Affichage des articles dont le libellé est Fort Chouaguen. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Fort Chouaguen. Afficher tous les articles

samedi 14 août 2021

Plan de la rivière et des forts de Chouaguen par l'ingénieur de Combles

Bonjour!

Cette année encore j'ai participé aux Rendez-Vous d'histoire de Québec, tenus cette année de manière virtuelle. J'ai prononcé en compagnie de mon grand ami l'historien Joseph Gagné (auteur du blogue Curieuse Nouvelle-France) une conférence ayant pour thème le divertissement des militaires au XVIIIe siècle (la vidéo d'une cinquantaine de minute est disponible sur Youtube, voir ici).

Je vous partage aujourd'hui mon autre contribution à ces Rendez-Vous, à savoir une capsule de cinq minutes pour leur "carrousel d'images".

Je vous présente donc ici un document en lien avec le siège des forts de Chouaguen, qui s'est achevé le 14 août 1756.

Bonne écoute, et à bientôt pour de nouveaux billets historiques!

 

Michel Thévenin


Si vous appréciez mes recherches et le contenu de ce blogue, acheter mon premier livre (qui est maintenant disponible en France!) serait une très belle marque d'encouragement (voir à droite, "Envie d'en savoir plus?"). Si vous ne voulez pas vous procurer le livre, mais que vous souhaitez tout de même m'encourager à poursuivre sur cette voie, vous pouvez faire un don via Paypal (voir à droite l'onglet "Soutenir un jeune historien"). Vous pouvez également partager cet article (ou tout autre de ce blogue), vous abonner au blogue ou à la page Facebook qui y est liée. Toutes ces options sont autant de petits gestes qui me montrent que mes recherches et le partage de celles-ci auprès d'un public large et varié sont appréciés, et qui m'encouragent à poursuivre dans l'étude d'aspects souvent méconnus de l'histoire militaire du XVIIIe siècle.


mercredi 17 juin 2020

Le difficile apprentissage du métier d'ingénieur: Desandrouins et le siège des forts de Chouaguen de 1756

Bonjour!

Je souhaite aujourd'hui aborder un nouvel aspect du métier de l'ingénieur militaire du 18e siècle, à savoir la difficulté de transposer le savoir acquis lors de la formation aux conditions réelles d'un siège. Les ingénieurs militaires français sont depuis Vauban reconnus pour leur expertise par les différentes puissances européennes (ils l'étaient déjà dans une certaine mesure, mais l'aura et l'efficacité de Vauban et de ses méthodes a très fortement amplifié le phénomène). Mieux encore, la formation, tant théorique que pratique, reçue à partir de 1748 à l'École Royale du Génie de Mézières (que j'ai déjà présentée dans un premier article, voir ici) accentue la qualité du savoir des ingénieurs militaires de Louis XV, ainsi que la reconnaissance internationale de ceux-ci.

Aussi qualitative soit-elle, l'instruction reçue à Mézières n'assure pas pour autant aux jeunes ingénieurs une sérénité à toute épreuve dans l'exercice de leur métier, notamment dans les débuts de leur carrière. Un exemple nous en est fourni avec le cas de l'ingénieur Jean-Nicolas Desandrouins. Né en 1729, il est l'un des premiers ingénieurs passés par la nouvelle École Royale du Génie de Mézières, obtenant son brevet d'ingénieur en 1752. Sa carrière fut riche et intéressante, et il réussit à prouver à de multiples reprises ses compétences, notamment lors des campagnes de la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France, rédigeant entre autres un brillant mémoire sur la défense du fort Carillon (auquel j'ai déjà consacré un article) et commandant par la suite les ingénieurs envoyés en Amérique lors de la guerre d'Indépendance américaine (voir mon article ici). Toutefois, s'il a participé dans l'infanterie à quelques sièges de la fin de la guerre de Succession d'Autriche (1741-1748) avant de suivre sa formation d'ingénieur, il n'a pas encore connu de siège en tant qu'ingénieur avant son arrivée en Nouvelle-France en 1756. Il nous livre dans son journal de campagne (très largement cité par son biographe, l'abbé Gabriel, à la fin du 19e siècle) le récit de sa participation assez douloureuse au siège des forts britanniques de Chouaguen en août 1756.

Pour un bref rappel, l'établissement de trois forts britanniques à l'embouchure de la rivière de Chouaguen sur la rive sud du lac Ontario (le fort Ontario et, de l'autre côté de la rivière, les forts Chouaguen et George, tous trois situés à l'emplacement de l'actuelle ville d'Oswego, NY), était perçu comme une constante menace planant sur l'ensemble de la Nouvelle-France (voir à ce propos mon article présentant le violent réquisitoire de Monsieur de La Galissonière contre ces forts).
Le gouverneur de la colonie, le marquis de Vaudreuil, avait eu pour volonté de s'emparer de Chouaguen en 1755, mais les offensives menées par les Britanniques l'avaient contraint à repousser ce projet. La déclaration officielle de la guerre en 1756 et l'arrivée des renforts commandés par le marquis de Montcalm lui donnent l'occasion de relancer, concrètement cette fois-ci, l'attaque de Chouaguen. L'importance de celle-ci dans l'esprit de Vaudreuil est perceptible par les effectifs réunis pour le siège: Montcalm dirige pour l'opération une armée de près de 3 000 hommes, tant des troupes régulières que de celles de la colonie, des miliciens et des alliés autochtones, accompagnés d'une cinquantaine de pièces d'artillerie (dont quatre canons pris aux Britanniques à la bataille de la Monongahéla de juillet 1755). Plus encore, le siège mobilise les deux seuls ingénieurs militaires métropolitains alors présents au Canada (trois autres sont en poste à Louisbourg), les sieurs de Combles et Desandrouins. En préparation du siège, l'ingénieur de Combles avait effectué une reconnaissance de Chouaguen à la fin du mois de juillet, dont il avait tiré un plan des fortifications britanniques, sur lequel il avait intégré une première ébauche des travaux de siège à suivre:

Plan de la rivière et des forts de Choueguen relatif à la reconnaissance que j'en ay fait le 25 juillet 1756,
dressé par l'ingénieur de Combles au fort Frontenac le 30 juillet 1756,
Archives nationales d'Outre-Mer, FR ANOM 03DFC537C







Au début du mois d'août, le chevalier Le Mercier, commandant de l'artillerie, repère une anse propice selon lui au débarquement de l'artillerie et des troupes (qui devaient rejoindre Chouaguen depuis le fort Frontenac, situé sur l'actuelle ville de Kingston en Ontario, en traversant le lac Ontario), anse qui avait l'avantage d'être située plus proche des forts britanniques que celle initialement prévue. Au cours d'une reconnaissance en compagnie de Le Mercier les 8 et 9 août, les deux ingénieurs conviennent du choix judicieux de l'emplacement. Toutefois, celui-ci est vertement critiqué par les officiers des troupes de Terre, qui jugent le débarquement à cet endroit des plus périlleux. Ce n'est qu'après que Le Mercier ait énergiquement fait débarquer quelques pièces d'artillerie à l'anse qu'il avait repérée, sous les yeux de l'armée, que les esprits se calment. L'épisode marque tout de même le jeune Desandrouins, celui-ci constatant toute la difficulté que peuvent avoir les membres des corps "savants" de l'armée française à faire entendre leur expertise aux autres officiers.

L'apprentissage du jeune ingénieur se complique bien davantage à la suite de l'incident qui dans la matinée du 11 août coûte la vie à son collègue Lombard de Combles (que j'ai déjà exposé dans un autre article, voir ici). La perte de son supérieur (qui fit brièvement office de mentor lors de leur collaboration en Amérique, ce qui poussera Desandrouins à demander aux autorités une aide financière pour la famille du défunt, voir mon article ici) fait de Desandrouins le seul ingénieur présent pour mener les travaux du siège. L'état-major fait alors appel à Pierre Pouchot, officier au régiment de Béarn possédant une solide connaissance de l'ingénierie militaire (il s'illustrera par exemple lors de la défense du fort Niagara, qu'il a puissamment fortifié, voir mon article ici), pour épauler le jeune et peu expérimenté ingénieur.

Dans un premier temps, la collaboration des deux hommes permet de mener à bien les phases préliminaires du siège, Desandrouins notant ainsi:
"Le 11 et le 12, on avait achevé le chemin qui conduisait de l'anse du débarquement jusqu'au pied du coteau sur lequel est placé le fort Ontario, et l'on avait fait une quantité prodigieuse de gabions, fascines, saucissons, qui permit de déterminer l'ouverture de la tranchée pour la nuit suivante, c'est-à-dire pour celle du 12 au 13".
C'est justement à propos de l'emplacement des tranchées de siège que les avis de Desandrouins et de Pouchot divergent, comme le constate amèrement Desandrouins:
"J'avois reconnu le terrain en plein jour, pendant que les Canadiens et les Sauvages fusilloient avec le fort, et j'avois pris mon point de vue pour conduire une parallèle sur la crète du coteau, de manière qu'elle s'opposa directement au front qui nous faisoit face. M. Pouchot, qui avoit pareillement reconnu en plein jour, ne fut pas du même avis, jugeant, en grand militaire, qu'il valoit beaucoup mieux appuyer sa droite au lac. 
J'eus beau étaler pour raisons qu'ainsi on laisseroit le fort entièrement sur sa gauche, et que la batterie, qu'on ne devoit commencer dès le lendemain matin, ne pourroit battre le fort que très obliquement, ce qui n'étoit pas dans les règles du métier; que d'ailleurs les pieux de 18 pieds, que tout le monde croyoit à l'épreuve du boulet de 12 qui étoit notre plus fort, resisteroient bien plus aisément étant pris de biais, et qu'il seroit bien plus difficile d'y faire une trouée. 
On me prit pour un écolier qui ne savoit que suivre scrupuleusement les règles de Vauban: on me rit au nez".
La fin de l'extrait est particulièrement éloquente: le reproche fait à Desandrouins de "n'être qu'un écolier qui ne savoit que suivre scrupuleusement les règles de Vauban" est le reflet de celui fait tout au long du 18e siècle aux ingénieurs militaires français par les autres membres de l'armée. Les ingénieurs français sont en effet régulièrement tancés pour leur "dogmatisme" frôlant parfois la vénération sans concession du maître ingénieur Vauban. Ces attaques envers les pratiques et savoirs des ingénieurs sont de plus en plus virulentes dans la seconde moitié du siècle, et conduisent même à de sérieuses et très médiatisées polémiques entre ingénieurs et artilleurs dans les décennies 1770 et 1780, sur lesquelles je reviendrai dans d'autres articles.

La querelle entre Desandrouins et Pouchot montre donc la difficulté pour un jeune ingénieur en début de carrière de concilier l'enseignement très poussé (tant sur le plan théorique que pratique) reçu à l'École Royale du Génie de Mézières, principalement basé sur les préceptes de Vauban, et les réalités opérationnelles des sièges, dans lesquels interviennent régulièrement des acteurs étrangers au corps des ingénieurs militaires.

L'avis de Pouchot ayant prévalu quant à l'emplacement des tranchées, Desandrouins exécute bien malgré lui les ordres reçus, se permettant tout de même dans son journal une savoureuse remarque:
"J'exécutay donc l'ordre à la lettre, non sans avoir lieu de m'en repentir, car tous les curieux du camps étant venus le matin dire leur avis, les moins intelligents n'avoient pas besoin d'ouvrir Vauban pour s'apercevoir que nous étions exposés au feu des deux forts, sans pouvoir en battre aucun".
La mésentente entre les deux hommes n'a cependant pas de réelle incidence sur le déroulement du siège. Le fort Ontario est abandonné dans l'après-midi du 13 août par les Britanniques, fortement impressionnés par la tenue de travaux de siège à l'européenne en Amérique, et qui se replient dans les deux forts de l'autre côté de la rivière. La mort du commandant de la garnison, le colonel Mercer, emporté par un boulet français le 14 août, les contraint à la reddition, mettant ainsi fin au siège, le premier en tant qu'ingénieur pour Jean-Nicolas Desandrouins.



Plan des forts de Chouaguen avec les attaques de l'armée commandée par M. le marquis de Montcalm,
disponible dans la Collection des Manuscrits du Maréchal de Lévis,
éditée dans la décennie 1890 par Henri-Raymond Casgrain (tome 4, Lettres et pièces militaires)

Voilà qui clôt cet article pour aujourd'hui.
Si vous avez aimé cet article (et plus généralement si vous appréciez ce blogue), merci de m'encourager en vous abonnant à la page Facebook qui y est liée, à vous abonner directement à ce blogue (voir à droite), à le partager et à le diffuser.

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Source:

Charles-Nicolas Gabriel, Le maréchal de camp Desandrouins, 1729-1792; guerre du Canada, 1756-1760, guerre de l'indépendance américaine, 1780-1782, Verdun, Imprimerie Renvé-Lallemant, 1887.

(Voir aussi le livre de René Chartrand, Montcalm's Crushing Blow: French and Indian Raids along New York's Oswego River 1756, Osprey Publishing, 2014).

jeudi 23 mai 2019

Chouaguen, "la cause directe de tous les troubles survenus dans la colonie"

Bonsoir!

J'aimerais aujourd'hui vous parler d'un site important de la guerre de Sept Ans en Amérique du Nord, que j'ai eu le plaisir de visiter en octobre 2018: les vestiges des forts britanniques de Chouaguen, situés dans l'actuelle ville d'Oswego, dans le nord de l'État de New York, sur la rive sud du lac Ontario.

En 1727, alors que la paix règne entre la France et la Grande-Bretagne depuis le traité d'Utrecht de 1713, les Britanniques s'installent à l'embouchure de la rivière Oswego (sur le site de l'actuelle ville d'Oswego, NY), sur les terres de la Confédération Iroquoise. Très vite, le poste de traite qu'ils y établissent devient un ensemble fortifié (trois forts tels que présentés sur la photo ci-dessous), qui assure une solide présence britannique dans la région du lac Ontario.

Panneau d'interprétation présentant les forts britanniques sur le site d'Oswego
(photo Joseph Gagné, octobre 2018)

En 1750, Roland-Michel Barrin de la Galissonière, ancien gouverneur par intérim de la Nouvelle-France entre 1747 et 1749, rédige un Mémoire sur les colonies de la France dans l'Amérique septentrionale, fort instructif concernant la situation stratégique de l'Amérique du Nord.
La Galissonière donne ainsi un avis particulièrement tranché sur la présence britannique à Chouaguen:
"Le fort Frontenac est au débouché du Lac Ontario, sur lequel les Anglais ont établi un poste ou fort appelé Chouaguen, qui est une des usurpations des plus manifestes et en même temps des plus nuisibles au Canada. Ce poste placé sur un terrain et au bord d’un lac, dont les Français ont toujours été en possession n’a été établi par les Anglais, que nombre d’années depuis le Traité d’Utrecht, et dans le temps de la plus profonde paix. On se borna alors de la part du gouverneur du Canada à des protestations, et le poste a subsisté et subsisté, au lieu qu’il fallait le détruire dans l’origine par la force. […] On n’entrera pas ici dans une plus longue discussion sur le point de droit : mais l’on ne doit pas omettre d’observer que ce poste qui a été presque regardé comme un objet de peu d’importance, est capable de causer la ruine entière du Canada, et lui à déjà porté les plus rudes coups. C’est la que les Français font souvent un commerce frauduleux qui fait passer à l’Angleterre les profits les plus clairs que le Canada devrait donner à la France. C’est la que les Anglais prodiguent aux Sauvages l’eau de vie dont l’usage leur avait été interdit par les ordonnances de nos Rois, par ce qu’il les rend furieux. Enfin c’est là que les Anglais attirent toutes les Nations sauvages, et qu’ils tachent a force de présents non seulement de les gagner, mais encore de les engager à assassiner les traiteurs français répandus dans la vaste étendue des forêts de la Nouvelle France. Tant que les Anglais posséderont Chouaguen on ne pourra être que dans une défiance perpétuelle des Sauvages qui ont été jusqu’ici le plus affidés aux Français : on sera obligé d’entretenir dans la plus profonde paix deux fois plus de troupes que l’état de la colonie ne l’exige ou ne le comporte; d’établir et de garder des forts en une infinité d’endroits et d’envoyer presque tous les ans des détachements très nombreux et très dispendieux pour contenir les différentes Nations des Sauvages. La navigation des Lacs sera toujours en risque d’être troublée, la culture des terres ne s’avancera qu’à demi et ne pourra se faire que dans le centre de la colonie, enfin on sera toujours dans une situation qui aura tous les inconvénients de la guerre sans même en avoir les avantages. Il ne faut donc rien épargner pour détruire ce dangereux poste à la première occasion de représailles que les Anglais en fourniront par quelque une de ces hostilités qu’ils ne sont que trop accoutumés de commettre en temps de paix, supposé qu’on ne puisse se le faire céder gré agré moyennant quelque équivalent."
Contrebande, tentatives de détourner les nations autochtones de l'alliance française, perturbation de la navigation sur le lac Ontario: le ton pour le moins virulent, quasi apocalyptique employé par La Galissonière présente sans détour la menace que font peser les trois forts britanniques sur la Nouvelle-France. Cette virulence vis-à-vis de Chouaguen se retrouve dans le discours et les actions des successeurs de La Galissonière, Jonquière, Duquesne puis Vaudreuil. Ce dernier, en poste à partir de 1755, alors que les hostilités entre Français et Britanniques ont éclaté un an plus tôt, porte ses principaux efforts sur l'éradication de la menace britannique de Chouaguen, comme il s'en confie au ministre dans une lettre du 24 juillet 1755:
"Quelque grand soit le mal, il faut que j’y remédie, et pour remplir mes vues et mon zèle à cet égard, je ne saurais perdre de vue mon projet sur Chouaguen, puisque du succès de ce projet dépend la tranquillité de la colonie. […] Si je différais l’expédition de Chouaguen et que les Anglais, après s’être rendus maîtres de Niagara, fortifiassent solidement ce fort, il est sensible qu’ils nous boucheraient la communication des postes du sud, et qu’ils se mettraient en état d’envahir tous nos pays d’en haut. Chouaguen pris et rasé, tous les progrès que les Anglais pourraient avoir faits jusqu’alors, tombent. Quand bien même les Anglais auraient pris Niagara, je ne leur donnerai pas le temps de s’y établir, et par la même expédition je les en délogerai. Chouaguen est depuis l’instant de son établissement le rendez-vous des différentes nations sauvages. C’est de Chouaguen que sortent tous les colliers et les paroles que les Anglais font répandre chez les nations des pays d’en haut. Ça toujours été à Chouaguen que les Anglais ont tenu conseil avec les nations et qu’à force de présents, principalement en boissons enivrantes, ils les ont déterminées à assassiner les François. Enfin, c’est par conséquent Chouaguen qui est la cause directe de tous les troubles survenus dans la colonie, et des dépenses infinies qu’ils ont occasionnées au roi. De la destruction de Chouaguen il s’en suivra."
On reconnaît la similitude dans son ton avec celui de La Galissonière cinq ans plus tôt... Si l'offensive britannique de l'année 1755 contraint Vaudreuil à renoncer à son projet sur Chouaguen, l'arrivée en 1756 de renforts venus de France, menés par le marquis de Montcalm, lui permet de mettre à exécution son dessein. La prise des forts britanniques à l'été 1756 (malgré la mort regrettable de l'ingénieur Lombard de Combles) permet aux Français de s'assurer le contrôle du lac Ontario, en plus de porter un rude coup aux intérêts britanniques, qui perdent là une base offensive d'importance.

Voilà qui clôt cet article pour aujourd'hui.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources: Roland-Michel Barrin de la Galissonière, Mémoire sur les Colonies de la France dans l'Amérique Septentrionale; Lettre de M. de Vaudreuil au Ministre de la Marine, 24 juillet 1755, dans Extraits des archives des ministères de la Guerre et de la Marine à Paris: Canada, correspondance générale, MM. Duquesne et Vaudreuil, gouverneurs-généraux, 1755-1760, Québec, Imprimerie L-J Demers & Frère, 1890, p. 46-49.

mardi 22 janvier 2019

Éviter les mauvaises surprises: les armées dites "d'observation"

Bonjour!

Aujourd'hui, j'aimerais vous présenter un nouvel aspect de la guerre de siège européenne des 17e et 18e siècles, celui des armées dites "d'observation".
Je vous avais expliqué, en détaillant les douze étapes d'un siège selon le modèle théorisé par Vauban, que le début d'un siège voyait l'armée assiégeante établir une double ligne de fortifications autours de la place, la contrevallation (face à la place), et la circonvallation, tournée vers l'extérieur, pour se protéger de l'arrivée d'éventuels secours ennemis. Vauban proposait de remplacer la circonvallation, si les effectifs le permettaient, par une deuxième armée, appelée "armée d'observation". Cette armée "d'observation" avait pour mission d'accompagner l'armée chargée du siège, sans participer à celui-ci, mais au contraire de rester en retrait, afin de pouvoir intercepter les armées de secours lancées par l'ennemi pour délivrer la place assiégée, comme l'explique Guillaume Le Blond dans son Traité de l'attaque des Places de 1743:
"Il faut convenir que le moyen le plus assuré pour achever un Siège tranquillement, c'est d'avoir une bonne Armée d'observation postée assez avantageusement, pour que l'Ennemi ne puisse la forcer de combattre sans s'exposer à un péril évident, & de manière qu'elle couvre le Siège, & que même elle en puisse tirer du secours des Troupes qui y sont employées, si l'Ennemi prenoit le parti de vouloir la combattre".
La très lourde logistique que nécessitait l'entretien de deux armées pour un même siège explique que dans les faits, l'usage de ces armées "d'observation" restait assez rare et limité lors des dernières guerres de Louis XIV. Tout en redonnant ses lettres de noblesse à la pratique de l'attaque "par escalade", la guerre de Succession d'Autriche (1740-1748) donne à voir plusieurs occasions d'utilisation de ces armées "d'observation". La France de Louis XV dispose d'une économie prospère et d'effectifs militaires nettement supérieurs à ceux de ses adversaires (seule l'Autriche peut rivaliser avec l'écrasant poids démographique de la France). La campagne française dans les Flandres (actuelle Belgique) de 1744 intègre l'utilisation d'une armée "d'observation", confiée au maréchal de Saxe. Seulement, dépassant le cadre tactique ponctuel d'un seul siège, son usage s'intègre au cadre stratégique global de la campagne dans son ensemble. En 40 jours seulement entre mai et juillet, l'armée principale, commandée par Louis XV et le maréchal de Noailles, assiège victorieusement plusieurs places (Menin, Ypres, Furnes et le fort de la Knocke). Cette accélération de la guerre de siège a été rendue possible entre autres grâce à la présence de l'armée d'observation de Maurice de Saxe. Celui-ci, par ses mouvements, a interdit aux armées de secours autrichiennes de s'approcher des places assiégées, remplissant parfaitement sa mission de protection de l'armée principale.

Prise de Menin, 4 juin 1744, Pierre-Nicolas Lenfant,
Collections du Château de Versailles

L'effort financier considérable consenti par Louis XV pour maintenir actives deux armées pour sa campagne des Flandres ne sera cependant pas réitéré lors de la campagne de 1745. Maurice de Saxe, alors commandant principal sur ce front, s'appuie sur une "variante" du modèle de l'armée "d'observation", utilisée à plusieurs reprises lors des guerres de la Ligue d'Augsbourg (1689-1697) et de Succession d'Espagne (1701-1714). Ne pouvant compter pour le siège de Tournai que sur sa seule armée, et apprenant l'arrivée imminente d'une armée de secours, il décide de scinder son armée en deux, laissant un corps de 20 000 hommes continuer le siège de la ville, tandis qu'il se porte avec un peu plus de 40 000 hommes à la rencontre des secours ennemis. Ayant battu ceux-ci à Fontenoy le 11 mai, il peut tranquillement revenir compléter le siège de Tournai, qui capitule le 20 juin, après 41 jours de siège.

Siège de Tournai, 14 mai 1745, Pierre-Nicolas Lenfant,
Collections du Château de Versailles

L'utilisation d'armées "d'observation" se retrouve lors des sièges menés en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans. 
À la mi-juillet 1756, en prévision du siège des forts de Choueguen sur la rive sud du lac Ontario (actuelle Oswego, État de New York), le marquis de Montcalm envoie le frère du gouverneur Vaudreuil rassembler une véritable armée d'observation:
"Le 15 du même mois (juillet), Mr Rigaud de Vaudreuil, gouverneur des Trois-Rivières, partit de Montréal pour se rendre à la Baye de Niaoueuré (aujourd'hui Sackets Harbor, NY), prendre le commandement des troupes détachées de la Marine, des Canadiens et des Sauvages, en former un corps d'environ 1700 hommes, destinés à favoriser le débarquement des troupes de terre et de l'artillerie, aider aux préparatifs du siège et poser ensuite un camp d'observation entre la chute de la rivière Choueguen et le fort, aux fins d'empêcher les secours d'entrer dans la place, pendant que les troupes de terre en feraient le siège".
On voit bien que la mission de Rigaud "d'empêcher les secours d'entrer dans la place" répond parfaitement à la définition que fait Le Blond d'une armée d'observation. Il s'agit cependant de la seule occurrence d'une utilisation d'une véritable "armée d'observation". 
Un an plus tard, lors du siège du fort William-Henry (Lake George, NY), l'action du chevalier de Lévis, second de Montcalm, s'apparente plus à celle de Maurice de Saxe à Tournai en 1745:
"M. le chevalier de Lévis étant posté avec son détachement sur le chemin du fort Lydius (fort Edward, situé 25 km de William-Henry et dont la garnison pouvait venir secourir le fort assiégé), il en plaça une partir pour s'opposer au secours qui pouvait venir par ce chemin, et l'autre partie fut placée pour masquer et observer les mouvements que les ennemis faisaient au fort et au retranchement".
Un cas similaire survient lors du siège par les Britanniques du fort Niagara en juillet 1759. Alors que la garnison française résiste depuis trois semaines, une armée de secours arrive en vue du fort. Bien que n'ayant pas véritablement "prévu" de corps d'appoint ou d'observation, les officiers britanniques peuvent se permettre, du fait de leur forte supériorité numérique, de laisser une partie des troupes devant le fort, et de tendre une embuscade aux secours avec le reste de l'armée. La manoeuvre réussit complètement, l'armée de secours étant anéantie le 24 juillet à la bataille de la Belle-Famille (à quelques kilomètres seulement du fort), la garnison française de Niagara déposant les armes le lendemain.

Voilà qui clôt cet article pour aujourd'hui. À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

samedi 17 novembre 2018

Erreur (fatale) sur la personne: la mort de l'ingénieur De Combles

Bonjour!

Pour ce premier article, j'ai choisi un thème cocasse, quoique tragique: la mort accidentelle d'un ingénieur militaire français pendant la guerre de Sept Ans.

À l'été 1756, alors que la guerre de Sept Ans vient d'être déclarée en Europe entre la France et la Grande-Bretagne, les deux nations combattent en Amérique du Nord depuis deux ans. Prévoyant, Louis XV a envoyé à sa colonie de Nouvelle-France des renforts militaires, menés par le marquis de Montcalm. Peu après son arrivée, celui-ci entreprend une action offensive, en allant assiéger les forts britanniques de Chouaguen (situés dans l'actuelle ville d'Oswego, dans le nord de l'État de New York, sur la rive sud du lac Ontario).

Pour préparer le siège, Montcalm peut compter sur le savoir-faire des deux ingénieurs militaires qui l'accompagnent. 
J'en profite pour faire une petite digression: il est ici question des ingénieurs militaires, qui sont au coeur de mes préoccupations pour le doctorat que j'ai débuté à l'Université Laval. J'aurai l'occasion dans d'autres articles de revenir plus longuement sur le modèle européen de la guerre de siège et sur les actions des ingénieurs, mais pour résumer rapidement, les ingénieurs militaires sont les "scientifiques" de cette guerre de siège, ceux qui disposent du savoir-faire théorique et technique pour qu'un siège réussisse. L'une de leurs tâches consiste notamment à aller observer les fortifications ennemies, soit avant un siège soit au début de celui-ci, pour déceler les points faibles de la place assiégée, et les plus propices à une attaque efficace. 



Illustration d'Eugène Leliepvre représentant Montcalm et des officiers de son état-major, 
parmi lesquels un ingénieur militaire (agenouillé à gauche)

En prévision du siège de Chouaguen/Oswego, Montcalm envoie au mois de juillet l'un de ses ingénieurs, Jean-Claude-Henri de Lombard de Combles, pour aller reconnaître les forts britanniques. Celui-ci, partant du fort Frontenac (actuelle Kingston, Ontario), réussit pleinement sa mission. À son retour à Frontenac le 30 juillet, il dresse un plan des fortifications britanniques, qui a été conservé par les Archives Nationales d'Outre-Mer françaises:


Plan de la Rivière et des Forts de Chouaguen 
relatif à la reconnaissance que j'en ay fait 
le 25 juillet 1756. 
Plan dressé le 30 juillet 1756 par l'ingénieur De Combles.
 Archives Nationales d'Outre-Mer 

Je trouve ce document extrêmement intéressant puisqu'en plus d'un plan détaillé des forts ennemis, l'ingénieur a pris le soin de dessiner une première proposition des travaux de siège qui seront à mener pour s'en emparer.

Le 10 août 1756, l'armée de Montcalm débarque près des forts de Chouaguen. De Combles, nommé ingénieur en chef pour ce siège, décide de procéder à une nouvelle reconnaissance des forts le lendemain matin, en compagnie de son collègue ingénieur Jean-Nicolas Desandrouins. Au matin du 11 août, les deux ingénieurs ainsi que quelques officiers partent en direction des bois entourant les forts britanniques, accompagnés d'une escorte de guerriers amérindiens. Laissant leurs compagnons et leurs gardes en retrait, les deux ingénieurs s'avancent pour observer les fortifications. Mais alors qu'il revient vers ses compagnons, de Combles est malencontreusement pris pour cible par l'un des alliés autochtones, qui a confondu l'uniforme rouge de l'ingénieur avec celui des Britanniques... De Combles meurt de sa blessure sur le chemin du retour. L'incident plonge les officiers français dans l'embarras, Montcalm notant dans son journal de campagne que "cette perte fut avec raison regardée comme considérable, ne restant qu'un seul ingénieur" pour le siège, à savoir Desandrouins.  

On peut imaginer la réaction de Bougainville et de ses collègues officiers
 en apprenant la cause de la mort de De Combles...

La mort de l'ingénieur ne coupe cependant pas les Français dans leur élan. Pierre Pouchot, un officier des troupes de Terre qui possède de solides connaissances en Génie, remplace le défunt pour épauler Desandrouins. Après un siège rapide, la garnison britannique capitule le 14 août.

Pour l'anecdote, l'Autochtone ayant tué de Combles, nommé Ochik (ou Hotchig, Aoussik, les officiers ont visiblement du mal à s'accorder sur son nom...), affligé par sa fatale erreur, a redoublé d'efforts pour nuire aux Britanniques, dans le but de se faire pardonner. Pouchot mentionne par exemple dans son journal que "Plus de 33 Anglais tombèrent sous ses coups dans le courant d'une année". 

Voilà pour ce premier article, j'espère que l'anecdote vous aura diverti.

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
   Michel Thévenin


Si vous appréciez mes recherches et le contenu de ce blogue, acheter mon premier livre (qui est maintenant disponible en France!) serait une très belle marque d'encouragement (voir à droite, "Envie d'en savoir plus?"). Si vous ne voulez pas vous procurer le livre, mais que vous souhaitez tout de même m'encourager à poursuivre sur cette voie, vous pouvez faire un don via Paypal (voir à droite l'onglet "Soutenir un jeune historien"). Vous pouvez également partager cet article (ou tout autre de ce blogue), vous abonner au blogue ou à la page Facebook qui y est liée. Toutes ces options sont autant de petits gestes qui me montrent que mes recherches et le partage de celles-ci auprès d'un public large et varié sont appréciés, et qui m'encouragent à poursuivre dans l'étude d'aspects souvent méconnus de l'histoire militaire du 18e siècle.