vendredi 13 décembre 2019

L'usage des mines dans la guerre de siège

Bonjour!

J'aimerais aujourd'hui vous parler d'une partie spécifique de la guerre de siège que je n'ai pas encore évoquée, à savoir l'utilisation des mines.

Je vous ai déjà exposé le modèle, extrêmement scientifique et raisonné, théorisé par Vauban à la fin du 17e siècle. Le moment décisif de ce modèle du siège est l'ouverture d'une brèche dans les fortifications assiégées. Or, cette brèche peut être provoquée par deux moyens: l'artillerie et les mines. J'aimerais ici vous parler de l'usage des mines.

Dans son Traité de l'Attaque des Places de 1704, Vauban définissait ainsi les mines:




La mine est ainsi une alternative au canon pour ouvrir la brèche dans les fortifications, considérant que Vauban considère qu'il ne faut pas moins de 1 000 coups de canon pour faire brèche dans une fortification de bonne qualité...

On notera avec amusement que le terme employé dans les traités théoriques pour désigner l'action de faire exploser les mines est "faire jouer les mines"...

Ci-dessous, quelques versions des planches du traité de Vauban montrant l'action des mines (le traité a été copié à quelques reprises, et publié sous des versions plus ou moins exactes de manière clandestine).








Quelques décennies plus tard, Guillaume Le Blond, dans son Traité de l'Attaque des Places de 1743, mentionne "On se sert aussi des Mines pour augmenter la Brèche, même quelquefois pour la faire". La mine semble d'après Le Blond avoir quelque peu perdu en importance. Il est vrai que dans la première moitié du 18e siècle, les très nets progrès en matière d'artillerie ont fait reculer l'usage des mines, le canon étant capable de faire brèche plus rapidement et plus efficacement.

Les mines ne disparaissent pas pour autant, et connaissent même un certain retour en grâce lors de la guerre de Succession d'Autriche, grâce notamment au perfectionnement du savoir-faire des ingénieurs militaires. Les mines ne sont par contre plus utilisées principalement pour faire la brèche, mais plus comme un moyen supplémentaire d'affaiblir des fortifications et leur garnison, et pour appuyer les efforts principaux pour faire la brèche.

Un attirail assez varié est utilisé pour ces mines, constamment perfectionné tout au long du 18e siècle. Vauban présentait dans son traité de 1704 les outils nécessaires au mineur, qui devient un ouvrier spécialisé:











Mais les mines ne sont pas réservées aux seuls assiégeants; en effet, les assiégés peuvent compter pour défendre une place sur des fougasses, qui sont définies par Bélidor dans le Dictionnaire portatif de l'ingénieur de 1755 (une compilation de plusieurs dictionnaires et traités militaires) comme étant "une ou plusieurs petites mines que l'on charge de poudre, pour faire sauter un terrein dont l'assiégeant s'est emparé".

L'assiégé peut également avoir recours aux contre-mines, galeries souterraines destinées à localiser les mines ennemies et à les désamorcer, ou même à gêner la progression des mineurs de l'assiégeant.

Se développe alors une véritable « guerre souterraine » entre mines et contre-mines, assiégeants et assiégés. Les sources soulèvent les résultats particulièrement atroces de ce type d’affrontements, du fait des conditions difficiles qui les entourent : le manque d’espace dû à l’étroitesse des galeries, la faible lumière des chandelles et l’air vicié, tout est réuni pour des empoignades effroyables à l’arme blanche. Le siège de Vienne par les Ottomans en 1683 demeure un des exemples les plus marquants de cette guerre de siège « souterraine ».

Une représentation de ce que pouvait être la difficulté de ce type de situation est donnée dans le film espagnol Alatriste, réalisé par Agustin Diaz Yanes et sorti en 2006. Dans ce film est représenté le siège par les Espagnols de la ville hollandaise de Breda en 1625 (avec il est vrai des tranchées de siège plutôt similaires à celles en vigueur à partir de Vauban). Je vous partage ici une vidéo représentant une scène de guerre de mines et contre-mines (à partir de 4mn12 de la vidéo):




Plusieurs officiers français combattant en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans font référence aux mines.

À la fin de l'année 1758, Louis-Antoine de Bougainville est envoyé en France pour quémander des secours auprès des autorités versaillaises. En plus de mettre de l'avant le manque criant d'ingénieurs militaires dans la colonie (voir mon article à ce propos ici), Bougainville constate le besoin d'envoyer des spécialistes du maniement des mines, mentionnant qu'il n'y a dans la colonie "pas un seul homme qui ait la plus légère idée des mines". Il préconise ainsi l'envoi en Nouvelle-France d'un corps de vingt mineurs, qui pourraient former des ouvriers sur place.

Dans son Mémoire pour la défense du fort Carillon de 1759, véritable manuel de poliorcétique défensive auquel j'ai déjà consacré un article (voir ici), l'ingénieur français Jean-Nicolas Desandrouins suggère l'utilisation de fougasses pour défendre les abords du fort. Il émet cependant le constat, lucide, d'une impossibilité d'envisager d'utiliser les contre-mines, ne pouvant compter sur "l'avantage des assiégés dans la guerre sous terre, supposant nos mineurs trop ignorants pour s'en prévaloir", et rejoignant ainsi Bougainville quant au besoin d'envoyer en Nouvelle-France des spécialistes des mines.

Il insiste plus loin en ajoutant:
"Les caissons, fougasses et mines (sous-entendu contre-mines) sont la meilleure défense des places; mais il ne faut pas se flatter de trouver des mineurs en Canada".
C'est sur ce constat réaliste de l'ingénieur français que je vous laisse pour aujourd'hui.

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!

Michel Thévenin


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Sources:

Dictionnaire portatif de l’ingénieur, où l’on explique les principaux termes des Sciences les plus nécessaires à un Ingénieur, sçavoir : l’Arithmétique, l’Algèbre, la Géométrie, l’Architecture civile, la Charpenterie, la Serrurerie, l’Architecture hydraulique, l’Architecture militaire, la Fortification, l’Attaque et la Défense des Places, les Mines, l’Artillerie, la Marine, la Pyrotechnie. Par M. Bélidor, Colonel d’infanterie, Chevalier de l’Ordre militaire de Saint Louis, Etc, à Paris, chez Charles-Antoine Jombert, 1755.

- Mémoire, pour servir d'instruction dans la conduite des sièges et dans la défense des places, dressé par Monsieur le Maréchal de Vauban, et présenté au roi Louis XIV en 1704, à Leide, chez Jean & Herman Verbeek, 1740.

- Traité de l'attaque des places, par M. Le Blond, professeur de mathématique des pages de la grande écurie du Roy, à Paris, chez Charles-Antoine Jombert, libraire du Roy pour l'artillerie & le génie, 1743.

Mémoire sur la défense du fort de Carillon, dans Henri-Raymond Casgrain, Lettres et pièces militaires. Instructions, ordres, mémoires, plans de campagne et de défense 1756-1760, Québec, Imprimerie L.-J Demers & Frère, 1891, p. 107-143.

- Louis-Antoine de Bougainville, Mémoire à la Cour, 12 janvier 1759, dans Henri-Raymond Casgrain, Lettres et pièces militaires. Instructions, ordres, mémoires, plans de campagne et de défense 1756-1760, p. 79-90.











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