dimanche 28 juillet 2019

Fêtes de la Nouvelle-France 2019

Bonjour!

Une petite annonce aujourd'hui, concernant les Fêtes de la Nouvelle-France, auxquelles je vais avoir le plaisir de participer comme conférencier.

Je vais donner une première conférence avec ma conjointe Marie-Hélaine Fallu (Mlle Canadienne), intitulée: "Cheveux, coiffure et compagnie: la mode capillaire masculine au 18e siècle". La conférence aura lieu samedi prochain, le 3 août, entre 11h et 12h, au Musée de la Civilisation de Québec.

Le lendemain, dimanche 4 août, je présenterais à nouveau une conférence, cette fois ci avec mon grand ami Joseph Gagné (historien comme moi sur la guerre de Sept Ans et auteur du blogue Curieuse Nouvelle-France), intitulée: "Entre dés et dentelles: divertissement et armée en Nouvelle-France au 18e siècle". La conférence se déroulera au même Musée de la Civilisation, entre 13 et 14h.

Voici les liens pour la programmation des Fêtes de la Nouvelle-France, ainsi que pour les événements Facebook, toutes les informations s'y trouvant en détail:

Programmation

Événements Facebook


Aussi, en prévision de ces Fêtes de la Nouvelle-France, Marie-Hélaine et moi interviendrons en direct à la radio dans le cadre de l'émission 3600 secondes d'Histoire, ce mercredi 31 juillet, entre 18h30 et 19h30. Nous y présenterons quelques-unes des grandes lignes de notre conférence. Vous pourrez nous écouter en direct, ou en différé lorsque la baladodiffusion sera mise en ligne, quelques jours plus tard.

Voici le lien pour la chaîne de radio accueillant l'émission 3600 secondes d'Histoire:

3600 secondes d'Histoire


Au plaisir de vous voir en nombre à ces deux conférences!
Michel Thévenin

vendredi 26 juillet 2019

La reddition du fort Niagara (1759)

Bonjour!

Je vous partage aujourd'hui un article qui me permet de répondre à une demande de la part de plusieurs d'entre vous, tout en soulignant l'anniversaire d'un événement concernant directement mes recherches sur la guerre de siège: la reddition du fort Niagara, il y a 260 ans jour pour jour, le 26 juillet 1759.

Cette place forte, "la meilleure sans contredit de tout le Canada", selon Bougainville, fut le théâtre d'un des sièges les plus importants de la guerre de Sept Ans en Amérique. À partir de 1755 (donc dès le début ou presque des hostilités en Amérique), Pierre Pouchot, officier des troupes de terre possédant de très solides connaissances en matière de Génie militaire et de fortification, a considérablement augmenté les défenses de ce qui n'était alors qu'un petit fort français parmi d'autres. Ses travaux entre 1755 et 1759 ont donné à Niagara l'allure d'une véritable forteresse européenne, capable de soutenir un siège, ou pour reprendre les mots de l'historien René Chartrand, "Vauban in the wilderness".








Plan du fort Niagara attribué à Pierre Pouchot, intégré à la première édition de ses Mémoires (1781) 


Je ne vais pas rentrer dans les détails du récit du siège de 1759 (il me faudrait un espace bien plus conséquent que cet article), je vais donc le résumer brièvement, pour m'attarder sur d'autres points concernant ce siège. À l'été 1759, la dernière défense française sur le lac Ontario est le fort Niagara, défendu par Pierre Pouchot. Celui-ci dispose d'une garnison d'environ 500 hommes. Le 6 juillet au soir, une armée britannique de plus de 3000 hommes, commandée par John Prideaux, débarque près du fort. Dans l'après-midi du 8 juillet, un officier britannique est envoyé auprès de Pouchot, afin de le sommer de se rendre sans combattre. Devant le refus énergique de celui-ci, les travaux du siège commencent, respectant le modèle établi par Vauban: ouverture de la tranchée dans la nuit du 9 au 10 juillet, début du bombardement par l'artillerie le 13, ... Ce n'est que le 25 juillet, après une défense acharnée et 17 jours de tranchée ouverte (soit la durée "active" du siège), que Pouchot capitule.



Plan britannique du siège de 1759

À l'exception des trois sièges de villes (Louisbourg 1758, Québec 1759 et 1760), le siège de Niagara est le plus long des sièges européens en Amérique pendant la guerre de Sept Ans. Bougainville écrivait à propos de Niagara:
"Cette place, sans contredit la meilleure de tout le Canada, peut avec 500 hommes de garnison, des munitions de guerre et de bouche suffisantes, un commandant ferme, intelligent et du métier, faire une bonne défense".
Pouchot a parfaitement répondu à l'appel de Bougainville, en résistant près de trois semaines à une force plus de six fois supérieure en nombre à la sienne. Ce que Bougainville entendait par "une bonne défense" n'était pas de résister indéfiniment à un siège, le modèle établi par Vauban ne laissant quasiment aucune chance aux assiégés. La "bonne défense" était plutôt celle suffisamment efficace et surtout longue pour permettre à des secours d'arriver sur les arrières de l'assiégeant, forçant celui-ci à lever le siège en cas de défaite (j'ai abordé ce point, ou plus exactement la parade mise en place pour contrer des secours, dans un article dédié aux armées dites "d'observation").

En Nouvelle-France, la trop faible taille des effectifs français, combinée à la distance séparant les forts, rend quasi impossible l'envoi d'armées de secours, laissant la plupart des garnisons assiégées livrées à elles-mêmes, et condamnées à la reddition. Le siège de Niagara est l'un des seuls cas présentant l'envoi de secours pour libérer le fort français assiégé. En effet, à la fin du mois de juin, Pouchot avait, sur ordre du gouverneur Vaudreuil, envoyé un détachement de plusieurs centaines d'hommes dans la vallée de l'Ohio, dans le but de reprendre le fort Duquesne (Pittsburgh), tombé l'année précédente. Au début du siège de Niagara, il dépêche des courriers à la recherche de cette troupe, l'enjoignant de venir à son secours. Une armée de secours de 600 hommes commandés par le Canadien François-Marie Le Marchand de Lignery se rue alors vers Niagara, pour contraindre les Britanniques à lever le siège.

Malheureusement pour Pouchot, le 24 juillet, les secours de de Lignery sont écrasés au lieu-dit de la Belle-Famille, à seulement deux kilomètres du fort. Le combat du 24 juillet est un véritable massacre, l'un des plus sanglants du conflit en Amérique, comme l'a souligné mon ami Joseph Gagné dans un article sur son blogue.
Exténués et moralement brisés par la déroute des secours, les officiers de la garnison supplient Pouchot de capituler, ce qu'il fait dans la journée du 25.


Le moment de la reddition d'un fort est caractéristique de la culture militaire européenne du 18e siècle. Les rituels de courtoisie et de respect trouvent pleinement leur place dans ce qu'on appelle la "reddition honorable", ce qui fait la fait rentrer dans l'image péjorative de la "guerre en dentelles".

Dans le cas d'une reddition honorable, un assiégeant reconnaît la valeur de l'assiégé en lui accordant les "honneurs de la guerre" en marque de respect. Une garnison recevant les honneurs de la guerre peut alors sortir de la place assiégée en armes, tambours battant et drapeaux déployés, dans une sorte de parade et de démonstration de force militaire (ce qui est assez paradoxal avec la défaite qu'elle vient de subir, mais qui répond parfaitement à ce respect mutuel entre belligérants). Parfois, les vaincus peuvent même emporter avec eux une ou plusieurs pièces d'artillerie. Souvent, une garnison recevant les honneurs de la guerre peut partir librement rejoindre une place alliée, mais vers le milieu du 18e siècle, une garnison peut être faite prisonnière, quand bien même les honneurs de la guerre lui sont accordés. C'est ce qui arrive à la garnison du fort Niagara, comme le montre le premier article de la capitulation signée au soir du 25 juillet 1759 par Pierre Pouchot et William Johnson (qui a succédé à John Prideaux, tué lors du siège, le 20 juillet):
"La garnison sortira avec armes et bagages, tambours battants, mèche allumée par les deux bouts, avec une petite pièce de canon, pour s'aller embarquer sur des bateaux ou autres bâtiments ou voitures qui seront fournis par M. le général de Sa Majesté Britannique, pour être conduite à la Nouvelle-Yorck, par le chemin le plus court, et dans le plus court espace de temps".
Le rituel de la reddition a lieu le lendemain, dans l'après-midi du 26 juillet. La garnison vaincue défile fièrement devant les troupes de Johnson, avant de déposer les armes (les officiers pouvant garder leur épée, symbole de leur noblesse) et d'embarquer à destination de New-York. Petit détail, alors que la capitulation accordait aux Français de défiler avec une pièce de canon, lors de la reddition, ce sont deux canons qui précèdent la colonne. S'agit-il d'une marque supplémentaire de respect accordée par Johnson? D'un geste de défi de Pouchot? Hélas, aucun élément dans les sources ne me permet de trancher en faveur de l'une ou l'autre de ces hypothèses.

Voilà pour cette reddition de Niagara, il y a 260 ans aujourd'hui. L'article étant dense, n'hésitez pas à me poser vos questions!
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources: Pierre Pouchot, Mémoires sur la dernière guerre de l'Amérique septentrionale entre la France et l'Angleterre, 1781 (le siège de Niagara est dans le tome 2) ; Michel Thévenin, "Une guerre "sur le pied européen"? La guerre de siège en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans", mémoire de maîtrise, Université Laval, 2018

jeudi 25 juillet 2019

Louisbourg, "Gibraltar d'Amérique"?

Bonsoir!

Je vous partage aujourd'hui une petite vidéo sur laquelle je suis tombé par l'intermédiaire d'une amie (merci Cathrine Davis!), et qui présente de fort belle manière (quoique rapidement) l'histoire de la forteresse de Louisbourg, érigée au début du 18e siècle par les Français sur l'Île Royale, l'actuelle Île du Cap-Breton.

Même si on dispose de superbes cartes et plans des différentes étapes de la construction de la forteresse (ainsi que de ses différents sièges par les Britanniques), je trouve que la modélisation 3D que nous offre cette vidéo permet de visualiser encore plus nettement la puissance de cette place forte.



Plan de la ville de Louisbourg, 1756, Archives nationales d'outre-mer

Voici la vidéo en question:



La forteresse de Louisbourg présentait sans conteste l'ensemble de fortifications le plus considérable en Amérique du Nord au 18e siècle. Répondant en tous points aux standards de construction des places-fortes européennes, elle avait été pensée pour pouvoir résister à un siège, du moins suffisamment longtemps pour que des secours puissent arriver, ce qui n'était pas le cas de la plupart des forts en Nouvelle-France.

De plus, par son emplacement, elle occupait un rôle éminemment stratégique, celui de "contrôler" l'entrée du fleuve Saint-Laurent. L'importance de ce rôle a été tour à tour surestimé et négligé par divers historiens. Par exemple, en 1983, l'historien François Caron avait même comparé Louisbourg à la forteresse britannique du rocher de Gibraltar, au sud de l'Espagne, qui contrôle le détroit séparant la mer Méditerranée de l'océan Atlantique: "Louisbourg, comme Gibraltar pour la Méditerranée, était le verrou de la Nouvelle-France. Protéger Louisbourg, c'était défendre toute la colonie".

L'affirmation de Caron, reprenant les impressions de certains contemporains du 18e siècle (pas tous, loin de là), a tendance à surestimer l'importance de Louisbourg dans le dispositif de défense de la Nouvelle-France. En 1750, Roland-Michel Barrin de La Galissonière, ancien gouverneur par intérim de la Nouvelle-France entre 1747 et 1749, rédige un Mémoire sur les colonies de la France dans l'Amérique Septentrionale, dans lequel il présente (entre autres) les enjeux stratégiques pour la défense de la colonie. Concernant Louisbourg, même s'il reconnaît l'importance et la puissance de la forteresse, il écrit cependant:
"On ne doit pas conclure comme il parait que plusieurs personnes l'ont fait dans la dernière guerre que la conservation du Canada dépende absolument de celle de Louisbourg. On a éprouvé que le Canada pouvait se soutenir sans cette place; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle lui est d'une très grande utilité en temps de guerre".
La Galissonière fait référence à la guerre de Succession d'Autriche (1744-1748, même si la France combattait depuis 1740), pendant laquelle Louisbourg a été prise une première fois par les Britanniques en 1745. Malgré la chute de ce "verrou du Saint-Laurent", Québec n'a pas été inquiétée jusqu'à la paix en 1748.

Lors de la décennie suivante, pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763, 1754-60 pour l'Amérique), Louisbourg a longtemps fait office d'obstacle aux Britanniques, ces derniers n'osant pas s'aventurer dans le fleuve sous la menace de la forteresse. Leur siège victorieux de Louisbourg en 1758 leur a ouvert une nouvelle voie d'invasion vers Québec, même si cet événement est à comprendre dans le contexte global d'un déséquilibre numérique écrasant en leur faveur (pour cela je vous invite à lire mon livre, disponible aux Presses de l'Université Laval).

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources: François Caron, La guerre incomprise ou les raisons d'un échec (capitulation de Louisbourg 1758), Vincennes, Service historique de la Marine, 1983, p. 195; Roland-Michel Barrin de La Galissonière, Mémoire sur les colonies de la France dans l'Amérique septentrionale, 1750; Michel Thévenin, "Une guerre "sur le pied européen"? La guerre de siège en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans", mémoire de maîtrise, Université Laval, 2018.


Si vous appréciez mes recherches et le contenu de ce blogue, acheter mon premier livre (qui est maintenant disponible en France!) serait une très belle marque d'encouragement (voir à droite, "Envie d'en savoir plus?"). Si vous ne voulez pas vous procurer le livre, mais que vous souhaitez tout de même m'encourager à poursuivre sur cette voie, vous pouvez faire un don via Paypal (voir à droite l'onglet "Soutenir un jeune historien"). Vous pouvez également partager cet article (ou tout autre de ce blogue), vous abonner au blogue ou à la page Facebook qui y est liée. Toutes ces options sont autant de petits gestes qui me montrent que mes recherches et le partage de celles-ci auprès d'un public large et varié sont appréciés, et qui m'encouragent à poursuivre dans l'étude d'aspects souvent méconnus de l'histoire militaire du XVIIIe siècle.

dimanche 14 juillet 2019

Musée des Abénakis d'Odanak

Bonsoir!

Pas d'article sur ma recherche pour aujourd'hui, mais une petite publicité pour le Musée des Abénakis d'Odanak, que je suis allé visiter en fin de semaine.

Situé sur les lieux de l'ancienne mission abénaquise de Saint-François-du-Lac, ce petit musée donne un très bel aperçu de la culture du peuple abénaki.

Le musée contient deux expositions permanentes, sur le peuple abénaki et sur le fort d'Odanak, fortification construite sur ordre de Louis XIV au début du 18e siècle pour protéger la mission (et faire de celle-ci un poste capable de surveiller et d'arrêter d'éventuelles invasions empruntant la rivière Saint-François).

Actuellement, une troisième exposition temporaire est présentée, qui montre aux visiteurs les clichés véhiculés sur les peuples autochtones par le cinéma au 20e siècle, et offre plusieurs témoignages sur comment ces clichés ont été (et sont encore) vécus par les Autochtones.

Je vous partage quelques photos pour vous donner un petit aperçu du musée (je n'ai malheureusement pas de bonnes photos de l'exposition sur le fort d'Odanak et sur la superbe maquette de celui-ci, alors, pour me faire pardonner, je vous dirige vers le site de l'exposition virtuelle traitant de ce fort).
N'hésitez pas à aller voir leur site, il en vaut la peine! (cliquez sur la première image pour accéder au site du musée).

Couple abénaki à la fin du 17e siècle,
Archives de la ville de Montréal


(cliquez sur l'image pour accéder au descriptif des expositions)


À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

jeudi 11 juillet 2019

Ingénieurs et artilleurs: des "frères" ennemis?

Bonsoir!

Dans notre imaginaire collectif du 21e siècle, la guerre au 18e siècle reste encore marquée par le mythe de la guerre en dentelles, opposant joyeusement des lignes d'hommes soigneusement poudrés et perruqués, et défilant sur le champ de bataille au son des fifres et des tambours.
J'ai déjà eu l'occasion de montrer les limites de ce cliché, je n'y reviendrais donc pas ici.
L'ensemble des articles de ce blogue me permet au contraire de montrer l'autre facette des guerres du 18e siècle, celui de guerres "scientifiques", "rationnelles".

La guerre de siège, objet de mes recherches de maîtrise, est elle-même des plus propices à l'exploitation de cette science militaire, comme le notait le marquis de Puységur dans son Art de la guerre, publié à titre posthume en 1748:
"De toutes les parties qui composent la guerre, nous ne voyons aujourd’hui que l’attaque & la deffense des places, avec la manière de les fortifier, qui soient établies sur des principes connus. Cette partie tire ses principes de la géometrie & se démontre si clairement que ceux qui l’ont étudié à fond, & ensuite mise en pratique avec application & réflexion, si une place dont ils connoîtront la fortification vient à être assiegée (supposant dans la place tout ce qui est nécessaire pour la deffense, que pareillement l’armée qui attaque ait tout ce qu’il lui faut pour la pouvoir prendre, & qu’il n’y arrive aucun accident extraordinaire) ceux-là, dis-je, à fort peu de jours près jugeront du tems auquel elle sera prise, & cela en supputant par détail combien chaque piece de la fortification qu’il faudra prendre pourra durer de jours. Il n’en est pas de même des autres parties de la guerre, il n’y a aucune théorie, aucune regle, aucun principe d’établi, ni même rien d’écrit; on n’y enseigne rien, on fait ce que l’on a vû faire sans y rien connoître de plus, & même souvent on le met en oubli."
Les acteurs "scientifiques" de cette guerre de siège sont les ingénieurs militaires, lesquels occupent le coeur de ma recherche doctorale, et que j'ai commencé à présenter brièvement à diverses occasions (leur rareté en Nouvelle-France, leur formation scientifique, leur vulnérabilité dans les tranchées de siège...).

Un autre corps d'armée, que j'ai pour l'instant peu intégré à ce blogue, est garant de cette guerre "scientifique": l'Artillerie.

Eux aussi acteurs de ma recherche de doctorat, je me pencherais sur les artilleurs dans plusieurs articles futurs. Pour ce soir, j'aimerais vous entretenir d'un épisode marquant, quoique bref, de l'histoire de ces deux corps savants de l'armée française du 18e siècle.

Le 8 décembre 1755, sous l'impulsion de son ministre de la Guerre, Marc-René de Voyer, comte d'Argenson, Louis XV signe une ordonnance royale unissant ingénieurs et artilleurs dans un seul et même corps, sous la dénomination de Corps royal de l'Artillerie et du Génie.

Ordonnance du Roi, pour unir l'Artillerie avec le Génie,
8 décembre 1755

D'Argenson pensait qu'il serait aisé de faire cohabiter les deux armes "savantes", de les associer, dans le but d'une efficacité accrue lors des sièges (les ingénieurs sont certes les experts de la guerre de siège, mais celle-ci reste dépendante de l'utilisation de l'artillerie pour percer les fortifications).

L'union est cependant un échec. Les ingénieurs militaires possèdent en effet un farouche esprit d'indépendance, hérité du temps où le Département des Fortifications était séparé du Secrétariat d'État à la Guerre (entre 1691 et 1743, je m'y pencherais dans un article distinct). S'ils avaient accepté leur rattachement officiel à l'armée sans trop de difficultés, ils tolèrent très mal d'être adjoints aux artilleurs (la réunion profite surtout à ceux-ci dans les questions d'avancement de carrière et de grades au sein de l'armée, les ingénieurs doivent adopter l'uniforme de l'Artillerie, ...).

De plus, si le Génie et l'Artillerie partagent en effet leur utilisation de la science à des fins militaires, les deux armes sont comme l'écrivait Anne Blanchard "concurrentes, et de techniques très dissemblables". La différence entre les deux armes est amèrement constatée par Louis de Bourbon, commandant alors une armée en Allemagne (dans le cadre de la guerre de Sept Ans), dans une lettre au nouveau ministre de la Guerre, le maréchal de Belle-Isle, datée du 23 avril 1758:
"On n'entend plus rien à la composition naturelle de ce corps. Je demande un artilleur, on me donne un ingénieur qui n'entend rien à ce que je veux de lui. [...] Les bons ingénieurs sont convenus vis-à-vis de moi que bientôt ce corps ne sauroit plus rien, parce qu'il n'étoit pas possible qu'un bon ingénieur s'appliquât à devenir bon artilleur, ni un artilleur bon ingénieur, que quoiqu'il y eût dans ces deux talents quelques connexités, il y en avait cependant une infinité de parties tellement distinctes l'une de l'autre, que l'on ne pouvoit devenir également habile dans ces deux talents."
La situation étant de plus en plus délicate à gérer, et devant les récriminations toujours plus nombreuses des ingénieurs, Belle-Isle convainc Louis XV d'effacer l'oeuvre de d'Argenson, et le 5 mai 1758, une nouvelle ordonnance est signée par le roi, mettant fin à la désastreuse union des deux armes:
"Les ingénieurs qui avoient été réunis par l'ordonnance du 8 décembre 1755 au Corps de l'Artillerie & de Royal-Artillerie, pour ne faire qu'un seul corps, sous la dénomination de Corps Royal de l'Artillerie & du Génie, en seront désunis pour former entr'eux un corps séparé, sous la dénomination du Corps des Ingénieurs."
Ordonnance du Roi, pour séparer le Corps du Génie de celui de l'Artillerie,
5 mai 1758

Comme le mentionne l'article 5 de l'ordonnance de 1758, les ingénieurs militaires retrouvent leurs prérogatives et règlements d'avant 1755, selon l'ordonnance de 1744 (j'en donnerais les détails dans d'autres articles).

Voilà pour ce soir.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources: Anne Blanchard, Les ingénieurs du "Roy" de Louis XIV à Louis XVI. Étude du Corps des Fortifications, Montpellier, Collection du Centre d'histoire militaire et d'études de défense nationale, Université Montpellier III, 1979. Jacques-François de Chastenet, marquis de Puységur, Art de la guerre par principes et par règles, Paris, chez Charles-Antoine Jombaire, 1748. Ordonnance du Roi pour unir l'Artillerie avec le Génie, 8 décembre 1755. Ordonnance du Roi, pour séparer le Corps du Génie de celui de l'Artillerie, 5 mai 1758.