correspondances qu'il échange avec ses officiers, sont de précieux témoins de cette culture empreinte de courtoisie et de respect de l'adversaire. Les exemples étant légion, je ne citerais qu'un seul autre "rappel" du marquis à ce sujet.
Au début du mois de septembre 1758, commentant un échange de denrées alimentaires entre un de ses officiers, Louis-Antoine de Bougainville, et un officier britannique, il qualifie l'épisode de
"nécessaire et bon exemple à donner à ce pays barbare, non seulement de l'humanité, mais de la politesse entre ennemis qui se font la guerre".
Ces considérations d'une guerre appliquant les principes d'humanité de la culture nobiliaire européenne ne se retrouvent pas uniquement du côté des officiers français. L'échange de denrées entre deux officiers ennemis évoqué plus haut en atteste, et les sources s'en font le relais. À la fin du mois de juillet 1758, le commandant des forces britanniques en Amérique, James Abercromby, écrit une lettre à son homologue Montcalm à propos de détails concernant des prisonniers capturés peu avant la bataille livrée devant le fort Carillon le 8 juillet précédent. Souhaitant faciliter les échanges de prisonniers, il assure Montcalm qu'il souhaite "convaincre Votre Excellence du désir que j'ai que la guerre se fasse ici avec humanité et générosité, comme elle se fait en Europe, et comme elle doit se faire partout".

La confrontation de cette culture militaire européenne avec celles des combattants Amérindiens va entraîner une modification du comportement des Britanniques à la fin du conflit. Reprochant aux Français, par les agissements de leurs alliés autochtones (au premier rang desquels la violation de la capitulation du fort William-Henry), un non respect de ces "lois des nations policés", les Britanniques vont justifier l'utilisation de pratiques d'une violence ordinairement peu en usage, notamment dans les contextes de siège (j'ai donné une conférence d'une vingtaine de minutes à ce sujet en 2018, dont je vous invite à écouter l'enregistrement).

Voilà qui clôt cet article, n'hésitez pas à le commenter ou à me questionner.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources:
Instructions du Marquis de Montcalm, commandant des armées françaises, au sieur Chaussegros de Léry, lieutenant des troupes de la Marine;
- Henry-Raymond Casgrain, Journal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759, collection des Manuscrits du Maréchal de Lévis;
- Henry-Raymond Casgrain, Lettres et pièces militaires, 1756-1760, collection des Manuscrits du Maréchal de Lévis;
- Philipp Portelance, ""Au service d'un autre roi": les troupes étrangères allemandes au service du royaume de France (1740-1763)", mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 2018.

lundi 11 mars 2019

Les ingénieurs canadiens en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans

Bonsoir!


MISE À JOUR mars 2023: ma recherche ayant fortement avancé depuis la rédaction de cet article il y a quatre ans, il serait à reprendre en grosse partie, ce que je ferai plus tard. Quelques corrections toutefois: Chaussegros de Léry fils n'est pas ingénieur. Il a servi comme sous-ingénieur sous les ordres de son père, mais il n'a jamais eu le brevet d'ingénieur militaire, puisqu'il a démissionné de son poste en 1749, avouant lui-même ne pas être fait pour ce métier. Il ne fait donc pas partie de la liste restreinte des "ingénieurs" canadiens. Toutefois, au moins un autre nom est à rajouter, à savoir celui d'Étienne Rocbert de La Morandière (frère de la célèbre épistolière Élizabeth Bégon).

Pour poursuivre sur la lancée de mon dernier article, qui présentait les ingénieurs militaires français présents en Nouvelle-France lors de la guerre de Sept Ans, je souhaite aujourd'hui vous présenter leurs collègues canadiens.

Alors que dans leurs écrits, les officiers français sont très bavards à propos de leurs collègues canadiens (tant des troupes de la Marine que des milices), ils sont plutôt silencieux concernant les ingénieurs canadiens. Dans les sources que j'ai traitées dans le cadre de ma maîtrise sur la guerre de siège, seuls deux noms d'ingénieurs canadiens apparaissent: Gaspard-Joseph (parfois appelé Joseph-Gaspard) Chaussegros de Léry et Michel Chartier de Lotbinière.

Le premier est le fils de Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry, et est né en 1721 à Québec. Son père, ingénieur militaire, était arrivé de France en 1716 et a laissé une empreinte marquée sur la Nouvelle-France. Ingénieur en chef de Nouvelle-France jusqu'à son décès en 1756, il a entre autres érigé les nouvelles fortifications de Québec en 1745, qui subiront les sièges de 1759 et 1760. Son fils Joseph-Gaspard suit ses traces dans le Génie. Son rôle en tant qu'ingénieur pendant la guerre de Sept Ans est pourtant fortement occulté par les officiers français. Chaussegros de Léry fils est principalement connu pour le raid victorieux qu'il a mené en mars 1756 sur le fort Bull, près du lac Oneida (à proximité de l'actuelle Rome, État de New-York). En prenant par surprise cet important dépôt britannique de vivres et de munitions, il a contribué à l'isolement des forts d'Oswego, et ainsi facilité le siège et la prise de ceux-ci au mois d'août 1756. La seule mention de son rôle d'ingénieur dont j'ai eu connaissance pour l'instant est sa présence au fort Niagara à l'automne 1755, poste dont il est chargé d'améliorer les fortifications. Envoyé à Niagara pour l'épauler à la fin de l'année 1755, Pierre Pouchot, officier des troupes de terre possédant de solides connaissances de Génie, manifeste un certain dédain vis-à-vis de Chaussegros de Léry, lui attribuant le vocable peu reluisant de "soi-disant ingénieur"... N'ayant pas vraiment pu me pencher sur le personnage lors de ma maîtrise, je ne peux juger de la pertinence de la remarque de Pouchot, mais je ne désespère pas de trouver d'autres traces de Chaussegros de Léry fils au cours de mon doctorat.

Portrait de Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry fils,
inconnu, 1751-1752,
Collections du Musée National des Beaux-Arts du Québec.

Les officiers français sont bien plus loquaces concernant Michel Chartier de Lorbinière, ingénieur canadien né à Québec en 1723. Il possède une certaine expérience des guerres coloniales, ayant participé entre autres à des campagnes en Acadie en 1746 et 1747. En 1750, La Galissonière, gouverneur par intérim de la Nouvelle-France, l'envoie en France suivre une formation d'ingénieur. Il revient dans la colonie en 1753 avec le diplôme d'ingénieur du Roy. À l'automne 1755, alors que les hostilités entre Français et Britanniques ont débuté depuis plus d'un an, le nouveau gouverneur, le marquis de Vaudreuil, lui confie la construction d'un nouveau fort sur la frontière du lac Champlain. Le nouveau fort Carillon (Ticonderoga, État de New-York) est cependant vite critiqué par les officiers français qui s'y succéderont... Dire que Michel Chartier de Lotbinière et son oeuvre en tant qu'ingénieur ne font pas l'unanimité auprès des officiers français relèverait du doux euphémisme. Dès octobre 1756, soit quelques mois seulement après son arrivée en Nouvelle-France, Louis-Antoine de Bougainville le qualifiait, non sans la pointe de sarcasme qui le caractérise, de "Vauban du Canada"... La plupart des historiens sérieux s'étant intéressés à Chartier de Lotbinière ont confirmé la compétence très relative de celui-ci en tant qu'ingénieur...

Portrait de Michel Chartier de Lotbinière, inconnu, fin 19e siècle,
Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
La gravure comporte la mention erronée "ingénieur en chef au Canada",
Lotbinière n'ayant jamais occupé cette fonction.

L'opposition qu'on retrouve dans les écrits de plusieurs officiers français entre ingénieurs canadiens et français rejoint celle divisant le gouverneur Vaudreuil et le marquis de Montcalm. Au décès de Chaussegros de Léry père en mars 1756, la place d'ingénieur en chef de la Nouvelle-France devient vacante. Le débat quant à sa succession dure plus d'un an. Vaudreuil, Canadien de naissance, soutient la candidature de Chartier de Lotbinière, également Canadien. Montcalm et les officiers français soutiennent de leur côté Nicolas Sarrebource de Pontleroy, ingénieur français alors en poste à Louisbourg et disposant d'une très solide expérience de plus de vingt années de service, tant en Europe qu'en Amérique. L'intervention de l'ingénieur Franquet, son supérieur à Louisbourg, décide en 1757 la Cour de Versailles à nommer Pontleroy ingénieur en chef de la Nouvelle-France, au grand déplaisir de Vaudreuil. Le gouverneur n'hésitera pas à critiquer Pontleroy, lui attribuant par exemple l'échec du siège de Québec de 1760...

Pour terminer, je souhaite juste vous mentionner une récente découverte que j'ai eu le plaisir de faire: la semaine dernière, au cours de mes lectures, j'ai appris l'existence d'un autre ingénieur canadien ayant servi pendant la guerre de Sept Ans, dont je n'avais jusqu'à présent jamais entendu parler. Michel de Couagne est né à Louisbourg en 1727 et est le fils d'un ingénieur militaire français en poste au Canada et à Louisbourg pendant plus de vingt ans. Michel de Couagne a participé en tant qu'ingénieur aux deux sièges de Louisbourg de 1745 et 1758. Aucune des sources que j'ai utilisées pour ma maîtrise ne mentionne cet ingénieur, il m'était donc complètement inconnu. Cette réjouissante découverte me montre bien que les premiers éléments de recherche que j'ai effectués au cours de ma maîtrise sur les ingénieurs militaires m'ouvrent la voie à une recherche de doctorat des plus fascinantes!


À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources:
Pierre Pouchot, Mémoires sur la dernière guerre de l'Amérique septentrionale entre la France et l'Angleterre, Québec, Septentrion, 2003. Louis-Antoine de Bougainville, Écrits sur le Canada. Mémoires, lettres, journal, Québec, Septentrion, 2003. Dictionnaire biographique du Canada (plusieurs biographies de ces ingénieurs sont disponibles en ligne). Pierre-Georges Roy, Inventaire des papiers de Léry, conservés aux Archives de la Province de Québec, Québec, 1939.

lundi 3 décembre 2018

Le portrait de Chaussegros de Léry: père ou fils?

Bonjour!

Un petit article rapide pour vous partager une vidéo fort intéressante du Musée National des Beaux-Arts du Québec (un grand merci à Joseph Gagné pour me l'avoir fait découvrir!)

La vidéo (5 minutes) concerne un portrait du 18e siècle d'un personnage au nom assez connu dans l'histoire de la ville de Québec: l'ingénieur militaire Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry.
Le problème est que le père et le fils portent le même nom... D'où la complexité lorsqu'il a fallu identifier lequel des deux est sur le portrait...

(petite mise à jour: Chaussegros de Léry fils ne fut jamais ingénieur, puisqu'il a démissionné de son emploi comme sous-ingénieur, n'étant que peu motivé à suivre les traces de son père)

Mise à jour du 20 janvier 2022:

Chaussegros de Léry fils n'a en fait jamais été "ingénieur", puisqu'il a démissionné de son poste de sous-ingénieur à la fin des années 1740. Le manque de personnel a toutefois poussé les gouverneurs de la colonie des années 1750 à continuer à l'employer pour des travaux de génie, mais il n'a jamais eu le titre d'ingénieur.


Voici la vidéo en question. Bonne écoute, et à bientôt!
Michel Thévenin