vendredi 26 juillet 2019

La reddition du fort Niagara (1759)

Bonjour!

Je vous partage aujourd'hui un article qui me permet de répondre à une demande de la part de plusieurs d'entre vous, tout en soulignant l'anniversaire d'un événement concernant directement mes recherches sur la guerre de siège: la reddition du fort Niagara, il y a 260 ans jour pour jour, le 26 juillet 1759.

Cette place forte, "la meilleure sans contredit de tout le Canada", selon Bougainville, fut le théâtre d'un des sièges les plus importants de la guerre de Sept Ans en Amérique. À partir de 1755 (donc dès le début ou presque des hostilités en Amérique), Pierre Pouchot, officier des troupes de terre possédant de très solides connaissances en matière de Génie militaire et de fortification, a considérablement augmenté les défenses de ce qui n'était alors qu'un petit fort français parmi d'autres. Ses travaux entre 1755 et 1759 ont donné à Niagara l'allure d'une véritable forteresse européenne, capable de soutenir un siège, ou pour reprendre les mots de l'historien René Chartrand, "Vauban in the wilderness".








Plan du fort Niagara attribué à Pierre Pouchot, intégré à la première édition de ses Mémoires (1781) 


Je ne vais pas rentrer dans les détails du récit du siège de 1759 (il me faudrait un espace bien plus conséquent que cet article), je vais donc le résumer brièvement, pour m'attarder sur d'autres points concernant ce siège. À l'été 1759, la dernière défense française sur le lac Ontario est le fort Niagara, défendu par Pierre Pouchot. Celui-ci dispose d'une garnison d'environ 500 hommes. Le 6 juillet au soir, une armée britannique de plus de 3000 hommes, commandée par John Prideaux, débarque près du fort. Dans l'après-midi du 8 juillet, un officier britannique est envoyé auprès de Pouchot, afin de le sommer de se rendre sans combattre. Devant le refus énergique de celui-ci, les travaux du siège commencent, respectant le modèle établi par Vauban: ouverture de la tranchée dans la nuit du 9 au 10 juillet, début du bombardement par l'artillerie le 13, ... Ce n'est que le 25 juillet, après une défense acharnée et 17 jours de tranchée ouverte (soit la durée "active" du siège), que Pouchot capitule.



Plan britannique du siège de 1759

À l'exception des trois sièges de villes (Louisbourg 1758, Québec 1759 et 1760), le siège de Niagara est le plus long des sièges européens en Amérique pendant la guerre de Sept Ans. Bougainville écrivait à propos de Niagara:
"Cette place, sans contredit la meilleure de tout le Canada, peut avec 500 hommes de garnison, des munitions de guerre et de bouche suffisantes, un commandant ferme, intelligent et du métier, faire une bonne défense".
Pouchot a parfaitement répondu à l'appel de Bougainville, en résistant près de trois semaines à une force plus de six fois supérieure en nombre à la sienne. Ce que Bougainville entendait par "une bonne défense" n'était pas de résister indéfiniment à un siège, le modèle établi par Vauban ne laissant quasiment aucune chance aux assiégés. La "bonne défense" était plutôt celle suffisamment efficace et surtout longue pour permettre à des secours d'arriver sur les arrières de l'assiégeant, forçant celui-ci à lever le siège en cas de défaite (j'ai abordé ce point, ou plus exactement la parade mise en place pour contrer des secours, dans un article dédié aux armées dites "d'observation").

En Nouvelle-France, la trop faible taille des effectifs français, combinée à la distance séparant les forts, rend quasi impossible l'envoi d'armées de secours, laissant la plupart des garnisons assiégées livrées à elles-mêmes, et condamnées à la reddition. Le siège de Niagara est l'un des seuls cas présentant l'envoi de secours pour libérer le fort français assiégé. En effet, à la fin du mois de juin, Pouchot avait, sur ordre du gouverneur Vaudreuil, envoyé un détachement de plusieurs centaines d'hommes dans la vallée de l'Ohio, dans le but de reprendre le fort Duquesne (Pittsburgh), tombé l'année précédente. Au début du siège de Niagara, il dépêche des courriers à la recherche de cette troupe, l'enjoignant de venir à son secours. Une armée de secours de 600 hommes commandés par le Canadien François-Marie Le Marchand de Lignery se rue alors vers Niagara, pour contraindre les Britanniques à lever le siège.

Malheureusement pour Pouchot, le 24 juillet, les secours de de Lignery sont écrasés au lieu-dit de la Belle-Famille, à seulement deux kilomètres du fort. Le combat du 24 juillet est un véritable massacre, l'un des plus sanglants du conflit en Amérique, comme l'a souligné mon ami Joseph Gagné dans un article sur son blogue.
Exténués et moralement brisés par la déroute des secours, les officiers de la garnison supplient Pouchot de capituler, ce qu'il fait dans la journée du 25.


Le moment de la reddition d'un fort est caractéristique de la culture militaire européenne du 18e siècle. Les rituels de courtoisie et de respect trouvent pleinement leur place dans ce qu'on appelle la "reddition honorable", ce qui fait la fait rentrer dans l'image péjorative de la "guerre en dentelles".

Dans le cas d'une reddition honorable, un assiégeant reconnaît la valeur de l'assiégé en lui accordant les "honneurs de la guerre" en marque de respect. Une garnison recevant les honneurs de la guerre peut alors sortir de la place assiégée en armes, tambours battant et drapeaux déployés, dans une sorte de parade et de démonstration de force militaire (ce qui est assez paradoxal avec la défaite qu'elle vient de subir, mais qui répond parfaitement à ce respect mutuel entre belligérants). Parfois, les vaincus peuvent même emporter avec eux une ou plusieurs pièces d'artillerie. Souvent, une garnison recevant les honneurs de la guerre peut partir librement rejoindre une place alliée, mais vers le milieu du 18e siècle, une garnison peut être faite prisonnière, quand bien même les honneurs de la guerre lui sont accordés. C'est ce qui arrive à la garnison du fort Niagara, comme le montre le premier article de la capitulation signée au soir du 25 juillet 1759 par Pierre Pouchot et William Johnson (qui a succédé à John Prideaux, tué lors du siège, le 20 juillet):
"La garnison sortira avec armes et bagages, tambours battants, mèche allumée par les deux bouts, avec une petite pièce de canon, pour s'aller embarquer sur des bateaux ou autres bâtiments ou voitures qui seront fournis par M. le général de Sa Majesté Britannique, pour être conduite à la Nouvelle-Yorck, par le chemin le plus court, et dans le plus court espace de temps".
Le rituel de la reddition a lieu le lendemain, dans l'après-midi du 26 juillet. La garnison vaincue défile fièrement devant les troupes de Johnson, avant de déposer les armes (les officiers pouvant garder leur épée, symbole de leur noblesse) et d'embarquer à destination de New-York. Petit détail, alors que la capitulation accordait aux Français de défiler avec une pièce de canon, lors de la reddition, ce sont deux canons qui précèdent la colonne. S'agit-il d'une marque supplémentaire de respect accordée par Johnson? D'un geste de défi de Pouchot? Hélas, aucun élément dans les sources ne me permet de trancher en faveur de l'une ou l'autre de ces hypothèses.

Voilà pour cette reddition de Niagara, il y a 260 ans aujourd'hui. L'article étant dense, n'hésitez pas à me poser vos questions!
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources: Pierre Pouchot, Mémoires sur la dernière guerre de l'Amérique septentrionale entre la France et l'Angleterre, 1781 (le siège de Niagara est dans le tome 2) ; Michel Thévenin, "Une guerre "sur le pied européen"? La guerre de siège en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans", mémoire de maîtrise, Université Laval, 2018

jeudi 25 juillet 2019

Louisbourg, "Gibraltar d'Amérique"?

Bonsoir!

Je vous partage aujourd'hui une petite vidéo sur laquelle je suis tombé par l'intermédiaire d'une amie (merci Cathrine Davis!), et qui présente de fort belle manière (quoique rapidement) l'histoire de la forteresse de Louisbourg, érigée au début du 18e siècle par les Français sur l'Île Royale, l'actuelle Île du Cap-Breton.

Même si on dispose de superbes cartes et plans des différentes étapes de la construction de la forteresse (ainsi que de ses différents sièges par les Britanniques), je trouve que la modélisation 3D que nous offre cette vidéo permet de visualiser encore plus nettement la puissance de cette place forte.



Plan de la ville de Louisbourg, 1756, Archives nationales d'outre-mer

Voici la vidéo en question:



La forteresse de Louisbourg présentait sans conteste l'ensemble de fortifications le plus considérable en Amérique du Nord au 18e siècle. Répondant en tous points aux standards de construction des places-fortes européennes, elle avait été pensée pour pouvoir résister à un siège, du moins suffisamment longtemps pour que des secours puissent arriver, ce qui n'était pas le cas de la plupart des forts en Nouvelle-France.

De plus, par son emplacement, elle occupait un rôle éminemment stratégique, celui de "contrôler" l'entrée du fleuve Saint-Laurent. L'importance de ce rôle a été tour à tour surestimé et négligé par divers historiens. Par exemple, en 1983, l'historien François Caron avait même comparé Louisbourg à la forteresse britannique du rocher de Gibraltar, au sud de l'Espagne, qui contrôle le détroit séparant la mer Méditerranée de l'océan Atlantique: "Louisbourg, comme Gibraltar pour la Méditerranée, était le verrou de la Nouvelle-France. Protéger Louisbourg, c'était défendre toute la colonie".

L'affirmation de Caron, reprenant les impressions de certains contemporains du 18e siècle (pas tous, loin de là), a tendance à surestimer l'importance de Louisbourg dans le dispositif de défense de la Nouvelle-France. En 1750, Roland-Michel Barrin de La Galissonière, ancien gouverneur par intérim de la Nouvelle-France entre 1747 et 1749, rédige un Mémoire sur les colonies de la France dans l'Amérique Septentrionale, dans lequel il présente (entre autres) les enjeux stratégiques pour la défense de la colonie. Concernant Louisbourg, même s'il reconnaît l'importance et la puissance de la forteresse, il écrit cependant:
"On ne doit pas conclure comme il parait que plusieurs personnes l'ont fait dans la dernière guerre que la conservation du Canada dépende absolument de celle de Louisbourg. On a éprouvé que le Canada pouvait se soutenir sans cette place; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle lui est d'une très grande utilité en temps de guerre".
La Galissonière fait référence à la guerre de Succession d'Autriche (1744-1748, même si la France combattait depuis 1740), pendant laquelle Louisbourg a été prise une première fois par les Britanniques en 1745. Malgré la chute de ce "verrou du Saint-Laurent", Québec n'a pas été inquiétée jusqu'à la paix en 1748.

Lors de la décennie suivante, pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763, 1754-60 pour l'Amérique), Louisbourg a longtemps fait office d'obstacle aux Britanniques, ces derniers n'osant pas s'aventurer dans le fleuve sous la menace de la forteresse. Leur siège victorieux de Louisbourg en 1758 leur a ouvert une nouvelle voie d'invasion vers Québec, même si cet événement est à comprendre dans le contexte global d'un déséquilibre numérique écrasant en leur faveur (pour cela je vous invite à lire mon livre, disponible aux Presses de l'Université Laval).

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources: François Caron, La guerre incomprise ou les raisons d'un échec (capitulation de Louisbourg 1758), Vincennes, Service historique de la Marine, 1983, p. 195; Roland-Michel Barrin de La Galissonière, Mémoire sur les colonies de la France dans l'Amérique septentrionale, 1750; Michel Thévenin, "Une guerre "sur le pied européen"? La guerre de siège en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans", mémoire de maîtrise, Université Laval, 2018.


Si vous appréciez mes recherches et le contenu de ce blogue, acheter mon premier livre (qui est maintenant disponible en France!) serait une très belle marque d'encouragement (voir à droite, "Envie d'en savoir plus?"). Si vous ne voulez pas vous procurer le livre, mais que vous souhaitez tout de même m'encourager à poursuivre sur cette voie, vous pouvez faire un don via Paypal (voir à droite l'onglet "Soutenir un jeune historien"). Vous pouvez également partager cet article (ou tout autre de ce blogue), vous abonner au blogue ou à la page Facebook qui y est liée. Toutes ces options sont autant de petits gestes qui me montrent que mes recherches et le partage de celles-ci auprès d'un public large et varié sont appréciés, et qui m'encouragent à poursuivre dans l'étude d'aspects souvent méconnus de l'histoire militaire du XVIIIe siècle.

dimanche 14 juillet 2019

Musée des Abénakis d'Odanak

Bonsoir!

Pas d'article sur ma recherche pour aujourd'hui, mais une petite publicité pour le Musée des Abénakis d'Odanak, que je suis allé visiter en fin de semaine.

Situé sur les lieux de l'ancienne mission abénaquise de Saint-François-du-Lac, ce petit musée donne un très bel aperçu de la culture du peuple abénaki.

Le musée contient deux expositions permanentes, sur le peuple abénaki et sur le fort d'Odanak, fortification construite sur ordre de Louis XIV au début du 18e siècle pour protéger la mission (et faire de celle-ci un poste capable de surveiller et d'arrêter d'éventuelles invasions empruntant la rivière Saint-François).

Actuellement, une troisième exposition temporaire est présentée, qui montre aux visiteurs les clichés véhiculés sur les peuples autochtones par le cinéma au 20e siècle, et offre plusieurs témoignages sur comment ces clichés ont été (et sont encore) vécus par les Autochtones.

Je vous partage quelques photos pour vous donner un petit aperçu du musée (je n'ai malheureusement pas de bonnes photos de l'exposition sur le fort d'Odanak et sur la superbe maquette de celui-ci, alors, pour me faire pardonner, je vous dirige vers le site de l'exposition virtuelle traitant de ce fort).
N'hésitez pas à aller voir leur site, il en vaut la peine! (cliquez sur la première image pour accéder au site du musée).

Couple abénaki à la fin du 17e siècle,
Archives de la ville de Montréal


(cliquez sur l'image pour accéder au descriptif des expositions)


À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

jeudi 11 juillet 2019

Ingénieurs et artilleurs: des "frères" ennemis?

Bonsoir!

Dans notre imaginaire collectif du 21e siècle, la guerre au 18e siècle reste encore marquée par le mythe de la guerre en dentelles, opposant joyeusement des lignes d'hommes soigneusement poudrés et perruqués, et défilant sur le champ de bataille au son des fifres et des tambours.
J'ai déjà eu l'occasion de montrer les limites de ce cliché, je n'y reviendrais donc pas ici.
L'ensemble des articles de ce blogue me permet au contraire de montrer l'autre facette des guerres du 18e siècle, celui de guerres "scientifiques", "rationnelles".

La guerre de siège, objet de mes recherches de maîtrise, est elle-même des plus propices à l'exploitation de cette science militaire, comme le notait le marquis de Puységur dans son Art de la guerre, publié à titre posthume en 1748:
"De toutes les parties qui composent la guerre, nous ne voyons aujourd’hui que l’attaque & la deffense des places, avec la manière de les fortifier, qui soient établies sur des principes connus. Cette partie tire ses principes de la géometrie & se démontre si clairement que ceux qui l’ont étudié à fond, & ensuite mise en pratique avec application & réflexion, si une place dont ils connoîtront la fortification vient à être assiegée (supposant dans la place tout ce qui est nécessaire pour la deffense, que pareillement l’armée qui attaque ait tout ce qu’il lui faut pour la pouvoir prendre, & qu’il n’y arrive aucun accident extraordinaire) ceux-là, dis-je, à fort peu de jours près jugeront du tems auquel elle sera prise, & cela en supputant par détail combien chaque piece de la fortification qu’il faudra prendre pourra durer de jours. Il n’en est pas de même des autres parties de la guerre, il n’y a aucune théorie, aucune regle, aucun principe d’établi, ni même rien d’écrit; on n’y enseigne rien, on fait ce que l’on a vû faire sans y rien connoître de plus, & même souvent on le met en oubli."
Les acteurs "scientifiques" de cette guerre de siège sont les ingénieurs militaires, lesquels occupent le coeur de ma recherche doctorale, et que j'ai commencé à présenter brièvement à diverses occasions (leur rareté en Nouvelle-France, leur formation scientifique, leur vulnérabilité dans les tranchées de siège...).

Un autre corps d'armée, que j'ai pour l'instant peu intégré à ce blogue, est garant de cette guerre "scientifique": l'Artillerie.

Eux aussi acteurs de ma recherche de doctorat, je me pencherais sur les artilleurs dans plusieurs articles futurs. Pour ce soir, j'aimerais vous entretenir d'un épisode marquant, quoique bref, de l'histoire de ces deux corps savants de l'armée française du 18e siècle.

Le 8 décembre 1755, sous l'impulsion de son ministre de la Guerre, Marc-René de Voyer, comte d'Argenson, Louis XV signe une ordonnance royale unissant ingénieurs et artilleurs dans un seul et même corps, sous la dénomination de Corps royal de l'Artillerie et du Génie.

Ordonnance du Roi, pour unir l'Artillerie avec le Génie,
8 décembre 1755

D'Argenson pensait qu'il serait aisé de faire cohabiter les deux armes "savantes", de les associer, dans le but d'une efficacité accrue lors des sièges (les ingénieurs sont certes les experts de la guerre de siège, mais celle-ci reste dépendante de l'utilisation de l'artillerie pour percer les fortifications).

L'union est cependant un échec. Les ingénieurs militaires possèdent en effet un farouche esprit d'indépendance, hérité du temps où le Département des Fortifications était séparé du Secrétariat d'État à la Guerre (entre 1691 et 1743, je m'y pencherais dans un article distinct). S'ils avaient accepté leur rattachement officiel à l'armée sans trop de difficultés, ils tolèrent très mal d'être adjoints aux artilleurs (la réunion profite surtout à ceux-ci dans les questions d'avancement de carrière et de grades au sein de l'armée, les ingénieurs doivent adopter l'uniforme de l'Artillerie, ...).

De plus, si le Génie et l'Artillerie partagent en effet leur utilisation de la science à des fins militaires, les deux armes sont comme l'écrivait Anne Blanchard "concurrentes, et de techniques très dissemblables". La différence entre les deux armes est amèrement constatée par Louis de Bourbon, commandant alors une armée en Allemagne (dans le cadre de la guerre de Sept Ans), dans une lettre au nouveau ministre de la Guerre, le maréchal de Belle-Isle, datée du 23 avril 1758:
"On n'entend plus rien à la composition naturelle de ce corps. Je demande un artilleur, on me donne un ingénieur qui n'entend rien à ce que je veux de lui. [...] Les bons ingénieurs sont convenus vis-à-vis de moi que bientôt ce corps ne sauroit plus rien, parce qu'il n'étoit pas possible qu'un bon ingénieur s'appliquât à devenir bon artilleur, ni un artilleur bon ingénieur, que quoiqu'il y eût dans ces deux talents quelques connexités, il y en avait cependant une infinité de parties tellement distinctes l'une de l'autre, que l'on ne pouvoit devenir également habile dans ces deux talents."
La situation étant de plus en plus délicate à gérer, et devant les récriminations toujours plus nombreuses des ingénieurs, Belle-Isle convainc Louis XV d'effacer l'oeuvre de d'Argenson, et le 5 mai 1758, une nouvelle ordonnance est signée par le roi, mettant fin à la désastreuse union des deux armes:
"Les ingénieurs qui avoient été réunis par l'ordonnance du 8 décembre 1755 au Corps de l'Artillerie & de Royal-Artillerie, pour ne faire qu'un seul corps, sous la dénomination de Corps Royal de l'Artillerie & du Génie, en seront désunis pour former entr'eux un corps séparé, sous la dénomination du Corps des Ingénieurs."
Ordonnance du Roi, pour séparer le Corps du Génie de celui de l'Artillerie,
5 mai 1758

Comme le mentionne l'article 5 de l'ordonnance de 1758, les ingénieurs militaires retrouvent leurs prérogatives et règlements d'avant 1755, selon l'ordonnance de 1744 (j'en donnerais les détails dans d'autres articles).

Voilà pour ce soir.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources: Anne Blanchard, Les ingénieurs du "Roy" de Louis XIV à Louis XVI. Étude du Corps des Fortifications, Montpellier, Collection du Centre d'histoire militaire et d'études de défense nationale, Université Montpellier III, 1979. Jacques-François de Chastenet, marquis de Puységur, Art de la guerre par principes et par règles, Paris, chez Charles-Antoine Jombaire, 1748. Ordonnance du Roi pour unir l'Artillerie avec le Génie, 8 décembre 1755. Ordonnance du Roi, pour séparer le Corps du Génie de celui de l'Artillerie, 5 mai 1758.

mercredi 19 juin 2019

Québec 1759, un ou des sièges?

Bonsoir!

Aujourd'hui, je souhaite vous partager un résumé de ma présentation au Congrès de la French Colonial Historical Society, qui avait lieu la semaine passée à Longueuil. Dans cette présentation, je me suis intéressé à un événement important dans la mémoire québécoise, le "siège" de Québec de 1759.
Plusieurs historiens se sont livrés à une analyse des événements séparant l'arrivée des Britanniques à l'île d'Orléans le 27 juin de la reddition de la ville le 18 septembre, créant ainsi le récit d'un grand "siège" de Québec. Au cours de ma maîtrise, par laquelle je me suis intéressé au modèle de la guerre de siège aux 17e et 18e siècles, et à son application en Amérique, j'ai pu me pencher sur cet événement. Une analyse de celui-ci par l'angle de la guerre de siège m'a permis de déconstruire l'idée selon laquelle les opérations militaires de l'été 1759 à Québec constitueraient un seul et même ensemble, un seul et même "siège". Je vais donc ici vous résumer pourquoi il me semble plus judicieux de parler d'une "campagne" de Québec, constituée de plusieurs "sièges".

Bataille des Plaines d'Abraham, 13 septembre 1759, Hervey Smith, 1797,
Bibliothèque du Ministère de la Défense du Canada

À l'été 1759, le Canada fait face à plusieurs offensives britanniques, touchant l'ensemble du système défensif de la colonie: à l'est, Québec est directement attaquée par l'armée du général James Wolfe; au sud, la frontière du lac Champlain, avec le fort Carillon, est sous la menace de Jeffery Amherst. L'ouest est également concerné, avec les forts Niagara, Machault (actuelle ville de Franklin, Pennsylvanie), ainsi que le fort Lévis (à proximité d'Ogdensburg, État de New York), qui verrouille les rapides du Saint-Laurent à l'ouest de Montréal. Au soir du 16 juillet 1759, ayant tout juste appris que le fort Niagara est assiégé, le marquis de Montcalm fait part dans une lettre de ses impressions à son second, le chevalier de Lévis:
"Je vois le Canada attaqué par six endroits: le Sault de Montmorency, la pointe de Lévis, Carillon, la tête des Rapides, Niagara, le fort Machault".
La remarque n'est pas anodine: plutôt que de nommer Québec, pourquoi Montcalm dissocie-t-il les opérations ayant cours à la Chute Montmorency de celles de la pointe Lévis?

Le 27 juin, les Britanniques arrivent à l'île d'Orléans, et y établissent un premier camp. James Wolfe, commandant de l'armée assiégeante, s'aperçoit que Montcalm a négligé la pointe Lévis, située sur la rive sud du fleuve, juste en face de Québec. Il envoie donc un détachement en prendre possession dans la soirée du 29, et dès le lendemain, les Britanniques commencent la construction de batteries d'artillerie. Celles-ci entrent en action dans la nuit du 12 au 13 juillet (juste après le fiasco du "Royal-Syntaxe"), et bombardent Québec sans relâche jusqu'à la reddition de celle-ci, le 18 septembre.

 Gravure tirée de Théorie nouvelle sur le mécanisme de l'artillerie,
Joseph Dulacq, 1741

Dans son Mémoire sur la défense du fort de Carillon de février 1759, l'ingénieur Desandrouins notait le caractère inhabituel d'un tel bombardement: "il est fort rare qu'on cherche à se rendre maître d'une place par le seul bombardement". Guillaume LeBlond donnait en 1743, dans son Traité de l'attaque des places, la raison du bombardement ordonné par Wolfe à l'été 1759:
"Bombarder une ville, c'est y jetter une quantité de Bombes pour en détruire les maisons & les principaux Edifices. Cette expedition se fait communement lorsqu'on ne peut pas présumer de s'emparer de la Ville par un Siége en forme".
Le plan initial de Wolfe était de débarquer sur la plaine de Beauport, au nord-est de la ville, pour pouvoir mener un siège "en forme", c'est-à-dire en suivant le modèle de siège selon Vauban. Constatant que Montcalm a établi de solides défenses entre les rivières Saint-Charles et Montmorency, il doit abandonner son projet de "s'emparer de la ville par un siège en forme", et choisit dans un premier temps l'option d'un bombardement massif depuis la pointe Lévis.

Vue de l'église Notre-Dame-de-la-Victoire, érigée en souvenir de la levée du siège de 1690,
et détruite en 1759, Richard Short, 1761, Bibliothèque et Archives Canada

En même temps qu'il bombarde Québec, Wolfe entreprend de forcer les défenses de Beauport. Les Britanniques débarquent dans la nuit du 8 au 9 juillet à l'Ange-Gardien, à l'est de la rivière Montmorency, et commencent à construire un camp retranché près de celle-ci. Se trouvant directement en face des positions françaises, situées sur l'autre rive, ils menacent dangereusement l'extrémité des défenses de Québec. Le 10 juillet, voyant les travaux britanniques, le chevalier de Lévis, qui commande dans cette partie, réorganise le camp retranché français, pour pouvoir faire face aux éventuelles attaques ou bombardements des Britanniques établis de l'autre côté de la rivière.
S'ensuit alors pendant tout le mois de juillet une situation voyant les deux camps ennemis adopter des dispositions tant défensives qu'offensives, les deux camps retranchés semblant "s'assiéger" mutuellement. Si les contemporains n'évoquent pas ici un "siège" à proprement parler, on retrouve dans les agissements des Français comme des Britanniques toutes les caractéristiques ou presque d'un véritable siège: reconnaissances, tentatives d'investissement, construction de batteries d'artillerie et bombardement des positions adverses, comme lors des journées des 15 et 16 juillet, qui voient les deux armées s'opposer dans un féroce duel d'artillerie des deux côtés de la rivière.
Montcalm mentionne le 17 juillet l'action de l'ingénieur De Caire, alors chargé des travaux dans cette partie (et qui s'était illustré quelques jours plus tôt dans un duel contre l'ingénieur canadien Chartier de Lotbinière):
"Ce soir M. de Caire, ingénieur, couronne par une sape et des places d'armes le précipice du Sault-Montmorency; ce sont deux à trois cents toises d'ouvrages qui valent bien le couronnement d'un chemin couvert".
Sape, places d'armes, couronnement d'un chemin couvert: Montcalm utilise ici un vocabulaire directement emprunté à l'art des sièges. La similitude avec le modèle de Vauban se retrouve le 29 juillet, lorsque le chevalier de Lévis dépêche 300 hommes avec des vivres pour trois jours, pour aller occuper les arrières du camp britannique et interdire à celui-ci toute communication avec la campagne, reproduisant ainsi le schéma d'un investissement de place.

La bataille livrée près des Chutes Montmorency le 31 serait ainsi une tentative "d'assaut" lancé par les Britanniques pour mettre fin à ce "siège" localisé. Mais la défaite britannique ne signifie pas leur abandon. Le mois d'août voit le "siège" des deux camps se poursuivre, et ce n'est que le 25 que les Britanniques commencent à évacuer leur camp de la rivière Montmorency.

A view of the fall of Montmorenci and the attack made by General Wolfe,
on the French intrenchments near Beauport, with the Grenadiers of the army,
July 31 1759, Hervey Smith, 1768

Un dernier "siège" prend place à la suite de la bataille des Plaines d'Abraham du 13 septembre. Lorsque Wolfe tente et réussit un débarquement en amont de Québec à l’Anse-au-Foulon dans la nuit du 12 au 13 septembre, il réalise ce que Montcalm redoutait depuis le début de la campagne : être en mesure d’assiéger Québec « dans les formes ». S’il y a bataille le 13, c’est parce que Montcalm, tout comme l’ensemble des officiers l’accompagnant, refuse l’éventualité même d’un siège de la ville. Avant même l’arrivée des Britanniques à la fin juin, le plan de défense de la capitale de la colonie excluait toute option permettant à Wolfe d’assiéger directement la ville. La raison principale en est le dénigrement constant dont font preuve les officiers de l’armée française à l’égard des fortifications de Québec.

Malgré le pessimisme ambiant quant à la qualité des fortifications de Québec, celles-ci ont quand même contraint les Britanniques à mener un siège "dans les formes". Dès le soir du 13 septembre, Townshend, ayant succédé à Wolfe tombé sur le champ de bataille, commence les préparatifs d’un siège. Utilisant au mieux la géographie de Québec, il décide, au lieu d’ouvrir des tranchées face aux bastions comme le feront les Français quelques mois plus tard, de se servir des Buttes-à-Neveu comme rempart naturel pour établir son armée. L’essentiel des travaux de siège britanniques entre les 14 et 17 septembre se résume ainsi à la construction de redoutes destinées à protéger les batteries érigées au sommet des buttes. L’artilleur canadien Louis-Thomas Jacau de Fiedmont dirige les tirs de l’artillerie de la ville pour freiner la besogne des travailleurs britanniques, et ainsi espérer les secours des restes de l’armée française. Les efforts de Fiedmont seront cependant insuffisants, et la ville capitule le 18 septembre.

Le « siège » de Québec de 1759, auquel je propose de privilégier le terme de « campagne », voit ainsi trois « sièges » localisés. Le bombardement de la ville depuis la pointe Lévis à partir du 12 juillet constitue un premier « siège » – ou plus exactement une sous-catégorie de siège, pour reprendre la définition de Guillaume LeBlond. Simultanément, le front distinct de la Chute Montmorency voit les deux camps retranchés français et britanniques « s’assiéger » mutuellement, la bataille du 31 juillet faisant figure d’assaut manqué par les Britanniques pour s’emparer de la « place » que représente le camp français. Enfin, le troisième « siège » est la conséquence directe de la défaite de Montcalm sur les plaines d’Abraham le 13 septembre. L’armée française n’ayant réussi à déloger les Britanniques des Plaines, ceux-ci ont tout loisir d’effectuer leurs travaux de siège face aux murs de la ville, entraînant la reddition de celle-ci le 18 septembre.

Voilà pour aujourd'hui (désolé pour la densité et la longueur de l'article, n'hésitez pas à ma poser vos questions en commentaires).


Si vous appréciez mes recherches et le contenu de ce blogue, acheter mon premier livre (qui est maintenant disponible en France!) serait une très belle marque d'encouragement (voir à droite, "Envie d'en savoir plus?"). Si vous ne voulez pas vous procurer le livre, mais que vous souhaitez tout de même m'encourager à poursuivre sur cette voie, vous pouvez faire un don via Paypal (voir à droite l'onglet "Soutenir un jeune historien"). Vous pouvez également partager cet article (ou tout autre de ce blogue), vous abonner au blogue ou à la page Facebook qui y est liée. Toutes ces options sont autant de petits gestes qui me montrent que mes recherches et le partage de celles-ci auprès d'un public large et varié sont appréciés, et qui m'encouragent à poursuivre dans l'étude d'aspects souvent méconnus de l'histoire militaire du 18e siècle.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

lundi 17 juin 2019

"Vauban en Amérique?"

Bonsoir!

Un court article pour ce soir, dans lequel j'aimerais vous faire part d'une petite merveille d'histoire numérique.

Lors du congrès de la French Colonial Historical Society / Société d'histoire coloniale française, qui avait lieu à Longueuil du 13 au 15 juin dernier, j'ai assisté à une présentation qui m'a permis de découvrir une plateforme numérique très intéressante pour les historiens, nommée Historiamatica. Cette plateforme, créée par quatre étudiants à la maîtrise en informatique appliquée à l'Histoire à l'Université de Sherbrooke, offre plusieurs articles et réflexions de qualité sur divers sujets de l'histoire, y compris sa partie numérique, encore trop méconnue.

La présentation était axée particulièrement sur leur dernier projet, réalisé à l'automne dernier sous la supervision d'un de leurs professeurs, et qui me parle directement (cliquer sur l'image pour accéder au site):

Ce projet est des plus utiles pour les historiens qui, comme moi, s'intéressent à la fortification et à la guerre de siège aux 17e et 18e siècles, tant en Europe qu'en Amérique du Nord. Il présente en effet l'influence de l'ingénieur militaire Vauban sur la fortification en Nouvelle-France. Je vous laisse découvrir les richesses de ce site, mais je peux vous donner quelques exemples de celles-ci: une carte des fortifications construites ou rénovées par Vauban en France (avec les sites des différents organismes les gérant), une carte de l'Amérique du Nord présentant les fortifications de la Nouvelle-France...

Au plan plus local, une superbe réalisation de ce site est la reproduction en 3D, avec l'aide de drones, du fort Chambly, maillon important de la chaîne de forts protégeant Montréal en suivant la vallée de la rivière Richelieu et du lac Champlain.


Outre cette modélisation du fort, un fond de carte permet de voir l'évolution des tracés de celui-ci, ainsi que différents documents d'archives (iconographiques principalement) le concernant.
Je vous encourage très vivement à aller jeter un oeil à ce très beau projet d'histoire numérique, qui sera un allié précieux pour les historiens de la fortification "à la Vauban"!

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

lundi 10 juin 2019

Congrès de la French Colonial Historical Society


Bonjour!

Pas d'article pour aujourd'hui, mais une petite annonce.

Je vais avoir le plaisir de participer cette année au Congrès annuel de la French Colonial Historical Society / Société d'histoire coloniale française, qui se déroulera cette semaine, du 13 au 15 juin, à Longueuil. 
J'y présenterais, au sein d'une double séance consacrée à la guerre de Sept Ans présidée par mon directeur de recherche, Alain Laberge, des résultats de recherche issus de mon mémoire de maîtrise et concernant le "siège" de Québec de l'été 1759. Un article reprenant les grandes lignes de ma communication suivra bientôt.

Voici ci-dessous le programme du Congrès, auquel il est encore temps de s'inscrire!

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

jeudi 6 juin 2019

Duel d'ingénieurs en plein siège de Québec

Bonsoir!

Étant plongé ces jours-ci dans la lecture fascinante du Montcalm, général américain de mon ami Dave Noël (ouvrage que je vous recommande fortement), je suis tombé sur une petite anecdote bien sympathique, que je souhaitais vous partager ici.

Alors que les Britanniques sont arrivés à l'Île d'Orléans le 27 juin et ont commencé leurs travaux de siège, un duel à l'épée oppose au début du mois de juillet deux ingénieurs militaires de l'armée française, le Canadien Michel Chartier de Lotbinière et le Français François de Caire, ingénieur de 28 ans arrivé en Nouvelle-France quelques semaines plus tôt.

Le Journal du siège de Québec attribué à François-Joseph de Vienne nous relate l'incident:
"7 juillet. M. de Lotbinière, cy-devant ingénieur en ce pays, a eu quelques altercations avec M. Decaire ingénieur ordinaire, de façon que les choses sont devenues si sérieuses qu'il fallut déguainer; le premier a reçu un coup d'épée qui lui passe dans l'épaule, mais qui n'est point dangereux; si cet accident lui est arrivé il n'y a point de sa faute d'autant qu'il avoit fait son possible pour ne pas mettre l'épée à la main; on pense qu'il gardera l'hôpital fort tranquillement pendant quelques mois, et sur la fin de la campagne il pourra sortir."
Le témoignage de François-Joseph de Vienne paraît très complaisant vis-à-vis de Lotbinière. De Vienne est certes un Français "canadianisé" (il occupe le poste de garde-magasin du roi à Québec depuis 1756, mais est présent en Nouvelle-France depuis 1738). On ne peut pour autant l'accuser de "favoriser" les membres de sa terre d'adoption. Une entrée dans son journal en date du 4 juin 1759 se veut très critique quant aux talents d'ingénieur de Lotbinière, tout en vantant ceux de son grand rival, le Français Pontleroy. De Vienne rejoint en cela bon nombre d'officiers français, mettant en lumière l'incompétence de l'ingénieur canadien. Bougainville le désigne par exemple sous le sobriquet si sarcastique de "Vauban du Canada"...

J'ignore hélas pour le moment les causes de ce duel. S'agit-il d'une marque de la rivalité entre ingénieurs métropolitains et coloniaux? La réputation de Lotbinière, et son rôle dans la difficile succession de Chaussegros de Léry au poste d'ingénieur en chef de la Nouvelle-France seront-ils parvenus aux oreilles du jeune ingénieur français? J'espère trouver davantage d'éléments concernant ce duel au cours de ma recherche.
Toujours est-il que la mise hors de combat de Lotbinière réduit encore le nombre d'ingénieurs militaires disponibles dans la colonie (même s'il reprendra du service pour la campagne de 1760), experts scientifiques de la guerre dont Bougainville mesurait toute l'importance à la fin de l'année 1758...

Voilà qui clôt ce petit article.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources: Dave Noël, Montcalm, général américain, Québec, Boréal, 2018; Journal du siège de Québec du 10 mai au 18 septembre 1759, attribué à François-Joseph de Vienne, nouvelle édition remaniée, mise à jour et présentée par Bernard Andrès et Patricia Willemin-Andrès, Québec, Presses de l'Université Laval, 2018.

jeudi 23 mai 2019

Chouaguen, "la cause directe de tous les troubles survenus dans la colonie"

Bonsoir!

J'aimerais aujourd'hui vous parler d'un site important de la guerre de Sept Ans en Amérique du Nord, que j'ai eu le plaisir de visiter en octobre 2018: les vestiges des forts britanniques de Chouaguen, situés dans l'actuelle ville d'Oswego, dans le nord de l'État de New York, sur la rive sud du lac Ontario.

En 1727, alors que la paix règne entre la France et la Grande-Bretagne depuis le traité d'Utrecht de 1713, les Britanniques s'installent à l'embouchure de la rivière Oswego (sur le site de l'actuelle ville d'Oswego, NY), sur les terres de la Confédération Iroquoise. Très vite, le poste de traite qu'ils y établissent devient un ensemble fortifié (trois forts tels que présentés sur la photo ci-dessous), qui assure une solide présence britannique dans la région du lac Ontario.

Panneau d'interprétation présentant les forts britanniques sur le site d'Oswego
(photo Joseph Gagné, octobre 2018)

En 1750, Roland-Michel Barrin de la Galissonière, ancien gouverneur par intérim de la Nouvelle-France entre 1747 et 1749, rédige un Mémoire sur les colonies de la France dans l'Amérique septentrionale, fort instructif concernant la situation stratégique de l'Amérique du Nord.
La Galissonière donne ainsi un avis particulièrement tranché sur la présence britannique à Chouaguen:
"Le fort Frontenac est au débouché du Lac Ontario, sur lequel les Anglais ont établi un poste ou fort appelé Chouaguen, qui est une des usurpations des plus manifestes et en même temps des plus nuisibles au Canada. Ce poste placé sur un terrain et au bord d’un lac, dont les Français ont toujours été en possession n’a été établi par les Anglais, que nombre d’années depuis le Traité d’Utrecht, et dans le temps de la plus profonde paix. On se borna alors de la part du gouverneur du Canada à des protestations, et le poste a subsisté et subsisté, au lieu qu’il fallait le détruire dans l’origine par la force. […] On n’entrera pas ici dans une plus longue discussion sur le point de droit : mais l’on ne doit pas omettre d’observer que ce poste qui a été presque regardé comme un objet de peu d’importance, est capable de causer la ruine entière du Canada, et lui à déjà porté les plus rudes coups. C’est la que les Français font souvent un commerce frauduleux qui fait passer à l’Angleterre les profits les plus clairs que le Canada devrait donner à la France. C’est la que les Anglais prodiguent aux Sauvages l’eau de vie dont l’usage leur avait été interdit par les ordonnances de nos Rois, par ce qu’il les rend furieux. Enfin c’est là que les Anglais attirent toutes les Nations sauvages, et qu’ils tachent a force de présents non seulement de les gagner, mais encore de les engager à assassiner les traiteurs français répandus dans la vaste étendue des forêts de la Nouvelle France. Tant que les Anglais posséderont Chouaguen on ne pourra être que dans une défiance perpétuelle des Sauvages qui ont été jusqu’ici le plus affidés aux Français : on sera obligé d’entretenir dans la plus profonde paix deux fois plus de troupes que l’état de la colonie ne l’exige ou ne le comporte; d’établir et de garder des forts en une infinité d’endroits et d’envoyer presque tous les ans des détachements très nombreux et très dispendieux pour contenir les différentes Nations des Sauvages. La navigation des Lacs sera toujours en risque d’être troublée, la culture des terres ne s’avancera qu’à demi et ne pourra se faire que dans le centre de la colonie, enfin on sera toujours dans une situation qui aura tous les inconvénients de la guerre sans même en avoir les avantages. Il ne faut donc rien épargner pour détruire ce dangereux poste à la première occasion de représailles que les Anglais en fourniront par quelque une de ces hostilités qu’ils ne sont que trop accoutumés de commettre en temps de paix, supposé qu’on ne puisse se le faire céder gré agré moyennant quelque équivalent."
Contrebande, tentatives de détourner les nations autochtones de l'alliance française, perturbation de la navigation sur le lac Ontario: le ton pour le moins virulent, quasi apocalyptique employé par La Galissonière présente sans détour la menace que font peser les trois forts britanniques sur la Nouvelle-France. Cette virulence vis-à-vis de Chouaguen se retrouve dans le discours et les actions des successeurs de La Galissonière, Jonquière, Duquesne puis Vaudreuil. Ce dernier, en poste à partir de 1755, alors que les hostilités entre Français et Britanniques ont éclaté un an plus tôt, porte ses principaux efforts sur l'éradication de la menace britannique de Chouaguen, comme il s'en confie au ministre dans une lettre du 24 juillet 1755:
"Quelque grand soit le mal, il faut que j’y remédie, et pour remplir mes vues et mon zèle à cet égard, je ne saurais perdre de vue mon projet sur Chouaguen, puisque du succès de ce projet dépend la tranquillité de la colonie. […] Si je différais l’expédition de Chouaguen et que les Anglais, après s’être rendus maîtres de Niagara, fortifiassent solidement ce fort, il est sensible qu’ils nous boucheraient la communication des postes du sud, et qu’ils se mettraient en état d’envahir tous nos pays d’en haut. Chouaguen pris et rasé, tous les progrès que les Anglais pourraient avoir faits jusqu’alors, tombent. Quand bien même les Anglais auraient pris Niagara, je ne leur donnerai pas le temps de s’y établir, et par la même expédition je les en délogerai. Chouaguen est depuis l’instant de son établissement le rendez-vous des différentes nations sauvages. C’est de Chouaguen que sortent tous les colliers et les paroles que les Anglais font répandre chez les nations des pays d’en haut. Ça toujours été à Chouaguen que les Anglais ont tenu conseil avec les nations et qu’à force de présents, principalement en boissons enivrantes, ils les ont déterminées à assassiner les François. Enfin, c’est par conséquent Chouaguen qui est la cause directe de tous les troubles survenus dans la colonie, et des dépenses infinies qu’ils ont occasionnées au roi. De la destruction de Chouaguen il s’en suivra."
On reconnaît la similitude dans son ton avec celui de La Galissonière cinq ans plus tôt... Si l'offensive britannique de l'année 1755 contraint Vaudreuil à renoncer à son projet sur Chouaguen, l'arrivée en 1756 de renforts venus de France, menés par le marquis de Montcalm, lui permet de mettre à exécution son dessein. La prise des forts britanniques à l'été 1756 (malgré la mort regrettable de l'ingénieur Lombard de Combles) permet aux Français de s'assurer le contrôle du lac Ontario, en plus de porter un rude coup aux intérêts britanniques, qui perdent là une base offensive d'importance.

Voilà qui clôt cet article pour aujourd'hui.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources: Roland-Michel Barrin de la Galissonière, Mémoire sur les Colonies de la France dans l'Amérique Septentrionale; Lettre de M. de Vaudreuil au Ministre de la Marine, 24 juillet 1755, dans Extraits des archives des ministères de la Guerre et de la Marine à Paris: Canada, correspondance générale, MM. Duquesne et Vaudreuil, gouverneurs-généraux, 1755-1760, Québec, Imprimerie L-J Demers & Frère, 1890, p. 46-49.

jeudi 16 mai 2019

"J'ay pour ce pays cy le péché originel, c'est d'être François"

Bonsoir!

Dans un précédent article portant sur les ingénieurs militaires canadiens en Nouvelle-France, j'avais brièvement mentionné l'opposition entre Français et Canadiens lors de la succession de Chaussegros de Léry au poste d'ingénieur en chef de la colonie. Pour un bref rappel, à la mort de Chaussegros de Léry en mars 1756, deux candidats sont proposés pour lui succéder. Le marquis de Vaudreuil et les Canadiens souhaitent confier la charge à l'un des leurs, l'ingénieur Michel Chartier de Lotbinière, tandis que les officiers français proposent un ingénieur français d'expérience, Nicolas Sarrebource de Pontleroy, alors en poste à Louisbourg. Les débats entre les deux partis sont longs et difficiles, et il faut l'intervention auprès de la Cour de Versailles de l'ingénieur Louis Franquet, supérieur de Pontleroy, pour que celui-ci soit nommé par le roi.

Grâce à mon excellent ami Joseph Gagné (un grand merci à toi Joseph!), je suis très récemment tombé sur quelques documents des plus intéressants sur cette affaire. Le site Archives de la Nouvelle-France est en effet une ressource extrêmement précieuse pour l'accès aux sources traitant de la Nouvelle-France, grâce aux efforts conjoints d'institutions comme Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Bibliothèque et Archives Canada, les Archives Nationales d'Outre-Mer et les Archives Nationales françaises.

J'ai ainsi pu mettre la main sur le brevet d'ingénieur en chef du Canada accordé par Louis XV à Pontleroy le 9 avril 1757, que voici:


En voici la transcription (j'ai respecté l'orthographe originale, sans la moderniser):

"Aujourd’huy 9. Avril 1757. Le Roy etant à Versailles, voulant donner au S. de Pontleroy Ingenieur à l’Isle Royale des marques de la satisfaction que Sa Majesté à des services qu’il lui a rendus tant en France que dans laditte Colonie, en l’etablissant Ingenieur en chef en Canada à la place du feu S. de Léry, Et sachant qu’il a l’experience, les connoissances et les talents necessaires pour en bien remplir les fonctions, Sa Majesté l’a retenu et ordonné, retient et ordonne Ingenieur en chef audit paÿs de Canada, pour en laditte qualité visiter les fortiffications de laditte Colonie, dresser les plans, devis et marchez et suivre l’execution des ouvrages qui y seront nécessaires, et pour laditte charge exercer, en joüir et user aux honneurs, autorités, prerogatives et droits y apartenants et aux appointements qui lui seront ordonnés par les Etats et Ordonnances qui seront pour cet effet expédiés. Mande Sa Majesté au S. Mis de Vaudreuil Gouverneur son Lieutenant général de la Nouvelle France de faire reconnoitre led. S. de Pontleroy en Laditte qualité d’Ingenieur en chef de tous ceux et ainsy qu’il apartiendra, et au S. Bigot Intendant de justice, police et finances audit paÿs de le faire payer des appointements qui lui seront ordonnés. Et pour témoignage de sa volonté, Sa Majesté m’a commandé d’expedier le present Brevet qu’Elle a voulu signer de sa main et être contresigné par moy son Conseiller Secrétaire d’Etat et de ses commandements et finances."
Ce document est intéressant sur bien des points, notamment concernant les fonctions d'ingénieur en chef au sein de la colonie. De même, le brevet accordé à Pontleroy est censé mettre fin aux tensions entre Vaudreuil et Montcalm concernant la succession de Chaussegros de Léry, et rappelle au gouverneur canadien son devoir de respecter la décision royale.
Pourtant, tout au long de l'année 1758, Pontleroy ne cesse de se plaindre au ministre du traitement que lui inflige Vaudreuil, vexé de n'avoir pas pu offrir le poste à son protégé Lotbinière. Il écrit ainsi 
"Mr le Marquis de Vaudreuil avoit désiré cette place pour Mr de Lobinière son parent [...] aussy ai-je été regardé en arrivant comme un intrus et comme un homme envoyé pour détruire les abus dans toutes les parties de la fortification."



Pontleroy dénonce à plusieurs reprises les abus de pouvoir et les malversations financières auxquelles se livrent plusieurs officiers dans la colonie, à commencer par l'ingénieur Lotbinière. Or, ces accusations portées contre l'ingénieur canadien se retrouvent sous la plume de plusieurs autres officiers... Il explique ainsi le mépris dont il est victime de la part de Vaudreuil par son intégrité et son refus de participer à ces abus... Au-delà du ton auto-valorisant que l'on retrouve dans la plupart des écrits d'officiers, la carrière de Pontleroy, tant en Europe qu'en Amérique, plaide nettement en sa faveur, son seul véritable échec étant le siège de Québec de 1760, mené dans un contexte particulièrement difficile...
Plus loin, se plaignant qu'on lui aurait refusé un outil qu'on accorde d'ordinaire aux ingénieurs, il utilise des termes particulièrement forts, illustrant selon lui le fossé séparant les Français des Canadiens:
"j’ay pour ce pays cy le péché originel, c’est d’être françois et censeur par ma conduite des abus, car je me garde bien de l’être par mes discours."











C'est sur ces mots lourds de sens quant aux tensions que connaissait la colonie que je vous laisse pour aujourd'hui.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources: ANOM, Colonies, D2C 2/fol.112v, Brevet d'Ingénieur en chef en Canada pour le Sieur de Pontleroy, Ingénieur à l'Ile Royale, en remplacement du Sieur de Léry, décédé. ANOM, Colonies, C11A 103/fol.404-407, Lettre de Nicolas Sarrebource Maladre de Pontleroy au ministre. À Québec, 1er décembre 1758.