Je suis ravi de partager aujourd'hui avec vous le texte d'une courte note de recherche que je publie dans le deuxième numéro de la revue Theia. Je m'y intéresse brièvement aux polémiques entourant l'armée française au début de la Révolution de 1789 sous l'angle de la participation auxdites polémiques d'un des ingénieurs militaires que j'ai étudiés dans ma thèse, François de Caire. Cette courte réflexion n'est qu'une introduction à ce que j'espère pouvoir être un projet de recherche plus vaste sur la question dans le cadre d'un éventuel postdoctorat.
Vous pouvez accéder au texte de ma note de recherche en cliquant sur ce portrait de François de Caire, conservé par les descendants de l'ingénieur et dont une reproduction numérique m'a généreusement été envoyée en 2024 par Monsieur Pierre de Boissieu, que je remercie.
J'ai vu passer il y a quelques semaines un documentaire sur le fort Saint-Sébastien, que j'ai finalement pris le temps de regarder et que je souhaite ici partager avec vous.
Pour un peu de contextualisation, le fort Saint-Sébastien est un camp d'entraînement de l'armée française construit près de Saint-Germain-en-Laye à la fin des années 1660. Les troupes françaises s'y sont entraînées aux nouvelles méthodes de siège rationnalisées par Vauban, le grand ingénieur de Louis XIV. Ce camp a donc servi de "répétition générale" de la guerre de siège en quelque sorte aux troupes du Roi-Soleil juste avant le déclenchement de la guerre de Hollande (1672-1678), qui a vu une importance croissante de la guerre de siège.
Détail d'une carte de la région de Saint-Germain-en-Laye montrant le fort Saint-Sébastien, auteur et date inconnus, Archives communales d'Herblay
Ce fort a été fouillé au début des années 2010, et le documentaire d'une cinquantaine de minutes montre de manière fort intéressante ces fouilles archéologiques (j'ai quelques petites critiques sur le dernier tiers du documentaire, consacré plus spécifiquement à la guerre de siège, mais c'est un excellent documentaire dans l'ensemble).
Je joins à ce documentaire le lien menant à un court article de trois pages au sujet de ce fort Saint-Sébastien (accessible en cliquant ici).
Je partage avec vous aujourd'hui une courte vidéo (deux minutes) de ma participation à une série de vidéos de vulgarisation scientifique intitulée La science, pas si compliquée! et organisée par l'Université Laval. Le concept est simple: faire appel à des experts pour répondre en à peine plus d'une minute à des questions posées par quiconque le souhaitait (des cabines pour enregistrer les questions étaient disponibles à plusieurs endroits de la ville de Québec sur des journées déterminées).
J'avais été approché à l'automne dernier pour répondre à la question suivante: pourquoi la couleur rouge est-elle associée aux Anglais et le bleu aux Français? J'ai donc synthétisé en une grosse minute la question de la création des uniformes au sein des armées française et anglaise au milieu du 17e siècle. J'espère que le rendu saura vous satisfaire, pour ma part ce fut une expérience de vulgarisation fort plaisante!
Michel Thévenin
Si vous appréciez mes recherches et le contenu de ce blogue, acheter mon premier livre serait une très belle marque d'encouragement (voir à droite, "Envie d'en savoir plus?"). Vous pouvez également partager cet article (ou tout autre de ce blogue), vous abonner au blogue ou à la page Facebook qui y est liée. Toutes ces options sont autant de petits gestes qui me montrent que mes recherches et le partage de celles-ci auprès d'un public large et varié sont appréciés, et qui m'encouragent à poursuivre dans l'étude d'aspects souvent méconnus de l'histoire militaire du XVIIIe siècle.
Comme vous aurez pu le voir par les différents articles que j'ai pu publier sur ce blogue, je m'intéresse dans le cadre de ma thèse de doctorat aux ingénieurs militaires en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763). Plus exactement, je cherche à retracer le parcours de ces ingénieurs, que ça soit leurs origines sociales et familiales, leur formation et leur carrière avant leur envoi en Amérique, leur service en Nouvelle-France et leur carrière par après.
Les 17 individus qui m'intéressent, Français comme Canadiens, ont toutefois laissé des traces très inégales dans les sources. Pour certains de ces ingénieurs, il est relativement "facile" de suivre leur parcours, notamment car ils sont déjà "connus". C'est le cas pour les Français Desandrouins, Pontleroy ou Franquet et pour le Canadien Chartier de Lotbinière. Pour bon nombre de mes ingénieurs, il faut creuser bien davantage pour trouver des informations biographiques à leur sujet, et chaque petite trouvaille est une réelle satisfaction pour ma part. J'ai par exemple réussi à retracer le parcours de l'ingénieur François de Caire, qui s'était illustré par un duel lors de la campagne de Québec (voir ici), et que je vais présenter lors d'une conférence le samedi 12 août prochain dans le cadre des Rendez-Vous d'histoire de Québec (voir les informations ici).
Pour d'autres ingénieurs, les informations dans les sources sont bien plus rares, c'est le cas par exemple pour le sieur Daubertin (ou d'Aubertin).
Son service en Nouvelle-France est très bref, puisqu'il reçoit un brevet d'ingénieur de la Marine le 1er avril 1758, et est immédiatement envoyé à Louisbourg, où il sert lors du siège de l'été 1758 et est fait prisonnier avec le reste de la garnison. De retour en France, il repart en 1760 pour la Martinique, puis pour Saint-Domingue (actuelle Haïti) en 1763, où il fait les fonctions d'ingénieur géographe (bien que comme ingénieur des colonies il n'appartient pas à ce corps d'ingénieurs spécialisés en cartographie) jusqu'à sa mort à l'été 1767.
Lettre du Ministre de la Marine à Monsieur de Ruis Embito au sujet du brevet d'ingénieur accordé à Daubertin, 14 avril 1758 Archives nationales d'outre-mer FR ANOM COL E 110
Ce Daubertin est le cas extrême parmi mes 17 ingénieurs de pauvreté des sources en informations biographiques, car si je connais sa date de mort, je ne connais pas sa date de naissance, mais surtout je ne connaissais pas même son prénom jusqu'à hier!
Je suis en effet tombé hier, un peu par hasard, sur le testament de la veuve de cet ingénieur, Marie-Marguerite Grandin, fait à La Rochelle le 24 septembre 1767. Le testament précise que cette dame était "veuve de M. Louis Jean Baptiste Daubertin, ingenieur du Roy au Cap Francois en lisle et coste Saint Domingue".
Louis Jean Baptiste Daubertin. Enfin, je peux mettre un prénom sur cet ingénieur, le seul parmi mes 17 pour qui j'avais tellement peu d'informations que j'ignorais jusqu'à son prénom! Ce genre de petite trouvaille m'apporte personnellement une grande satisfaction puisqu'elle me permet de me rapprocher un peu plus de ces individus qui m'intéressent pour ma recherche de doctorat. D'ailleurs, à un jour près, la symbolique de ma découverte de son prénom aurait été parfaite puisque Daubertin meurt à Saint-Domingue le ... 25 juillet 1767. À défaut d'avoir trouvé son prénom aujourd'hui, date anniversaire de sa mort, plutôt qu'hier, ce petit article est un moyen de lui rendre hommage et de le sortir un peu de l'ombre.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin
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Je souhaite aujourd'hui partager avec vous un document conservé à la Bibliothèque Municipale du Havre, en Normandie, et qui a été partagé sur Facebook par la Bibliothèque Nationale de France il y a quelques jours, dans le cadre de la "semaine des mathématiques".
Il s'agit d'un magnifique "tableau des mathématiques", oeuvre d'un certain Monsieur Delisle, qualifié de "Maître d'Hydrographie et de Mathématiques au Havre".
Tableau des mathematiques, dressé par L. C. Etienne Delisle, Maître d'Hydrographie et de Mathématiques au Havre Disponible sur Gallica
Une brève recherche ne m'ayant pas vraiment permis d'en apprendre plus sur cet individu, je vais plutôt vous proposer quelques petites réflexions sur le contenu de ce document.
Ma recherche de doctorat mêle histoire militaire et histoire des sciences en questionnant le rôle des ingénieurs militaires au sein de l'armée française venue combattre en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans, et ce document a donc un intérêt tout particulier pour moi, puisqu'il présente la diversité très grande des sciences mathématiques au XVIIIe siècle.
Les mathématiques étaient en effet au coeur du métier d'ingénieur miltiaire, puisque ces experts de la fortification et de la guerre de siège y faisaient constamment appel dans le cadre de leurs fonctions militaires.
À la fin du XVIIe siècle, Vauban, le grand ingénieur de Louis XIV, donnait un bref aperçu des mathématiques nécessaires à l'ingénieur militaire:
On doit aussi examiner publiquement, & à diverses fois les jeunes
gens qui veulent s’introduire dans les Fortifications, pour y être employés
comme Ingénieurs, non seulement en ce qui regarde la Géométrie & toisés,
mais aussi sur toutes les autres parties des Mathématiques plus nécessaires,
telles que sont la Trigonométrie, les Méchaniques, l'Arithmétique, la
Géographie, l’Architecture civile, & même le dessin (Le Directeur General des Fortifications, par Monsieur
de Vauban, Ingenieur general de France,
à La Haye, chez Henri Van Bulderen, 1685, p. 73.)
Ce sont à peu près les mêmes disciplines mathématiques qui sont mobilisées pour l'éducation des ingénieurs prodiguée à l'École du Génie de Mézières, fondée en 1748 et véritablement installée dans les années 1750-51 (je l'ai déjà brièvement présentée dans cet article). Charles-Étienne-Louis Camus, membre de l'Académie des Sciences et chargé de l'examen d'entrée des ingénieurs à Mézières (voir mon article à ce sujet), mentionne dans une lettre du 16 décembre 1751 à l'ingénieur Charles-René de Fourcroy de Ramecourt que le ministre de la Guerre, le comte d'Argenson, lui a confié la tâche de rédiger un cours de mathématiques spécifiquement dédié à cet effet :
Service historique de la Défense (SHD), GR 1VO 1
"M. d’Argenson, voulant que tous les ingénieurs parlent la même langue mathématique, m’a ordonné de faire un cours de mathématiques, qui contienne l’arithmétique, la géométrie, la mécanique et l’hydraulique; les trois premières parties sont faites. C’est ce cours de mathématique que M. d’Argenson demande que l’on sache sur le bout du doigt, et il veut que l’on en rende compte avec la plus grande netteté."
On voit plusieurs de ces disciplines intégrées à ce "tableau des mathématiques", comme les fortifications, l'architecture civile, l'hydraulique ou encore la trigonométrie.
En plus de ces disciplines "classiques" dans la formation de l'ingénieur, certains ingénieurs militaires pouvaient par goût se tourner vers d'autres composantes des mathématiques, comme l'astronomie. L'ingénieur canadien Michel Chartier de Lotbinière par exemple était féru d'astronomie, et y consacre une partie de ses temps libres à la fin des années 1740 et au début de la décennie 1750. Toutefois, son goût pour cette partie annexe des mathématiques est raillé par certains officiers de l'armée française pendant la guerre de Sept Ans. Louis-Antoine de Bougainville, aide-de-camp du marquis de Montcalm, se fait le porte-plume de ces moqueries:
"cet homme, grand ingénieur parmi les astronomes (j'ai entre les mains une lettre de Mr. Duhamel, grand physicien, et l'homme de l'Académie des Sciences le plus habile pour la culture des arbres et des terres, lequel m'écrit que Mr. de Lotbinière est un fort bon ingénieur) n'est plus qu'astronome avec les ingénieurs". (Louis-Antoine de Bougainville, Écrits sur le Canada, Québec, Septentrion, 2003, p. 288).
Il est vrai que malgré une très haute opinion de lui-même et de ses capacités (voir ici), Lotbinière ne brillait pas particulièrement par ses compétences d'ingénieur militaire (même s'il n'était pas aussi incompétent que l'écrivait Bougainville)...
J'espère que ce petit article vous aura plu. N'hésitez pas à parcourir allègrement le document sur Gallica, il est très riche (et très dense!). Il est même probable que je l'utilise lorsque je parlerai de mes ingénieurs militaires au cours de mes prochaines animations...
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin
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Quand je prépare des présentations Power Point pour des conférences en lien avec mes ingénieurs militaires, ou même pour accompagner mes articles de blogue, je suis souvent confronté à un problème lié à l'iconographie de mon sujet. En effet, en plus du fait qu'aucun des ingénieurs ayant combattu en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans n'a laissé de portrait (hormis le Canadien Michel Chartier de Lotbinière), les représentations des ingénieurs militaires français au XVIIIe siècle datant de cette époque sont très peu nombreuses.
Il y a bien les tableaux de Pierre-Nicolas Lenfant, réalisés dans la décennie 1760 et mettant en scène les sièges de la guerre de Succession d'Autriche (1741-1748), qui donnent à voir quelques ingénieurs dans leur uniforme gris de l'ordonnance de 1744. Il y a également quelques tableaux ou portraits pour la période après 1775, qui donnent un aperçu de l'uniforme des ingénieurs des dernières années de l'Ancien Régime. Toutefois, il n'y a pas (ou presque) d'iconographie datant du XVIIIe siècle présentant des ingénieurs et leurs uniformes pendant la guerre de Sept Ans. Les ingénieurs prennent l'uniforme de l'artillerie lors de la réunion des deux corps en 1755 (à laquelle j'ai consacré plusieurs articles sur ce blogue, facilement trouvables dans l'onglet "sujets" à droite), et lors de leur séparation en 1758 ils changent à nouveau d'uniforme, qui est celui que je porte sur la photo visible dans la marge à droite de mon blogue et qu'ils gardent jusqu'à 1776.
En fait, la seule représentation d'époque de cet uniforme que je connaisse se trouve sur une pièce bien particulière, bien connue des historiens de l'art du XVIIIe siècle français: une tabatière ayant appartenu au duc de Choiseul, grand noble et ministre d'importance de Louis XV (il a cumulé les charges de ministre de la Guerre et de la Marine à la fin de la guerre de Sept Ans, remplaçant son portefeuille de la Marine par celui des Affaires étrangères à partir de 1766 jusqu'à sa disgrâce en 1770). L'une des faces de cette tabatière (mesurant seulement 2,5 x 6 cm, c'est dire la précision du coup de pinceau!) présente une scène où on voit le ministre en pleine conversation avec des ingénieurs militaires dans la galerie des plans en relief (maquettes de villes) du palais du Louvre, à Paris.
Louis-Nicolas Van Blarenberghe, "Boîte de Choiseul", 1770-1771
J'ai eu le plaisir d'apprendre ce matin que cette tabatière, jusque-là conservée dans une collection privée, fait l'objet d'une campagne de financement de la part du Musée du Louvre, afin de l'acquérir et de pouvoir l'exposer en permanence au public (elle est actuellement exposée de manière temporaire, le temps de la campagne de financement, soit jusqu'au 28 février 2023)!
Pour les détails de cet appel aux dons, notamment les chiffres en jeu et les modalités, je joins ici l'article s'y référant sur le site du Musée du Louvre (voir ici). Je vous partage également la courte vidéo Youtube (1mn30) publiée par le musée au sujet de cette tabatière de Choiseul (des sous-titres en anglais sont disponibles):
En plus de la beauté de l'objet, et du travail inouï des artistes l'ayant conçue et réalisée (Louis-Nicolas Van Blarenberghe pour les peintures, Louis Roussel pour les montures), cette tabatière a donc un attrait particulier pour moi, puisque comme je l'ai expliqué plus haut elle offre la seule représentation d'époque (à ma connaissance) d'ingénieurs militaires français de la guerre de Sept Ans.
Mise à jour mars 2023:
La campagne de financement a été un succès! Le Musée du Louvre va donc bien accquérir ce magnifique objet, et après quelques études visant notamment à sa préservation et à son entretien, la tabatière de Choiseul sera exposée au sein du musée.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin
Si vous appréciez mes recherches et le contenu de ce blogue, acheter mon premier livre (qui est maintenant disponible en France!) serait une très belle marque d'encouragement (voir à droite, "Envie d'en savoir plus?"). Si vous ne voulez pas vous procurer le livre, mais que vous souhaitez tout de même m'encourager à poursuivre sur cette voie, vous pouvez faire un don via Paypal (voir à droite l'onglet "Soutenir un jeune historien"). Vous pouvez également partager cet article (ou tout autre de ce blogue), vous abonner au blogue ou à la page Facebook qui y est liée. Toutes ces options sont autant de petits gestes qui me montrent que mes recherches et le partage de celles-ci auprès d'un public large et varié sont appréciés, et qui m'encouragent à poursuivre dans l'étude d'aspects souvent méconnus de l'histoire militaire du XVIIIe siècle.
Je vous présente aujourd'hui un bref compte-rendu d'un documentaire américain sorti cet été, ayant pour sujet le siège par les Français du fort William Henry, à l'été 1757 (voir la présentation sur le site du documentaire ici). Le dvd du documentaire est disponible sur le site au prix de 20 dollars américains. Petite précision/avertissement: ce documentaire est uniquement en anglais, sans sous-titres.
Son réalisateur, Erik Swanson, n'est pas historien et ne prétend nullement l'être. Il n'a pas souhaité ici analyser les éléments du siège de William Henry, son documentaire est plutôt une présentation du discours des contemporains de l'événement selon une sélection choisie (mais limitée) de sources. Je reviendrai plus loin sur ce point.
La structure du documentaire propose une très (trop) longue introduction générale du contexte de la guerre de Sept Ans, essentiellement en Amérique mais également avec une évocation du contexte européen (bon point), et de la construction du fort William Henry par les Britanniques sur la rive sud du lac George. Ce n'est qu'après vingt minutes (sur un documentaire d'à peine plus d'une heure) qu'on entre dans le vif du sujet, à savoir l'année 1757 et plus précisément la campagne de l'été, qui voit le siège victorieux du fort par les Français menés par le marquis de Montcalm, et le massacre d'une partie de la garnison vaincue par les alliés autochtones des assiégeants. Le propos principal s'étend sur une quarantaine de minutes (une demi-heure pour le siège et une dizaine de minutes pour le massacre), le documentaire se terminant par une très brève conclusion de deux minutes.
Un premier point positif que je souhaite souligner: ce documentaire est visuellement très intéressant. J'ai personnellement beaucoup apprécié les animations 3D proposées ici, leur esthétique se rapprochant parfois de celle de jeux vidéos de la fin des années 1990 et du début des années 2000, ce qui n'est pas pour me déplaire.
Comme une petite ressemblance avec les cartes des campagnes d'Age of Empires II, non?
Petit regret toutefois, le fait que tous les soldats français soient représentés comme appartenant aux troupes de la Marine, alors que celles-ci ne représentaient qu'une partie de l'armée française, qui comptait par exemple 2500 soldats des troupes de Terre. Cette généralisation est sans doute due à une volonté de facilité dans la réalisation des animations, il n'empêche que je trouve que c'est dommage, et que cela aurait été évitable.
La narration du documentaire s'appuie tant sur des sources iconographiques d'époque (une vue de la ville de Montréal par exemple ou une gravure britannique contemporaine présentant la bataille du lac George du 8 septembre 1755) que plus tardives (une gravure d'un journal canadien du dernier tiers du XIXe siècle représentant la reddition des forts d'Oswego en 1756), ainsi que des prises de vues actuelles des lieux concernés. Il y a toutefois hélas une certaine confusion dans l'utilisation de ces images par moments, par exemple, lorsque le propos évoque le siège des forts d'Oswego en présentant à l'écran des images actuelles du fort Carillon...
Autre bon point, l'utilisation correcte du drapeau britannique. Trop souvent, que ce soit dans des fictions historiques ou dans des documentaires, le drapeau britannique utilisé est celui que l'on connaît actuellement, qui n'apparaît qu'au début du XIXe siècle (lorsque l'Irlande est intégrée au Royaume-Uni). Pour le XVIIIe siècle, le drapeau britannique est légèrement différent, puisqu'il ne contient pas la croix rouge en diagonale. C'est donc un point positif à mon sens de voir que le réalisateur de ce documentaire n'a pas fait l'erreur commune d'utiliser un drapeau erroné.
Une grosse erreur qui vient en quelque sorte contrebalancer ceci est celle de la carte qu'on aperçoit dans les premières minutes du documentaire, visant à présenter le contexte géographique des colonies françaises et britanniques. Ici, la Nouvelle-France est amputée des territoires au nord du Saint-Laurent (ce qui fait que sa capitale, Québec, n'est même pas en Nouvelle-France!) et à l'ouest du Mississippi, la Nouvelle-Écosse est occupée à moitié par les Français et à moitié par les Britanniques (alors que dans les années 1750, la frontière entre les possessions des uns et des autres est assez nettement marquée par l'isthme de Chignecto, qui est aujourd'hui la frontière entre les provinces canadiennes de Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick), et l'Île Royale (actuelle Île du Cap-Breton) est tout simplement inoccupée, occultant de ce fait l'existence de la puissante forteresse de Louisbourg...
Dans la même lignée, le propos accompagnant cette carte évoque la population de la Nouvelle-France, en la limitant à une présence éparse parmi les forts isolés, sans dire un mot de l'existence de villes importantes à l'échelle nord-américaine pour l'époque comme Québec, Montréal, Trois-Rivières et Louisbourg...
Ma critique principale porte toutefois sur le traitement des sources. Certes, comme je l'ai déjà écrit plus haut, le réalisateur n'a pas voulu faire un travail d'historien, en laissant la parole aux acteurs et témoins du siège de 1757, qu'ils soient français ou britanniques. Il n'empêche que les sources choisies sont parfois mal exploitées. Côté français, on note la présence des écrits du père Roubaud, jésuite missionnaire auprès des Abénakis, mais surtout des journaux du marquis de Montcalm et de son aide-de-camp Louis-Antoine de Bougainville. Certes, ces deux officiers sont parmi les plus connus de l'armée française assiégeant le fort, mais ils ont surtout une plume très semblable, et pour cause, le journal de Montcalm a été partiellement rédigé par Bougainville, qui s'est inspiré de son propre journal de campagne! Disons que la présence de l'un rendait celle de l'autre dispensable... On pourrait me dire alors que le réalisateur a choisi les sources françaises traduites en anglais, certes, mais alors, pourquoi avoir oublié le très intéressant journal de Malartic, lui aussi publié en anglais (voir ici)?
Du côté britannique, les sources sont plus diverses, mais le réalisateur n'a pas fait la moindre critique de ces sources, et a tout accepté comme parole d'Évangile. Par exemple, il cite à un moment un écrit de l'ingénieur britannique Montrésor, qui évoque un interrogatoire d'un prisonnier français. Il donne alors à cette occasion une estimation très exagérée de la force de l'armée de Montcalm. C'était assez commun d'avoir des informations partiellement ou totalement fausses lors des interrogatoires de prisonniers ou de déserteurs, parfois de manière volontaire (pour désinformer l'ennemi). Je vous invite à lire à ce propos la thèse déposée à l'automne 2020 à l'Université Laval par mon grand ami Joseph Gagné, qui a travaillé sur le renseignement militaire dans l'armée française en Amérique pendant la guerre de Sept Ans, thèse qui est disponible ici.
De même, les sources britanniques présentent le raid hivernal mené par les Français contre le fort William Henry comme un glorieux fait d'armes pour la Grande-Bretagne, soulignant la valeureuse défense de la garnison face à l'attaque franco-canadienne. Toutefois, ce raid est surtout un échec français plus qu'une victoire britannique. Les objectifs de l'attaque (capturer ou détruire le fort William Henry) ne sont que partiellement remplis au vu des sommes engagées, puisque si les attaquants ont pu brûler une grosse quantité de matériel militaire qui aurait pu être utilisé pour une invasion de la Nouvelle-France, le fort n'est nullement inquiété, et surtout, les officiers franco-canadiens se sont humiliés en faisant preuve d'un certain amateurisme (que j'évoque dans un autre article, voir ici). Un exercice, même minimal, de critique et de croisement des sources aurait donc pu éviter un propos très orienté et incomplet à ce sujet.
Mon dernier regret concerne la conclusion, qui est hélas bien trop rapide (surtout en comparaison de la très longue introduction de contexte). Il aurait été judicieux de présenter les suites et conséquences du siège du fort William Henry et du massacre, comme l'impossibilité pour Montcalm d'attaquer le fort voisin d'Edward et donc d'envahir la colonie de New York, en raison de pénuries d'approvisionnement, ou encore les dissensions entre les Français et les Autochtones faisant suite au massacre (ce qui aura des conséquences sur la suite de la guerre), ou bien le fait que les Britanniques vont constamment utiliser le prétexte de ce massacre pour se permettre une escalade de la violence jusqu'à la capitulation de la Nouvelle-France en septembre 1760 (j'ai évoqué le sujet dans une conférence d'une vingtaine de minutes en 2018, dont la vidéo est disponible ici).
Au final, c'est un documentaire somme toute assez correct, mais qui a ses limites quant au traitement des sources. Il s'agit d'un assez bon premier coup d'oeil pour apprendre à connaître l'événement, malgré plusieurs petites erreurs et approximations, mais ce documentaire n'a rien de révolutionnaire pour la compréhension de ce siège.
Comme annoncé au début de cet article, le documentaire est disponible (en anglais uniquement) au prix de 20 dollars américains (voir ici).
Je vous laisse sur quelques vues supplémentaires des animations du documentaire, que je trouve personnellement assez agréables.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin
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Pas d'article de contenu pour ce soir, mais je souhaitais partager avec vous la première recension de mon livre publié aux Presses de l'Université Laval à l'automne 2020 (voir les informations à ce sujet à droite dans la section "Envie d'en savoir plus?"), ou du moins la première qui m'est parvenue.
Ce compte-rendu est disponible sur La Cliothèque, site internet spécialisé dans la recension d'ouvrages d'histoire et de géographie.
Vous pouvez y accéder en cliquant sur l'image ci-dessous.
Bonne lecture, et à bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin
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J'ai le grand plaisir de vous annoncer la parution de mon premier livre, intitulé "Changer le système de la guerre": Le siège en Nouvelle-France, 1755-1760, aux Presses de l'Université Laval.
Il s'agit d'une version considérablement remaniée et augmentée du mémoire de maîtrise que j'avais déposé à l'été 2018 à l'Université Laval. Les premières années de mon doctorat m'ont permis de corriger quelques erreurs présentes dans mon mémoire de maîtrise (notamment concernant les ingénieurs militaires), de clarifier certains points et d'en pousser d'autres plus loin. Je remercie les professeurs Michel de Waele (qui a dirigé ma recherche de maîtrise) et Martin Pâquet, tous deux professeurs à l'Université Laval, de m'avoir offert de publier dans la collection qu'ils dirigent aux Presses de l'Université Laval.
Mon livre est disponible, en version papier ou numérique, sur le site des Presses de l'Université Laval. Il est également en vente dans certaines librairies québécoises à partir de ce mercredi 11 novembre (Archambault, Renaud Bray, Pantoute, ainsi que certaines librairies locales). Vous pouvez accéder à la présentation du livre sur le site des Presses de l'Université Laval en cliquant sur l'image ci-dessous:
Pour les personnes vivant en France qui pourraient être intéressées à acquérir ce livre, il est disponible depuis le 1er janvier en France, dans plusieurs enseignes (la Librairie du Québec, Decitre, Gibert Joseph, Furet du Nord) et dans de nombreuses bibliothèques locales (une liste non exhaustive est disponible ici).
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Je vous rassure tout de suite, il ne sera pas question sous ce titre intrigant de mêler poliorcétique et gastronomie du sud-ouest français, je me suis juste permis ce petit jeu de mots amusant.
Il n'empêche que je vais aujourd'hui me livrer à un exercice inhabituel pour moi, à savoir la critique d'un épisode de l'émission Secrets d'Histoire, animée par Stéphane Bern, et dont la dernière diffusion ce lundi 14 septembre mettait en scène nul autre que Sébastien Le Prestre de Vauban, ingénieur militaire de Louis XIV à l'importance capitale en matière de guerre de siège aux 17e et 18e siècles.
Pour les personnes intéressées, voici l'épisode en question (il dure 1h40):
Bien honnêtement, Secrets d'Histoire est une émission que je n'apprécie pas vraiment. Cela fait plusieurs années que je ne suis plus cette émission, car elle est complètement incompatible avec ma façon de percevoir l'histoire, que j'ai développée au cours de mes études dans ce domaine. Le dernier épisode que j'ai écouté remonte à 2015. Je me doutais que l'émission a connu des évolutions en cinq ans, mais j'appréhendais tout de même un peu cet épisode, et j'ai hésité avant de me lancer dans l'exercice du visionnage dans le but d'en faire une critique.
Je ne vais pas faire ici le procès de Secrets d'Histoire dans son ensemble, d'autres l'ont fait de manière pertinente. Je vous renvoie ici à l'article de l'excellent Histony, qui s'il date de 2015, présente tout de même une vision très juste d'un historien professionnel concernant ce type d'émissions. Son article est disponible ici, et il en a fait une vidéo de 25 minutes (disponible sur la même page).
Je vais pour ma part m'intéresser à cet épisode en particulier sur Vauban (en le rattachant tout de même au propos général de l'émission), et donner mon opinion en tant qu'historien de la guerre de siège des 17e et 18e siècles, en relevant les éléments qui m'ont gêné dans la présentation du personnage.
Je vais être sincère, cet épisode était "moins pire" que ce que je craignais. J'ai été notamment agréablement surpris de voir la présence de plusieurs historiens de très haut calibre sur le sujet (Michèle Virol, Philippe Bragard, Martin Barros et Joël Cornette), ce qui est souvent décrié concernant l'émission. J'ai également été étonné de voir que Joël Cornette avait un temps de parole assez élevé (hélas, c'est moins le cas pour les autres). L'émission retombe cependant dans ses travers en accordant un temps de parole plus conséquent à un "écrivain et journaliste" (Dominique Le Brun), qui certes a écrit un ouvrage sur Vauban, mais qui n'est clairement pas à ranger dans la même catégorie que les historiens précédemment mentionnés. Ses interventions n'étaient pas "impertinentes", mais au vu de l'ensemble des historiens de qualité qui s'intéressent à Vauban et à son oeuvre, sa présence ne me semblait pas justifiée. Alors oui, on met souvent de l'avant le fait (réel) que bon nombre d'historiens "professionnels" ne sont pas de bons vulgarisateurs, mais là justement, il y en avait au moins quatre à disposition, tous très chevronnés en matière de communication et de vulgarisation historique. Pourquoi leur préférer un "écrivain et journaliste"? Je le redis, il n'a pas dit d'aberrations comme c'est hélas souvent le cas dans ce type de contexte, mais au vu de la présence de plusieurs experts du sujet, ses interventions ne m'ont pas paru indispensables.
Le ton global de l'épisode rejoint le discours habituel de l'émission, présentant son personnage de manière très valorisée. Vauban apparaît ici sous son meilleur jour, comme un surhomme, un héros humaniste et réformateur de la France (du moins dans l'envie). Je veux bien qu'il s'agisse d'un "monstre sacré" du roman national français, travailleur acharné, serviteur assidu du royaume, et dont la légende dorée a été amplifiée par la République. Il n'empêche qu'aucun trait "négatif" de son caractère n'est mis de l'avant: il pouvait être obstiné, voire borné sur certains points, il était persuadé de sa justesse en toute occasion ou presque, au point de se rendre désagréable pour certains de ses collaborateurs, et surtout la fin de sa carrière l'a mis dans une position de "vénérable", plus respecté que réellement écouté par les nouveaux généraux quelque peu "lassés" par ses méthodes extrêmement minutieuses dans l'attaque des places.
Le discours très "glorificateur" envers Vauban est présent dès le début de l'épisode, avec notamment cette phrase (à 1mn42):
"Humaniste en un siècle qui en compte peu, il a pour principale priorité d'économiser le sang des hommes, ce qui ne l'empêche pas d'entretenir une maîtresse dans chaque forteresse ou presque, laissant derrière lui autant d'enfants naturels".
Cette phrase me gêne beaucoup, car elle donne une vision très "moralisatrice" de l'histoire, et assez rétrograde: Vauban est un être bon et gentil, un "humaniste en un siècle qui en compte peu", donc à placer au-dessus de la mêlée de ses rustres de contemporains (c'est faire injure à bien des esprits de cette période...). Il est soucieux d'épargner les vies humaines (on a là une allusion à ce que plusieurs historiens ont théorisé comme "l'économie de la violence", nouvelle conception de la guerre prônée entre autres par Vauban dans le dernier tiers du 17e siècle, j'aurai l'occasion d'y revenir dans d'autres articles). Mais en même temps, à Vauban "l'ange" s'associe un (très petit et presque insignifiant) Vauban "démon", qui reste humain, avec une "amusante" faiblesse (ou du moins présentée comme telle), à savoir les nombreuses infidélités faites à sa femme. On aurait presque envie de donner une petite tape sur la main à Vauban, ce petit polisson...
Le caractère "humaniste" de Vauban est mis de l'avant par la question de son mémoire pour le rappel des huguenots (les protestants français) après la révocation de l'Édit de Nantes en 1685, qui supprime plusieurs libertés accordées aux protestants français par Henri IV en 1598. Ici, Vauban est présenté comme profondément tolérant et humaniste, un homme bon devant l'Éternel, et ce serait cette bonté et générosité humaine qui l'aurait poussé à demander un rappel des huguenots. (Petite digression, il y aurait un lien à faire entre cette figure d'un Vauban "humaniste et tolérant en matière de religion" avec celle de Samuel de Champlain, lui aussi dépeint par son biographe Fischer comme profondément bon et généreux, image virant hélas à une quasi sanctification bien ancrée dans la mémoire québécoise...) Or, Vauban est avant tout un serviteur efficace et rationnel de l'État. Sa motivation première concernant le rappel des huguenots est le "péril" dans lequel se trouve le royaume de France à la suite de l'exode massif de dizaines de milliers de protestants après 1685. Bon nombre de marchands et artisans fuient le royaume, entraînant un abaissement économique de la France. De même, bien des militaires, et notamment des ingénieurs formés par Vauban, quittent l'armée française et vont s'engager auprès des ennemis de Louis XIV, dévoilant des "secrets" militaires français (j'en parle dans la conférence sur les mobilités des ingénieurs militaires dans l'Europe du 18e siècle que j'ai prononcée en août dernier pour les Rendez-Vous d'Histoire de Québec, disponible ici). Cet argument très "pragmatique" est brièvement soulevé par Joël Cornette dans l'épisode, mais il passe presque sous silence face au discours valorisant l'ingénieur...
Cela m'amène justement à la place accordée aux historiens dans cet épisode. J'ai noté plus haut mon étonnement de voir plusieurs grands spécialistes du sujet mobilisés pour l'occasion, mais leur utilisation est assez "aléatoire". On les entend surtout pour relater quelques anecdotes, sans réellement dévoiler d'analyse de tel ou tel aspect de l'oeuvre de Vauban, hormis à quelques exceptions près. J'ai également beaucoup tiqué sur la manière dont est présenté le Traité de l'attaque des places de Vauban, véritable manuel théorique de la guerre de siège qui est pour plus d'un siècle la principale référence en Europe. Alors qu'on évoque le premier manuscrit rédigé par Vauban à l'hiver 1671-72, on fait appel à l'historien Martin Barros (pour ce qui est je crois sa seule intervention) pour présenter un livre imprimé de ce traité. Or, le manuscrit de 1672 a été repris par Vauban et considérablement amélioré en 1704, version définitive qui n'a pas été publiée officiellement avant 1737! Je trouve qu'il y a donc une certaine malhonnêteté intellectuelle de présenter de manière aussi concise et erronée l'un des principaux écrits de Vauban. Je suis bien certain que Monsieur Barros a précisé que l'ouvrage qu'il tenait faisait référence au traité de 1704, et non à sa version "préliminaire" de 1672, mais que l'information n'a pas été retenue au montage... Cela aurait pourtant été une occasion d'évoquer le fait que les savoirs de Vauban, considérés à juste titre comme "supérieurs" en la matière, sont jalousement gardés pendant plusieurs décennies par les autorités françaises, et diffusés assez tardivement. Quitte à vouloir "surenchérir" dans le discours vantant la gloire de la France de Louis XIV, cela aurait pu être un argument supplémentaire, quoique (pour une fois) constructif, pour aller dans ce sens.
Un point que j'ai apprécié toutefois, l'évocation par Joël Cornette (à environ 56mn30) de l'absence de violence sur les tableaux montrant la guerre de siège de Louis XIV, et le contraste avec la réalité très dure des combats de siège. Mais ... on l'évoque très rapidement, et le propos a assez peu de poids face à celui (au début de l'épisode) du récit très "théâtral" du spectacle des sièges auxquels participait Louis XIV. Certes, la guerre de siège était un moyen de "théâtraliser" la gloire du roi, plusieurs historiens (dont Joël Cornette) se sont penchés sur le sujet. Toutefois, si le "revers" de la scène, à savoir sa violence, est présent dans cet épisode, la différence de temps accordé à ces deux propos est je trouve très dommageable, car reprenant une fois encore l'idée que la guerre aux 17e et 18e siècles est "peu violente".
Au-delà de tout ça, on a encore et toujours les éternelles exaltations de Stéphane Bern devant telle pièce de mobilier, tel recoin d'un château, ou ici la cuirasse de l'ingénieur, véritable marque de fabrique de Secrets d'Histoire qu'on pourrait résumer par ceci:
Petit regret pour ma part, la relative "absence" visuelle des très nombreuses traces actuelles de l'oeuvre de Vauban en matière de fortifications, dont plusieurs sont quand même inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO... La diversité des places fortifiées par Vauban aurait pourtant offert de superbes supports visuels propres à attirer le spectateur.
Enfin, un autre agacement que j'ai ressenti, là aussi face au support visuel de l'épisode: pourquoi, dans la première moitié du documentaire, a-t-on une présence si récurrente de scènes tirées du film Fantassins: seuls en première ligne, dont l'action se déroule lors de la guerre opposant les Suédois aux Russes dans l'Europe orientale de la décennie 1700? Pourquoi illustrer les propos sur le déroulement d'un siège par des charges de cavalerie tirées de la bataille de Poltava de 1709? Je veux bien que pour l'immense majorité des spectateurs de Secrets d'Histoire, il sera bien délicat de faire la distinction entre des soldats français des décennies 1660-1670 et des soldats russes ou suédois de 1709, ou de différencier une redoute de plaine d'une forteresse, mais quand même... L'iconographie est bien loin de manquer pour représenter la guerre de siège sous Louis XIV!
Malgré tout cela, je dois reconnaître que cet épisode de Secrets d'Histoire n'était pas aussi "mauvais" que mes souvenirs d'anciens épisodes me le laissaient craindre. Plusieurs spécialistes ont été mobilisés, sans que leurs propos soient "trop" tronqués. Cela reste tout de même une fois de plus le vecteur d'une vision très biaisée de l'histoire, encore et toujours basée sur le "roman national" de la France et des "grands et glorieux personnages qui l'ont fait".
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Je viens de terminer la lecture d'une biographie (assez mauvaise en passant) du maréchal de Berwick, général français de la fin du règne de Louis XIV. Outre la gloire acquise de son vivant par ses mérites militaires, Berwick s'est assuré une place dans la mémoire de ses contemporains par sa mort, survenue lors du siège de Philippsbourg, en juin 1734, au début de la guerre de Succession de Pologne. Il a en effet eu la tête emportée par un boulet au matin du 12 juin, alors qu'il inspectait les tranchées de siège. Sa mort tragique, alors qu'il avait encore quelques années de service devant lui (il avait 64 ans, ce qui n'était pas exceptionnellement vieux pour des généraux à cette époque) attriste l'armée, mais ne nuit pas à la réussite du siège, brillamment mené par le marquis d'Asfeld, ingénieur militaire de grand talent.
Gravure allemande (anonyme, datée de 1735) présentant le siège de Philippsbourg de 1734 et la mort du maréchal de Berwick, disponible sur Gallica
Plusieurs témoins rapportent l'anecdote selon laquelle le maréchal de Villars, lui aussi l'un des grands généraux français du premier tiers du 18e siècle, aurait éprouvé une vive jalousie de la mort de Berwick. Villars meurt en effet quelques jours après seulement, de vieillesse et de fatigue (il avait alors 81 ans, mais commandait toujours une armée en Italie du Nord), cédant l'honneur d'une mort glorieuse à son collègue (et rival en certaines occasions).
Pourtant, la mort du maréchal de Berwick relève plus de l'accident que de la fougue d'un général, puisque contrairement à ce qu'indique l'estampe partagée plus haut, le coup fatal au maréchal ne venait pas de Philippsbourg, mais des batteries françaises... Il semble que Berwick s'est aventuré un peu trop précipitamment dans un ouvrage exposé, sans laisser le temps aux artilleurs français d'être prévenu de sa présence à cet endroit...
Toujours est-il que l'épisode, et la jalousie de Villars, m'ont fait penser à une image humoristique que m'avait envoyée il y a quelques temps mon ami et collègue Joseph Gagné (auteur de l'excellent blogue Curieuse Nouvelle-France), à propos de la bataille des Plaines d'Abraham du 13 septembre 1759, au cours de laquelle les deux généraux français et britanniques trouvent la mort (James Wolfe meurt effectivement sur le champ de bataille, mais Louis-Joseph de Montcalm expire dans la nuit du 13 au 14 septembre):
Pour les curieux, voici le célèbre tableau illustrant la mort de Wolfe, par Benjamin West (1770), et une des versions représentant la mort de Montcalm (réalisée à la fin des années 1770 par François Watteau, et très inspirée de la toile de West par ailleurs):
Petite publicité aujourd'hui, pour faire suite à un récent article, dans lequel "j'associais" le raid sur le fort Bull de 1756 par l'ingénieur canadien Chaussegros de Léry et les mousquetaires du roi (voir l'article ici).
En ces temps de confinement, le Musée de l'Armée à Paris a mis en ligne une très belle exposition sur justement ces mousquetaires, en utilisant à de multiples reprises l'oeuvre romanesque d'Alexandre Dumas, qui a "fixé" l'image qu'on a encore actuellement des mousquetaires.
Je vous encourage vivement à aller y jeter un oeil! (Cliquez sur l'image ci-dessous pour accéder à l'exposition du Musée de l'Armée).
Officier de mousquetaires de la 2e compagnie, anonyme, vers 1750-1760, Musée de l'Armée