jeudi 24 octobre 2019

De troublants éloges de Michel Chartier de Lotbinière

Bonjour!

J'aimerais vous partager aujourd'hui un début de réflexion, sur des éléments pour le moins "troublants" que j'ai récemment trouvés dans les sources.

En me promenant sur le site Archives de la Nouvelle-France, je suis tombé sur un document assez étonnant: quatre "appréciations" données par divers officiers militaires au sieur Michel Chartier de Lotbinière, ingénieur militaire canadien, afin de lui permettre d'envisager une poursuite de sa carrière en France, au sortir de la conquête du Canada par les Britanniques.

Attestations données en faveur de Michel Chartier de Lotbinière par les autorités militaires...,
Fonds Famille Chartier de Lotbinière, Bibliothèque et Archives Canada
(je n'ai mis ici qu'une seule des deux pages du document, consultable en entier ici)

Ces quatre appréciations ont été produites entre 1760 et 1763. J'aimerais m'intéresser ici à deux de ces "lettres de recommandations" en particulier, qui soulèvent bien des questions, auxquelles j'espère pouvoir apporter une réponse au cours de ma recherche (c'est hélas un des risques du métier d'historien de ne pas toujours pouvoir apporter de réponse aux questions soulevées par la recherche). Je vous partage donc pour l'instant mes réflexions embryonnaires qui découlent de ma récente découverte de ce document.

La première appréciation est signée par Louis-Antoine de Bougainville, ancien aide-de-camp du marquis de Montcalm, que j'ai déjà fait intervenir à plusieurs reprises sur ce blogue, notamment par rapport aux ingénieurs militaires (voir mes articles sur les ingénieurs français et canadiens). Son commentaire est daté du 1er septembre 1760, soit au moment le plus critique pour la colonie, quelques jours seulement avant la capitulation générale signée par le marquis de Vaudreuil à Montréal!


"Nous colonel d'infanterie, chevalier de l'ordre royal et militaire de St Louis, commandant pendant le cours de la campagne sur la frontière du lac Champlain, attestions que M. de Lotbinière, capitaine d'une compagnie détachée de la Marine et ingénieur du Roy chargé de la direction des fortifications de ladite frontière a servi seul ingénieur sous nos ordres avec tout le zèle et l'intelligence possible, tant avant que pendant le siège de l'Isle aux Noix, et que l'ensemble des ouvrages qu'il a faits a cette isle prouvent sa capacité. Voulant rendre justice à son mérite, nous avons expédié la présente attestation pour lui servir ce que de raison. Fait à Montréal ce 1er 7bre 1760."
Je suis assez intrigué par le ton employé ici par Bougainville. En effet, tout au long de son journal de campagne commencé en 1756, il est particulièrement virulent envers Chartier de Lotbinière. L'ingénieur canadien est reconnu par de nombreux officiers français comme un incompétent notoire en matière d'ingénierie militaire, notamment en ce qui a trait à un aspect fondamental de son métier, celui des fortifications (voir par exemple les commentaires sur son oeuvre majeure, le fort Carillon, dans l'article que j'ai consacré aux fortifications de la colonie). Bougainville le qualifie même de l'appellation succulente de "Vauban du Canada", avec tout le dédain et le sarcasme dont il est coutumier...
Ainsi, ce soudain revirement dans son appréciation de l'ingénieur canadien m'intrigue: pourquoi Bougainville est-il si élogieux envers celui qu'il a si longtemps méprisé? Lotbinière a-t-il réellement eu un comportement en tous points exemplaire lors du siège par les Britanniques du fort de l'Isle-aux-Noix, quelques jours plus tôt, forçant l'officier français à revoir son jugement? Ou bien celui-ci, voyant la fin prochaine de la colonie, et souhaitant mettre fin aux inimitiés personnelles, aura eu "pitié" de l'ingénieur canadien, en faisant tout son possible pour l'aider dans une future carrière? Hélas, rien ne me permet pour le moment de trancher, mais il est certain que je vais creuser la question...

La deuxième de ces appréciations est encore plus troublante. Elle émane du marquis de Vaudreuil, dernier gouverneur de la Nouvelle-France. Comme elle est plus longue du double de celle de Bougainville, je ne vais pas la citer en entier, je vais me pencher sur certains extraits seulement. Mais avant, une petite contextualisation s'impose. Vaudreuil et Lotbinière sont parents, par un lointain cousinage par alliance. Surtout, Lotbinière, protégé de Vaudreuil, était le candidat du gouverneur à la succession de Chaussegros de Léry père pour occuper la charge d'ingénieur en chef de la Nouvelle-France, à la mort de ce dernier en 1756. Pendant plusieurs mois, la dispute entre Français et Canadiens est virulente à ce sujet, les officiers de l'armée, Montcalm en tête, favorisant un ingénieur métropolitain, Nicolas Sarrebource de Pontleroy. C'est sur intervention d'un autre ingénieur français, Louis Franquet, que Pontleroy est nommé par la Cour de Versailles en 1757. Vaudreuil n'a cependant jamais apprécié cette nomination, essayant régulièrement de "gêner" le nouvel ingénieur en chef, et favorisant Lotbinière. Un climat de rivalité, parfois lourd, s'est créé entre les deux ingénieurs (voir le commentaire qu'en fait Pontleroy).

Dans l'appréciation qu'il signe pour Lotbinière, plusieurs années après ces événements, en plus d'un éloge appuyé quant aux services de l'ingénieur, Vaudreuil se permet une formulation que je trouve particulièrement forte, renvoyant directement à cette querelle:









"Nous ne devons point omettre que ses projets, tant qu'ils ont été suivis, ont réussi parfaitement, et que s'il eut été en chef dans sa partie, nous serions peut-être encore possesseurs du Canada; car ses idées se sont toujours trouvées conformes à l'événement".
Par ces mots, Vaudreuil ne fait pas moins que reposer la perte de la colonie sur le choix de Pontleroy comme ingénieur en chef en 1757!

Cette phrase fait écho au deuxième élément troublant de cette appréciation de Vaudreuil: la date à laquelle il la signe.



29 mars 1762. Il s'agit tout simplement de la veille de l'embastillement de Vaudreuil, rattrapé par le scandale de l'Affaire du Canada. Ce procès, qui a agité la France entre 1761 et 1763, est celui des abus et malversations financières qui ont accablé la Nouvelle-France dans ses dernières années d'existence (et qui ont contribué à la perte de la colonie). Plusieurs fonctionnaires, parfois très haut placés, sont impliqués, et certains embastillés, comme le gouverneur Vaudreuil et l'intendant Bigot. Je ne rentrerais pas dans les détails de l'Affaire du Canada ici, je vous recommande pour cela le court mais très éclairant article qu'y a consacré André Côté.

Vaudreuil a donc signé une recommandation pour son parent, très lourde par les termes qu'il emploie, à la veille de son arrestation. S'agit-il d'une simple coïncidence? Ou bien, prévoyant la tempête se rapprochant de lui, aura-t-il cherché par cette attestation un appui supplémentaire, une "monnaie d'échange" contre un témoignage en sa faveur de la part de Lotbinière? Là non plus, rien ne me permet pour l'instant de trancher. Je ne peux que noter que Lotbinière, quoiqu'ayant été accusé à plusieurs reprises par les ingénieurs français de participer allègrement aux abus financiers en Nouvelle-France, ne fait pas partie des personnes inquiétées lors de l'Affaire du Canada...

Je voulais donc vous partager ces débuts de réflexions, partie intégrante du métier de l'historien. J'espère pouvoir y apporter des éléments de réponse, que je ne manquerais pas de partager sur mon blogue.

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

mardi 22 octobre 2019

"Les Anglais de ce continent ne sont pas assez aguerris pour faire des sièges"

Bonjour à toutes et à tous!

Alors que je viens de me procurer (enfin!) la si prometteuse revue Nouvelle-France. Histoire et patrimoine, je suis tombé à la lecture d'un des articles qu'y signe mon ami Dave Noël sur un élément de source intéressant quant à la guerre de siège en Nouvelle-France lors de ce conflit, que je souhaite vous partager ici (contextualisé bien évidemment).

Petit rappel: les hostilités entre la France et la Grande-Bretagne ont éclaté dans la vallée de l'Ohio à la fin du mois de mai 1754 par "l'affaire Jumonville", au cours de laquelle un officier français, Joseph Coulon Villiers de Jumonville, meurt dans une embuscade tendue à son détachement par un parti mené par un jeune officier virginien, George Washington (dont le destin futur sera autrement plus heureux...). À l'origine de l'affrontement se trouve le flou entourant la souveraineté de l'une ou l'autre des puissances européennes sur la région de l'Ohio. Les Britanniques souhaitent se l'approprier, pour pousser leur colonisation vers l'ouest. Les Français, eux, souhaitent faire de cette zone une frontière permettant de canaliser les désirs britanniques d'expansion. À ces fins, les autorités coloniales font ériger une série de forts entre 1753 et 1754. Le plus important est le fort Duquesne, du nom du gouverneur de la Nouvelle-France (Ange Duquesne de Menneville, marquis Duquesne), établi sur les "fourches de l'Ohio", c'est-à-dire à l'endroit où les rivières Monogahela et Allegheny se rejoignent pour former l'Ohio (sur le site de l'actuelle ville de Pittsburgh, en Pennsylvanie).

Plan du fort Duquesne et de ses environs, dressé le 15 avril 1755 par Caspard-Joseph Chaussegros de Léry fils.
Conservé aux Archives Nationales d'Outre-Mer, consultable en ligne sur le site Archives de la Nouvelle-France


Après le déclenchement des hostilités en 1754, les Britanniques projettent pour l'année 1755 une offensive d'envergure contre la Nouvelle-France, alors que la France et la Grande-Bretagne sont officiellement encore en paix (la guerre ne sera déclarée qu'en 1756). L'une des attaques prévues est celle visant à assiéger ce fort Duquesne. Menée par le commandant des forces britanniques en Amérique du Nord, Edward Braddock, elle est anéantie le 9 juillet 1755 à la célèbre bataille de la Monongahela, livrée tout près du fort, et au cours de laquelle Braddock est mortellement blessé.

Quelques mois plus tôt, alors que les tensions s'enveniment, le commandant de la garnison du fort Duquesne, Claude-Pierre Pécaudy de Contrecoeur, alerte le gouverneur de la Nouvelle-France du risque de voir les Britanniques tenter un siège contre son fort. Voici un extrait d'une des réponses que lui fait le marquis Duquesne, ici dans une lettre du 27 avril 1755:

"Je ne puis vous désapprouver d'avoir fait descendre le Sieur de Léry, quoique j'eus mieux aimé cet officier à la tête du détachement du Détroit que pour les ouvrages de fortification pour lesquels vous l'avez appelé; je ne saurais concevoir ce que vous imaginez de plus à faire dans un fort dont les établissements sont finis et qui est revêtu de bons fossés et glacis, c'est là à quoi je borne les travaux extérieurs que vous me citez dans votre lettre du 13 février dernier, car tous les autres ne serviraient qu'à excéder votre garnison que vous devez conserver pour être en état de combattre par peloton ou à faire une vigoureuse défense à votre fort. Je vous ai mandé plus d'une fois Monsieur que je ne croirai le siège du fort Duquesne que lorsque vous m'aurez mandé que les Anglais ont ouvert la tranchée, mais tant s'en faut que je désapprouve vos précautions, je vous exhorte au contraire à les augmenter pourvu qu'il ne s'agisse pas de remuer la terre mal à propos".

On voit là que le gouverneur de la Nouvelle-France semble peu enclin à croire les Britanniques capables de réellement inquiéter le fort Duquesne... Il le confirme de manière tonitruante dans la même lettre:

"J'ai fait doubler la garnison du fort Saint-Frédéric et je suis tranquille, je vous conseille de l'être aussi car les Anglais de ce continent ne sont pas assez aguerris pour faire des sièges".

Je trouve cette citation extrêmement révélatrice de la pensée qui habite les autorités coloniales françaises à l'aube de la guerre de Sept Ans: l'Amérique n'a connu jusqu'à présent que des engagements limités, des guerres "coloniales", reposant essentiellement sur une guerre de raids, et la prochaine guerre répondra à la même logique. Nul ne se doute que la guerre à venir va changer complètement la façon de faire la guerre sur ce continent. J'ai montré par mon mémoire que l'arrivée de véritables armées européennes, française comme britannique, va entraîner une européanisation réussie de la guerre en Amérique. Pas moins de onze sièges seront menés au cours de ce conflit en Amérique selon le modèle européen. Par contre, le fort Duquesne ne subira pas de siège, la garnison préférant évacuer le fort en le faisant exploser devant l'avancée des Britanniques au cours de l'année 1758...

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Source: Lettre du marquis Duquesne à Contrecoeur, 27 avril 1755, dans Papiers Contrecoeur et autres documents concernant le conflit anglo-français sur l'Ohio de 1745 à 1756, édités par Fernand Grenier, Québec, Les Presses Universitaires Laval, 1952.

jeudi 10 octobre 2019

Une impressionnante reconstitution de siège

Bonjour!

J'aimerais vous partager aujourd'hui une trouvaille, que j'ai vue passer ces derniers jours sur Facebook.

Les 4 et 5 octobre derniers, un superbe événement de reconstitution historique s'est déroulé en République Tchèque, à la forteresse de Terezin (située dans la ville du même nom).


Plusieurs dizaines de reconstituteurs, visiblement très motivés, ont recréé le siège de la ville de Schweidnitz (actuelle ville polonaise de Swidnica) en 1762. Pour une rapide contextualisation, ce siège a lieu à la fin de la guerre de Sept Ans, sur le théâtre d'opérations d'Europe centrale (la "Troisième guerre de Silésie" entre la Prusse et l'Autriche, que j'ai déjà mentionnée dans mon article sur les différentes dénominations de cette guerre). Alors que les pourparlers de paix entre les différents belligérants (qui aboutiront sur les traités de Paris et d'Hubertusburg de 1763) ont déjà débuté, les opérations militaires continuent, afin de pouvoir influencer le cours des négociations. Les Prussiens de Frédéric II font ainsi le siège de l'importante ville de Schweidnitz, alors aux mains des Autrichiens (la ville a d'ailleurs été le théâtre de quatre sièges lors de ce conflit, en 1757, 1758, 1761 et donc 1762). Après deux mois de siège, entre août et octobre, et après avoir repoussé à deux reprises une armée de secours autrichienne (voir ici une des parades possibles à ces secours), Frédéric réussit enfin à s'emparer de la ville, le 9 octobre. Des informations détaillées sur le siège sont disponibles ici.

Là où cette reconstitution est impressionnante, c'est que les passionnés impliqués dans l'événement ont véritablement recréé des opérations de sièges, avec une logistique extrêmement lourde!

Je vous partage ici une vidéo (d'environ 25 minutes) où l'on voit clairement les efforts mis en oeuvre pour recréer la lente et complexe approche d'une place au moyens de tranchées. Mon tchèque étant quelque peu rouillé, je ne peux vraiment vous renseigner sur le contenu de la narration qu'on entend dans cette vidéo... Je me contenterais à défaut de la commenter par après (navré pour la piètre qualité de la vidéo, téléchargée de Facebook...).



Plusieurs des caractéristiques des sièges du 18e siècle sont ici fidèlement représentées. On voit clairement le travail des sapeurs occupés à creuser la tranchée, et on voit même certains éléments du lourd matériel qu'une telle opération nécessite (voir l'article que j'ai consacré à cette question du matériel). De même, au fur et à mesure que la tranchée se rapproche de la place, les troupes prussiennes prennent place dans les différents retranchements, pour protéger par leurs tirs le travail des sapeurs. Les assiégeants sont même accompagnés par une batterie d'artillerie! À l'inverse, on voit une sortie de la garnison autrichienne pour gêner les assiégeants dans leur oeuvre (la garnison réussit même à s'emparer momentanément de la tranchée assiégeante).

Bien évidemment, cette recréation de siège avait lieu dans un espace assez confiné, ce qui peut rendre la chose parfois un peu confuse. Pour une représentation plus "réelle", je vous invite à voir la scène du siège du fort William-Henry de 1757 dans le film Le Dernier des Mohicans (et l'analyse que j'en ai faite). Mais à mon sens, si le film de 1992 donnait un rendu très spectaculaire (et fidèle) d'un siège du 18e siècle, je suis peut-être encore plus "impressionné" par ce qu'ont fait ces reconstitueurs il y a quelques jours. Plutôt que de se contenter de manoeuvres en terrain plat (qui peuvent elles aussi être très complexes et spectaculaires), ils ont poussé la passion à une extrémité que je n'avais jusqu'alors jamais vue dans un événement de reconstitution.

Je vous partage une autre vidéo de l'événement, plus longue (une cinquantaine de minutes), qui montre plus les mouvements de troupes en parallèle du siège, qui apparaît tout de même à certains moments.


Pour terminer de rendre justice au spectacle proposé par ces reconstitueurs, voici quelques photos qui montrent bien que rien n'a été laissé de côté pour illustrer la fureur d'un siège, pas même les "explosions".



Si vous souhaitez voir plus de photos de cet événement, je vous invite à aller consulter cette galerie, réunissant des photos présentant bien le déroulement de cette reconstitution.

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

lundi 7 octobre 2019

Wolfe dans un Disney?

Bonjour!

J'aimerais ce matin vous partager un petit délice de l'audio-visuel du 20e siècle: le dessin animé Sleepy Hollow de Disney, de 1949 (il est disponible en entier, soit une trentaine de minutes, sur Dailymotion, ici). Mon grand ami Joseph Gagné l'a mentionné récemment dans son article sur les films d'Halloween se passant dans un contexte colonial, ce qui m'a donné envie de le redécouvrir. Aussitôt dit, aussitôt fait! Joseph et moi l'avons réécouté hier soir.

Pour un rapide résumé, ce court dessin animé raconte les (més)aventures d'Ichabod Crane, maître d'école du petit village américain de Sleepy Hollow à la fin du 18e siècle, terre de la légende du terrible cavalier sans tête...

En réécoutant la version de Disney, quelque chose m'a frappé: le personnage principal, le maître d'école Ichabod Crane, ressemble étrangement au général James Wolfe, célèbre pour avoir assiégé Québec à l'été 1759, tel qu'il apparaît dans les caricatures qu'en a fait son subordonné, George Townshend... L'historienne Sophie Imbeault signe d'ailleurs un texte sur les relations pour le moins tendues entre Wolfe et son état-major, dont fait partie Townshend, dans la toute nouvelle revue Nouvelle-France, histoire et patrimoine. Plusieurs de ces caricatures, actuellement conservées au Musée McCord, sont disponibles ici.

Voici le personnage d'Ichabod Crane tel que représenté par Disney:





Et voilà les caricatures de Wolfe par Townshend à l'été 1759:

Le général James Wolfe à Québec en 1759, par George Townshend, 1759, Collections du Mussée MacCord

Portrait du général James Wolfe par George Townshend, 1759, Collections du Musée McCord
Je vous laisse juge de la ressemblance, pour ma part, je trouve le fait assez cocasse.


À bientôt pour de nouveaux billets historiques!

Michel Thévenin

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lundi 23 septembre 2019

La guerre "suivant les usages et les lois des nations policées"

Bonsoir!

Les personnes suivant de manière assidue les recherches que je partage sur ce blogue savent qu'en plus de la guerre de siège et des ingénieurs militaires, il est un autre thème qui me tient à coeur, à savoir le cliché de la guerre "en dentelles". Pour reprendre rapidement cette expression, il s'agit de l'image très péjorative des guerres du 18 siècle, forgée a posteriori. Les conflits du siècle des Lumières ne seraient qu'un ensemble de rites de courtoisie et de politesse extravagante entre des nobles peu soucieux du sort des peuples, bien trop occupés qu'ils étaient par ces "jeux" guerriers...

Les historiens s'étant de manière sérieuse penchés sur cette question ont mis en lumière le lien entre ces codes de courtoisie mutuelle entre les officiers des différentes nations européennes et une certaine culture commune entre les classes nobiliaires. Je vous invite à consulter mon article introductif sur cette guerre "en dentelles" pour aller plus loin. Les échanges courtois (parfois même franchement amicaux) relèvent plus, pour reprendre l'expression avancée par mon excellent collègue Philipp Portelance dans son mémoire de maîtrise, d'une "solidarité aristocratique" que d'une supposée insouciance face à la guerre.

Les officiers qui viennent combattre en Amérique pendant la guerre de Sept Ans sont pleinement imprégnés de cette culture militaire, qu'ils tentent d'appliquer à leur conduite de la guerre en milieu colonial.
Récemment, mon ami Rénald Lessard, archiviste de Bibliothèque et Archives nationale du Québec, m'a envoyé un document que je trouve des plus significatifs sur cette question.

Le 3 octobre 1756, le marquis de Montcalm, commandant des troupes françaises en Amérique, envoie des instructions à Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry fils pour la fin de la campagne. À la fin du document (long d'environ une page et demie), il précise bien au Canadien l'importance de respecter cette courtoisie militaire des armées européennes:
"Lui enjoignons d'empêcher autant que faire se pourra qu'il ne soit exercé aucune cruauté envers l'ennemi, voulant autant qu'il dépendra de nous que la guerre se fasse suivant les lois et les usages des nations policées."

Instructions du Marquis de Montcalm, commandant des armées françaises, au sieur Chaussegros de Léry,
lieutenant des troupes de la Marine (BAnQ, P386, D299)

Les écrits de Montcalm, qu'il s'agisse de son journal ou des nombreuses correspondances qu'il échange avec ses officiers, sont de précieux témoins de cette culture empreinte de courtoisie et de respect de l'adversaire. Les exemples étant légion, je ne citerais qu'un seul autre "rappel" du marquis à ce sujet.
Au début du mois de septembre 1758, commentant un échange de denrées alimentaires entre un de ses officiers, Louis-Antoine de Bougainville, et un officier britannique, il qualifie l'épisode de
"nécessaire et bon exemple à donner à ce pays barbare, non seulement de l'humanité, mais de la politesse entre ennemis qui se font la guerre".
Ces considérations d'une guerre appliquant les principes d'humanité de la culture nobiliaire européenne ne se retrouvent pas uniquement du côté des officiers français. L'échange de denrées entre deux officiers ennemis évoqué plus haut en atteste, et les sources s'en font le relais. À la fin du mois de juillet 1758, le commandant des forces britanniques en Amérique, James Abercromby, écrit une lettre à son homologue Montcalm à propos de détails concernant des prisonniers capturés peu avant la bataille livrée devant le fort Carillon le 8 juillet précédent. Souhaitant faciliter les échanges de prisonniers, il assure Montcalm qu'il souhaite "convaincre Votre Excellence du désir que j'ai que la guerre se fasse ici avec humanité et générosité, comme elle se fait en Europe, et comme elle doit se faire partout".

La confrontation de cette culture militaire européenne avec celles des combattants Amérindiens va entraîner une modification du comportement des Britanniques à la fin du conflit. Reprochant aux Français, par les agissements de leurs alliés autochtones (au premier rang desquels la violation de la capitulation du fort William-Henry), un non respect de ces "lois des nations policés", les Britanniques vont justifier l'utilisation de pratiques d'une violence ordinairement peu en usage, notamment dans les contextes de siège (j'ai donné une conférence d'une vingtaine de minutes à ce sujet en 2018, dont je vous invite à écouter l'enregistrement).

Voilà qui clôt cet article, n'hésitez pas à le commenter ou à me questionner.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources:
- Instructions du Marquis de Montcalm, commandant des armées françaises, au sieur Chaussegros de Léry, lieutenant des troupes de la Marine;
- Henry-Raymond Casgrain, Journal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759, collection des Manuscrits du Maréchal de Lévis;
- Henry-Raymond Casgrain, Lettres et pièces militaires, 1756-1760, collection des Manuscrits du Maréchal de Lévis;
- Philipp Portelance, ""Au service d'un autre roi": les troupes étrangères allemandes au service du royaume de France (1740-1763)", mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 2018.

mercredi 18 septembre 2019

Il y a 260 ans, Québec capitulait...

Bonjour!

Aujourd'hui, j'aimerais souligner l'anniversaire d'un événement crucial dans le déroulement de la guerre de Sept Ans en Amérique, et très important sur bien des points dans mes recherches: la reddition de Québec, il y a tout juste 260 ans, le 18 septembre 1759.

J'avais souligné dans un article précédent sur le(s) "siège(s)" de Québec que la bataille des plaines d'Abraham du 13 septembre est bien souvent associée à la perte de la capitale de la Nouvelle-France aux mains des Britanniques, oubliant trop vite que cinq jours séparent la bataille de la capitulation de la ville. Je souhaite donc dans cet article revenir sur ces cinq jours ayant mené à la chute de la ville, et sur la reddition en elle-même. Au passage, il y a deux ans, en septembre 2017, j'avais eu l'immense plaisir de participer avec un groupe d'amis historiens à une visite des "coulisses" du pôle de Québec de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, et au cours de la visite, nous avons pu admirer de près le document original de l'acte de capitulation de Québec. Je vous en partagerais donc quelques photos pour accompagner mon propos (ci-dessous, l'en-tête de l'acte de capitulation, présentant à droite les articles demandés par Ramezay, commandant de la garnison, et à gauche les corrections et commentaires apportés par les Britanniques).



Au soir du 13 septembre, le moral de l'armée française est au plus bas. La défaite a vite pris des allures de déroute, amplifiée par la perte de plusieurs officiers parmi les plus haut gradés (Montcalm, commandant des troupes de terre, le brigadier Sénezergues et Fontbonne, lieutenant-colonel du régiment de Guyenne). Un conseil de guerre tenu par le gouverneur de la Nouvelle-France, le marquis de Vaudreuil, et les officiers restants, a pour résultat la retraite de l'armée jusqu'à la rivière Jacques-Cartier, à 40 km à l'ouest de Québec, dont la garnison (au plus un millier d'hommes, tout aussi démoralisés) est livrée à elle-même face à des Britanniques débutant leurs travaux de siège...

En plus du départ de l'armée, Ramezay, en charge de la défense de Québec, déplore l'absence d'ingénieur dans la ville, dont l'expertise en matière de siège pourrait permettre d'envisager une résistance plus efficace: "Il ne resta aucun ingénieur dans la place; j'en demandai après la déroute du 13 septembre, on ne m'en envoya point. Cela, seul, ne devrait-il pas me mettre à l'abry de tous reproches? Peut-on sans ingénieur soutenir un siège?" Malgré l'absence d'ingénieur, la garnison ne se laisse pas abattre, et entre les 14 et 17 septembre, l'artilleur Louis-Thomas Jacau de Fiedmont dirige avec énergie les tirs défensifs de l'artillerie de la ville.

Le 15 septembre, une délégation de notables de la ville se présente devant Ramezay, l'implorant de capituler au vu de la situation dramatique. En conséquence, le commandant de la garnison réunit un conseil de guerre pour demander leur avis aux officiers sous ses ordres. Des quinze officiers présents (comptant Ramezay), un seul, Jacau de Fiedmont, refuse d'envisager la capitulation, préconisant au contraire "de réduire encore la ration, et pousser la deffence de la place jusqu'à la dernière extrémité".





Malgré l'avis quasi unanime prônant la capitulation, Ramezay, espérant un éventuel retour de l'armée pour le secourir, continue de résister jusqu'au soir du 17 où, à bout de vivres et sous la menace de troupes britanniques se préparant à l'assaut, il envoie le chevalier de Joannès négocier auprès des assiégeants les termes de la capitulation. Respectant les consignes de Vaudreuil (qui lui avait transmis au soir du 13 septembre les conditions à demander pour une reddition), Ramezay demande les honneurs de la guerre pour les troupes, et la possibilité pour elles de rejoindre l'armée à l'ouest:
"Article premier. Monsieur de Ramezay demande les honneurs de la guerre pour sa garnison, & qu'elle soit ramenée à l'armée en sûreté par le chemin le plus court, avec armes, bagages, six pièces de canon de fonte, deux mortiers ou aubusiers & douze coups à tirer par pièce".


George Townshend, commandant l'armée assiégeante après la mort de Wolfe à la bataille du 13 (Monckton, le second de Wolfe, étant lui grièvement blessé), accepte les honneurs de la guerre pour la garnison (en revoyant à la baisse les demandes de Ramezay), mais celle-ci, au lieu de pouvoir rejoindre l'armée (et donc continuer le combat), est renvoyée en France:
"La garnison de la ville composée des troupes de terre, des marines, & matelots sortiront de la ville avec armes & bagages, tambour battant, mèche allumée, avec deux pièces de canon de France et douze coups à tirer pour chaque pièce, et sera embarquée le plus commodément qu'il sera possible pour être mise en France au premier port".
Je ne donnerais pas ici le détail de tous les articles (demandés ou corrigés) de la capitulation. Je m'attarderais seulement sur le onzième et dernier article (que les Britanniques acceptent sans modifications), que voici:
"Article 11. Que la présente capitulation sera exécutée suivant sa forme & teneur sans qu'elle puisse être sujette à inexécution sous prétexte de représailles ou d'une inexécution de quelque capitulation précédente".


Ce dernier article soulève un point très lourd de sens. Par l'évocation de "représailles" ou d'une "inexécution de quelque capitulation précédente", l'article renvoie directement au précédent tragique de la reddition du fort William-Henry en 1757, qui par le massacre d'une partie de la garnison qui a suivi, a marqué un tournant dans la conduite de la guerre et dans la "sévérité" des Britanniques à l'égard des combattants de l'armée française.

Devant la "générosité" des termes accordés par les Britanniques à travers ces articles (ainsi que d'autres favorables à la population de la ville), Ramezay signe l'acte de capitulation (Townshend et l'amiral Charles Saunders le signent pour les Britanniques) le 18 septembre au matin, officialisant ainsi la reddition de Québec.





















Très vite, Ramezay va être sévèrement critiqué pour cette reddition rapide. Dans une lettre adressée au ministre de la Marine le 21 septembre, Vaudreuil lui impute la responsabilité directe de la perte de la ville:
"M. de Ramezay, qui commandait à Québec, rendit la place le 18 de ce mois. [...] Je m'attendais à une plus longue résistance ayant pris les mesures les plus justes pour faire entrer dans cette ville des vivres et des forces. M. de Ramezay en était instruit".
En effet, le 17 septembre, le chevalier de Lévis, qui était à Montréal lors de la bataille du 13, arrive à la rivière Jacques-Cartier pour succéder à Montcalm à la tête de l'armée. Il prend la décision, après conseil avec Vaudreuil, de marcher sur Québec pour secourir la ville, dans l'espérance que la garnison tienne encore quelques jours. Ils envoient plusieurs messagers informer Ramezay de leur arrivée prochaine, l'enjoignant à tenir fermement. Ils joignent à leur message un premier envoi de vivres (quelques sacs de biscuits, censés assurer une maigre ration jusqu'à l'arrivée de l'armée). Malgré cela, Ramezay, constatant l'insuffisance des vivres présents dans la place, et devant composer avec la lassitude de la population et de la garnison, prend la décision de capituler dans la soirée du 17 septembre.

Parmi les arguments qu'il avance pour se justifier, Ramezay insiste sur l'ordre qu'il avait reçu de Vaudreuil au soir du 13 septembre (en même temps que le protocole de capitulation):
"Nous prévenons M. de Ramezay qu'il ne doit pas attendre que l'ennemi l'emporte d'assaut; ainsi, sitôt qu'il manquera de vivres, il arborera le drapeau blanc, et enverra l'officier de sa garnison le plus capable et le plus intelligent, pour proposer la capitulation".
Je ne rentrerais pas ici dans le détail des arguments mis en place par Ramezay pour justifier de sa conduite, l'ayant déjà fait dans un article publié en 2017, que je vous invite à consulter (cliquez sur le titre qui vous mènera au lien vers l'article):



Cet article de 2017 mériterait que je me penche à nouveau sur ces questions à l'avenir (j'ai quelques mises à jour dans ma réflexion à y apporter, ainsi que quelques éléments factuels dont j'ai pris connaissance, comme le fait que le mémoire justificatif de Ramezay a pu être publié de son vivant, à un très faible tirage). Toujours est-il que les torts dans cette reddition "hâtive" sont partagés, la principale erreur revenant selon moi au gouverneur Vaudreuil et aux officiers de l'armée, qui au soir du 13 septembre ont abandonné la ville à elle-même, avant de faire volte-face, mais trop tardivement. En plus d'un symbole fort (la capitale de la Nouvelle-France), la reddition de Québec livre aux Britanniques une importante quantité de pièces d'artillerie, qui feront cruellement défaut aux Français lors de leur tentative de reprendre Québec quelques mois plus tard...

Voilà qui clôt cet article "anniversaire". N'hésitez pas à me contacter si vous avez des questions.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources: Les sources sur ces cinq journées ayant mené à la chute de Québec ne manquent pas. Voici quelques titres d'ouvrages et d'articles qui permettent d'avoir un bon aperçu de la situation.
- Dave Noël, Montcalm, général américain, Québec, Boréal, 2018.
- D. Peter MacLeod, La vérité sur la bataille des plaines d'Abraham, Québec, Éditions de l'Homme, 2008.
- C. P. Stacey, Québec 1759, le siège et la bataille, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008 (traduction française de son ouvrage paru en anglais en 1959).
- Michel Thévenin, ""Nous étions réduits à la dernière extrémité": la reddition de Québec de 1759 vue par son signataire", dans Actes du 16e colloque international étudiant du département des sciences historiques de l'Université Laval, Québec, 2017.

lundi 16 septembre 2019

Le Dernier des Mohicans: la reddition du fort William-Henry

Bonjour!

Je vous ai présenté dans mon dernier article mon analyse de la scène du siège du fort William-Henry dans le film Le Dernier des Mohicans.
Dans la même lignée, je souhaite vous présenter aujourd'hui quelques réflexions sur la scène faisant suite au siège, à savoir celle de la reddition du fort.


Mais avant de m'intéresser au film, il me faut d'abord contextualiser comment se déroule une reddition de ville ou de fort au 18e siècle.

Dans le cadre de la guerre de siège, la reddition marque le dénouement du siège, le moment où la garnison, vaincue, renonce officiellement à poursuivre le combat, et où la place assiégée change de maître. Je m'étendrais dans un prochain article sur les questions entourant la durée de la résistance d'une garnison (quelques éléments sont disponibles sur ce sujet dans cet autre article) Ici, je vais me pencher uniquement sur un cas particulier de redditions, celles dites "honorables".

La pratique de la reddition honorable (c'est-à-dire comme étant dotée d'un capital symbolique positif pour le vaincu) remonte à l'Antiquité, mais reste relativement rare jusqu'au 16e siècle. Un événement marquant va remettre cette pratique au goût du jour. En 1625, la ville hollandaise de Breda, défendue par Justin de Nassau, tombe aux mains des Espagnols après neuf mois de siège. Le général assiégeant, Spinola, pour reconnaître la valeur de la défense des assiégés, accorde des conditions de capitulation très "généreuses" à ceux-ci. Ces conditions, dorénavant désignées sous l'expression générique des "honneurs de la guerre", permettent à la garnison de sortir en armes de la ville ou du fort, et de défiler devant ses vainqueurs, tambours battants et drapeaux flottant fièrement au vent, dans une symbolique de poursuite ultérieure du combat. Des pièces d'artillerie peuvent même accompagner la garnison, afin de souligner davantage le courage de celle-ci.

L'aura conférée à la reddition de la ville de Breda est fortement liée au tableau qu'en dresse le peintre espagnol Diego Velasquez en 1634. La reddition de Breda, ou Les lances, toile destinée à glorifier les armes espagnoles, montre la magnanimité de Spinola, qui dans un geste de courtoisie extrême, relève le malheureux Justin de Nassau, qui s'apprêtait à s'agenouiller pour remettre les clés de la ville au vainqueur.


Diego Velasquez, La reddition de Breda, ou les Lances, 1634, Museo Nacional del Prado, Madrid


Ce geste du général espagnol, et par-delà l'ensemble de la scène, et donc la pratique de la reddition honorable, a été assimilé aux 19e et 20e siècles comme les prémices de la guerre "en dentelles". J'ai déjà présenté dans un autre article la signification de l'expression "guerre en dentelles", qui désigne la vision très réductrice des guerres de la fin du 17e siècle et du 18e siècle, des guerres "amusantes" pour une noblesse dépravée rivalisant de politesse sur le champ de bataille. La reddition honorable, dont les rites et clauses reprennent pendant plus de 150 ans l'exemple de Breda, serait ainsi la partie appliquée aux contexte de siège de cette guerre "en dentelles".
Pourtant, loin de répondre à la seule courtoisie militaire présente dans l'ensemble des armées européennes de l'époque, la pratique de la reddition honorable répond aussi à une certaine logique de "réciprocité". En accordant les honneurs de la guerre à une garnison vaincue, l'assiégeant espère recevoir le même traitement de la part de l'assiégé dans le cas où le cours de la guerre inverserait les rôles entre les deux armées...

Plus d'un siècle après Breda, lors de la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France, plusieurs des onze sièges "européens" aboutissent sur une reddition "honorable" (quatre sièges pour être précis). J'avais par exemple évoqué dans un article précédent la reddition honorable accordée à Pierre Pouchot au fort Niagara à l'été 1759. La reddition honorable a également lieu lors du siège du fort William-Henry d'août 1757, représenté dans le film Le Dernier des Mohicans. Comme pour l'analyse de la scène du siège, je vous partage une vidéo (de moins bonne qualité qu'escompté) de la scène de la reddition.



La scène offre une représentation très spectaculaire de la guerre en dentelles: l'entrevue magistrale entre Montcalm et Munro, devant le fort à moitié détruit, en présence des troupes en armes, les drapeaux flottant fièrement au vent. On peut voir une représentation distincte des Français et des Britanniques: à la révérence marquée de Montcalm (le noble Français raffiné) répond le très sobre signe de tête de Munro (marquant l'amertume de la défaite quasi consommée). Je ne relèverai pas davantage l'inexactitude des représentations des différents protagonistes (les deux officiers nobles auraient du adopter un même comportement de politesse), ce n'est pas le but de cet article.

Les clauses de la capitulation, que celle-ci soit honorable ou non, sont le résultat d'un rituel de négociations. La principale inexactitude de cette scène réside dans la présence simultanée de Montcalm et Munro, dans un dialogue destiné à accroître le côté spectaculaire. Les traités de la littérature normative s'intéressant aux questions de capitulation recommandent, tant au commandant de la place qu'au général assiégeant, de confier cette tâche à d'autres officiers, pour limiter les dommages qu'occasionnerait un éventuel coup de force lors des négociations. Dans certains cas, les négociations ont lieu entre la ville et le camp des assiégeants, parfois c'est un officier de l'armée assiégeante qui va s'entretenir directement avec le commandant de la place et son état-major. Mais la plupart du temps, c'est l'assiégé qui sollicite l'assiégeant, en envoyant un officier avec une première proposition de capitulation, qui est acceptée et signée ou renvoyée avec corrections par le général assiégeant. S'ensuit alors un processus de va-et-vient entre la place et le camp assiégeant, avec plusieurs propositions et contre-propositions, l'assiégeant étant bien évidemment en position de force lors de ces négociations. Une fois l'accord trouvé, les articles sont signés par le général assiégeant et le commandant de la place, officialisant ainsi la reddition.

Les images qui précèdent la scène de la reddition dans ce film voient Montcalm solliciter, par l'intermédiaire d'un officier envoyé à la porte du fort, une entrevue avec Munro. Dans les faits, lors du siège de William-Henry, c'est bien Munro qui, à 8h au matin du 9 août, envoie un officier, le lieutenant-colonel Young, auprès de Montcalm avec une première proposition d'articles de capitulation. Le processus est assez rapide (j'ignore cependant s'il y a eu contre-proposition ou non) puisqu'à midi, les articles de la capitulation sont signés de part et d'autre.

Le dialogue réunissant Montcalm et Munro expose les clauses généreuses accordées par le général français: la garnison pourra sortir en armes, avec ses drapeaux, et n'ira pas "croupir en prison", ce qui fait flancher Munro (comme je l'avais évoqué dans mon article sur la reddition de Niagara, les honneurs de la guerre ne garantissaient pas nécessairement la liberté de la garnison). J'aimerais laisser la parole au chevalier de La Pause, qui donne dans son journal de campagne le détail des articles de la capitulation (je ne cite ici que deux des six articles):


"Article 1er: Les troupes anglaises sortiront du fort à deux heures après-midi pour se retirer dans les retranchements d'où ils partiront demain 10e du courant pour se rendre au fort Edouard (fort Edward, à 25 km de William-Henry) par le grand chemin. Ils emporteront leurs armes et bagages des officiers et soldats et ne pourront servir de 18 mois ni contre la Majesté Chrétienne ni contre ses alliés.
Article 6e: Mr le marquis de Montcalm voulant donner au colonel Montroc (Munro) des marques d'estime sur la belle défense qu'il a faite, il lui accorde une pièce de canon du calibre de 6."

On voit donc que les conditions énoncées par Montcalm dans le film, concernant les honneurs de la guerre, sont assez fidèles à celles figurant sur l'acte de capitulation. La reddition de William-Henry est très différente de celle accordée un an plus tôt lors du siège des forts de Chouaguen/Oswego. Montcalm avait en effet refusé les honneurs de la guerre à la garnison, devenue prisonnière de guerre. Il souhaitait ainsi priver l'ennemi de troupes, sur un continent où les effectifs étaient assez faibles. Or en 1757, la situation de la colonie, frappée par la disette, ne permet pas à Montcalm de "s'encombrer" de prisonniers. Il préfère donc libérer la garnison, en l'échange de la parole donnée par les officiers (qui mettent ainsi en jeu leur honneur nobiliaire) de ne pas combattre contre la France ni ses alliés, tant en Amérique que sur les autres théâtres d'opérations, pendant 18 mois. C'est une condition particulièrement difficile (quoique "atténuée" par les honneurs de la guerre), puisqu'elle prive la Grande-Bretagne de 2 200 hommes de troupes pour une longue durée, tout en interdisant à ces professionnels de la guerre d'exercer leur métier...

Après le massacre d'une partie de la garnison par les Autochtones alliés aux Français dans la journée du 10 août, les Britanniques se saisiront de ce prétexte pour dénoncer la capitulation, et ne respecteront pas l'article sur l'interdiction de servir de la garnison (ni un autre article concernant l'échange de prisonniers). En plus de choquer considérablement les officiers français, le massacre du 10 août est pour ces derniers une catastrophe en vue des futures redditions de places, les Britanniques utilisant ce précédent pour imposer des conditions de capitulations très difficiles aux garnisons françaises, tout en justifiant une surenchère dans la violence utilisée dans cette guerre (voir à ce sujet la vidéo d'une conférence que j'avais donnée à ce sujet en juin 2018). J'ai évoqué cette intransigeance britannique dans cet autre article.


Montcalm trying to stop the massacre, gravure d'Albert Bobett, 1888-89,
Library of Congress, Washington DC

Pour terminer cet article, je reviens rapidement sur la scène de la reddition dans le film. Au cours du dialogue opposant Montcalm et Munro, le Britannique mentionne les renforts à venir du général Webb, alors en poste au fort Edward, situé tout proche de son fort. Montcalm lui montre alors une lettre de Webb, interceptée par ses éclaireurs et prévenant Munro de son incapacité à le secourir. L'épisode a réellement eu lieu lors du siège, quoique non directement présenté par Montcalm. Dans la journée du 5 août, le chevalier de Lévis, chargé de surveiller le chemin menant du fort William-Henry au fort Edward (appelé par les Français fort Lydius),
"trouva un prisonnier que les sauvages lui menaient, qu'ils avaient pris à moitié du chemin de Lydius et tué un autre qui avait fui, lequel était chargé d'un billet de l'aide de camp du général Vefs (Webb) qui mandait au colonel Montroc (Munro) qu'il n'était pas en état de lui donner du secours; que les secours qu'on lui avait promis n'étant pas arrivés, qu'il n'avait qu'à se défendre le mieux qu'il pourrait et faire ensuite une capitulation honorable" (cité par le chevalier de La Pause dans son journal).

Comble de l'ironie, au lendemain de la capitulation du fort, le 10 août, les Français interceptent un nouveau courrier de Webb, informant Munro qu'ayant reçu 2 000 hommes en renfort, il lui enverra ce même jour (le 10) un secours, et l'enjoignant donc à tenir....

Voilà qui clôt cet article, une nouvelle fois dense, mais j'espère clair.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

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Sources: Paul Vo-Ha, "Trahir le Prince: la reddition de Naerden (1673), dans Florence Piat et Laurent Braguier-Gouverneur, Normes et transgressions dans l'Europe de la première modernité, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013, p. 159-170. Paul Vo-Ha, "Cesser le combat: quelques aspects de la reddition de place au XVIIe siècle", dans Bernard Gainot et Benjamin Deruelle, Combattre à l'époque moderne, Perpignan, Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 2013, p. 28-40. Chevalier de La Pause, "Mémoires et réflexions sur mon voyage en Canada", dans Rapport de l'Archiviste pour la Province de Québec pour l'année 1931-1932. Journal des campagnes au Canada de 1755 à 1760 par le comte de Maurès de Malartic, Dijon, 1890.