jeudi 30 janvier 2020

Une magnifique carte britannique du siège de Québec de 1760

Bonjour!

Je vous partage aujourd'hui une autre belle découverte, ici iconographique.

J'ai été mis au courant hier (un grand merci à Mathieu Perron) de la récente mise en ligne d'une collection exceptionnelle de documents, celle des cartes militaires possédées par le roi George III de Grande-Bretagne, dont le règne s'étend de 1760 à 1820. Vous pouvez consulter à ce sujet l'article (en anglais) du journal The Guardian ici.

Il ne s'agit ni plus ni moins que d'un ensemble de plus de 3 000 cartes et gravures présentant des campagnes, sièges et batailles de conflits où l'Angleterre fut impliquée (les guerres de succession du 18e siècle, les guerres napoléoniennes du début du 19e), mais aussi des guerres plus "lointaines", comme celles entre les Habsbourg d'Autriche et les Ottomans au 16e siècle ou les guerres russo-turques du 18e siècle.

Je vous laisse ici le lien permettant d'accéder à cette formidable collection:

Je n'ai que très rapidement survolé pour l'instant les richesses de cet ensemble, pour ainsi dire je n'ai regardé que les cartes concernant la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France. J'ai non seulement constaté la présence de cartes assez justes de la région de Québec en 1759-1760, mais je suis surtout tombé sur une pièce qui m'intéresse au plus haut point: cette magnifique carte représentant la bataille de Sainte-Foy du 28 avril 1760, et surtout le siège mené par les Français contre la ville de Québec qui suit immédiatement la bataille! (Vous pouvez consulter ici mon article au sujet de l'échec français devant Québec).

Map of the Battle of Sainte-Foy, 1760 (datée "1760 or later")
Notice complète disponible ici



À première vue, on pourrait s'étonner de la présence de deux événements distincts sur une même carte. C'est là qu'une petite explication sur la cartographie militaire s'impose. De manière très résumée (j'aurais bien des choses à dire sur ce sujet), la cartographie militaire des 17e et 18e siècles répond à des objectifs bien précis: plutôt que d'avoir une simple représentation "physique" d'un territoire, la carte doit surtout en exprimer les possibilités d'utilisation militaires sur le terrain. La carte "militaire" s'appuie donc sur les représentations d'événements militaires passés comme des batailles, des sièges, mais aussi des marches d'armées ou l'établissement de camps. Quelques fois, des suggestions pour des campagnes futures peuvent aussi y figurer. La carte militaire, souvent accompagnée de mémoires explicatifs, a ainsi une profonde dimension didactique, destinée à préparer de possibles futures campagnes sur le territoire représenté.

Ici, concernant cette carte de Québec avec la bataille de Sainte-Foy et le siège qui s'ensuit, la seule incertitude est celle de sa date (1760 ou après). La guerre de Sept Ans se termine en 1763, et pendant les trois années séparant la conquête du Canada du traité de Paris qui reconnaît la cession de la colonie, Québec est susceptible d'être la cible d'une nouvelle attaque française. Advenant la reprise de la ville par les Français, un tel document représentant notamment les travaux de siège peut s'avérer très utile...




Au-delà de ces considérations, cette carte revêt un intérêt particulier à mes yeux puisqu'elle présente justement les travaux de siège des Français, ce qui permet d'en avoir une visualisation bien plus "concrète" que les descriptions textuelles dans les sources... En tout cas, j'ai trouvé un excellent allié iconographique pour mes prochaines conférences sur le siège de Québec de 1760!

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

mercredi 29 janvier 2020

Une reconstitution de la basse-ville de Québec en 1759

Bonjour!

Je vous partage aujourd'hui une petite vidéo (5 minutes) réalisée par la ville de Québec, qui propose une reconstitution très intéressante de la basse-ville de Québec au moment de la campagne de 1759 menée par les Britanniques contre la capitale de la Nouvelle-France (voir ici mon article sur le/les sièges de Québec).

L'animation permet de voir les différents éléments qui assuraient la défense de la basse-ville, et surtout de les replacer dans l'aspect actuel de la ville (la vidéo date de 2014).

Bon visionnage!


À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

jeudi 23 janvier 2020

Quel sort pour les officiers français après la reddition de Montréal de 1760?

Bonsoir!

Je souhaite aujourd'hui vous partager quelques éléments pour faire suite à mon article sur le refus d'Amherst d'accorder les honneurs de la guerre aux garnisons françaises de la Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans (voir mon article ici).

L'acte de capitulation de Montréal du 8 septembre 1760 précisait que "toute la garnison de Montréal doit mettre bas les armes, et ne servira point pendant la présente guerre". L'intérêt stratégique d'une telle mesure pour les Britanniques est de priver Louis XV d'officiers et de soldats aguerris pour ses prochaines campagnes européennes. Mais au-delà de cet aspect stratégique, ce geste d'Amherst est un rude coup porté aux officiers français. Non seulement leur honneur de gentilhomme est touché, mais surtout, l'interdiction de combattre pour le restant du conflit prive ces professionnels de la guerre de possibilités de faire avancer leur carrière.


Certains de ces officiers, comme le chevalier de La Pause ou le comte de Malartic, sont ainsi réformés (c'est-à-dire qu'ils conservent leur grade, mais sont mis temporairement hors de service).

De rares officiers connaissent un meilleur sort, en obtenant une dispense qui les autorise à servir à nouveau. Je ne citerai ici que l'exemple le plus marquant, celui du chevalier de Lévis, qui avait succédé au marquis de Montcalm à la tête des troupes régulières françaises en Nouvelle-France à la mort de ce dernier à la bataille des Plaines d'Abraham du 13 septembre 1759.

Le 17 février 1761, Lévis écrit une lettre adressée à William Pitt, un des principaux ministres britanniques et au général Ligonier, courtisan proche du nouveau roi George III, et dont voici la teneur:
"La capitulation qui a été faite entre M. le général Amherst et M. de Vaudreuil, gouverneur général du Canada, porte que les troupes que je commandais dans ce pays ne doivent pas servir de la présente guerre. C'est un événement très contraire et décisif pour ma fortune, puisqu'il m'empêchera de mériter les grâces qu'il pourrait plaire au Roi mon maître de m'accorder. La générosité avec laquelle j'en ai usé envers les troupes de Sa Majesté Britannique, que le sort de la guerre a fait tomber dans mes mains et mon humanité à empêcher les cruautés des sauvages, ce qui est connu de tous les officiers généraux et particuliers des troupes anglaises qui ont servi en Amérique, me font espérer que vous voudrez bien vous intéresser pour moi auprès de Sa Majesté le Roi d'Angleterre pour me permettre de servir".
Il appuie sa demande d'une autorisation de servir par le comportement qu'il a adopté envers ses adversaires en Amérique, mettant de l'avant la culture militaire partagée par les deux belligérants, qui repose sur un respect et une courtoisie mutuelle (voir mes articles à ce propos ici et là).

Le 10 mars suivant, le général Ligonier lui répond que sa demande a été acceptée, non sans une pointe d'humour:
"J'ai eu l'honneur de mettre sous les yeux de Sa Majesté le désir que vous avez de servir et les avantages qui vous en résulteraient. La manière généreuse avec laquelle vous avez traité nos Anglais a d'abord déterminé Sa Majesté d'accorder votre demande. Vous êtes donc en liberté, Monsieur, de servir en Europe seulement. Si le Roi excepte l'Amérique, c'est votre faute, vous y avez servi avec trop de distinction".
Quelques jours plus tard, le 24 mars, Pitt répond également à Lévis, et lui confirme (plus sobrement) que George III lui accorde l'autorisation de servir en Europe.

Rares sont cependant les officiers à obtenir une telle faveur. Certains trouvent toutefois un moyen de se montrer utile tout en ne combattant pas. C'est le cas pour certains ingénieurs militaires, véritables experts scientifiques et techniques au sein des armées européennes (voir ici mon article présentant les ingénieurs).

Il n'est pas rare au siècle des Lumières que ces experts soient "prêtés" par un monarque à une puissance amie. L'excellence de la formation française (notamment celle reçue à l'École Royale du Génie de Mézières à partir de 1748, voir ici) est la plus demandée, et le 18e siècle fourmille d'exemples de missions militaires au cours desquelles les ingénieurs militaires vont aider soit à construire ou renforcer des fortifications, soit pour former des ingénieurs locaux.

C'est le cas notamment en 1761. Devant la crainte d'une possible attaque des Ottomans, le Grand-Maître de l'Ordre des Chevaliers de Saint-Jean, qui contrôle l'île de Malte (point stratégique au sud de la Sicile) requiert l'aide de Louis XV. Or la guerre fait encore rage en Europe, et le roi de France ne peut se permettre de se priver des services de ses ingénieurs militaires. Il décide donc d'envoyer certains ingénieurs ayant servi au Canada, "inoccupés" par la force des choses (en l'occurrence par l'article de la capitulation de Montréal leur interdisant de combattre) dans une mission technique.

Quatre ingénieurs sont ainsi envoyés à Malte en mai 1761:
- Nicolas Sarrebource de Pontleroy, ancien ingénieur en chef de la colonie depuis 1757 (voir ici les difficultés qu'il a rencontrées dans cette tâche);
- Jean-Nicolas Desandrouins, qui s'est illustré à plusieurs reprises et à livré un mémoire très complet sur la défense du fort Carillon (voir ici);
- François de Caire, dont le court séjour en Nouvelle-France fut marqué par son duel victorieux contre l'ingénieur canadien Michel Chartier de Lotbinière (voir mon article à ce sujet ici);
- François Fournier, qui fut chargé de la défense en 1759 du fort de l'Île-aux-Noix au nord du lac Champlain.

Cette mission technique est placée sous le commandement de François-Charles de Bourlamaque, officier compétent et respecté et second du chevalier de Lévis lors de la dernière campagne de 1760. Petite ironie du sort, le 10 mars 1761, Lévis avait écrit une nouvelle lettre au général Ligonier, par laquelle il demandait une autorisation de combattre pour Bourlamaque, mais il semble qu'il n'ait jamais eu de réponse à ce sujet...

Du séjour maltais des cinq officiers, on ne sait hélas que très peu de choses, si ce n'est qu'il fut très court (quelques mois tout au plus, puisqu'on retrouve des traces de Desandrouins à Strasbourg en 1762). Leur mission à Malte s'est résumée à une inspection et à une validation (avec quelques légères améliorations) des fortifications construites par un autre ingénieur français, le chevalier de Tigné, au cours d'une mission technique semblable en 1715, et dont un aperçu est visible sur cette carte de 1724.

Les villes, forts et châteaux de Malte, gravure de Claude-Auguste Berey, 1724,
disponible sur Gallica



De ces ingénieurs, Desandrouins est celui qui connaîtra par la suite la carrière la plus intéressante. Lors de la guerre d'Indépendance américaine, il commande les ingénieurs militaires du corps expéditionnaire français envoyé pour aider les insurgés américains, et fera profiter à l'alliance franco-américaine de son expérience de la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France. J'aurai certainement l'occasion d'en parler plus longuement dans un futur article.

Pour en apprendre plus sur le destin étonnant d'autres officiers de l'armée française après la reddition de Montréal, je vous recommande de lire le livre de mon excellent ami Joseph Gagné (auteur du blogue Curieuse Nouvelle-France), Inconquis: deux retraites françaises vers la Louisiane après 1760, édité par Septentrion.

Voilà qui conclut cet article pour aujourd'hui.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources:
- Anne Blanchard, Dictionnaire des ingénieurs militaires, 1691-1791, Montpellier, Université Paul Valéry, 1981.
- Henri-Raymond Casgrain, Lettres du Chevalier de Lévis concernant la guerre du Canada, 1756-1760, Montréal, C. O. Beauchemin & Fils, 1889.
- Henri-Raymond Casgrain, Lettres et pièces militaires. Instructions, ordres, mémoires, plans de campagne et de défense 1756-1760, Québec, L-J. Demers & Frère, 1891.
- Stephen Spiteri et Hermann Bonnici, " "À la Vauban": French military architecture in eighteenth century Malta", dans Michèle Virol, Philippe Bragard et Nicolas Faucherre (dir.), L'influence de Vauban dans le monde, Besançon et Namur, Réseau des sites majeurs de Vauban et Les amis de la citadelle de Namur, 2014, p. 119-128.

jeudi 9 janvier 2020

Bougainville et la "don Quichotterie" du marquis de Vaudreuil

Bonsoir!

Pour vous souhaiter une bonne année 2020, je vous reviens avec une petite drôlerie issue des écrits de Bougainville.

Je vous avais présenté précédemment les opinions assez péjoratives de Bougainville sur Monsieur de Rigaud, frère du gouverneur général de la Nouvelle-France, le marquis de Vaudreuil (voir mon article ici).

Pierre de Rigaud de Vaudreuil de Cavagnial, marquis de Vaudreuil (1698-1778),
Portrait attribué à Donat Nonotte, vers 1753-1755, Bibliothèque et Archives Canada

Le jeune et bouillant officier français ne s'est pas privé pour mettre également par écrit quelques remarques cinglantes envers le gouverneur de la colonie. Un exemple est donné lors de la campagne de l'été 1758.

Au début de l'année 1758, le marquis de Vaudreuil compte planifier une campagne similaire à celle de l'année précédente. En 1757, il avait en effet profité de l'expédition britannique contre la forteresse de Louisbourg (sur l'actuelle Île du Cap-Breton, Nouvelle-Écosse), qui avait mobilisé la majeure partie de leurs troupes disponibles en Amérique du Nord (et qui s'était soldée par un échec), pour envoyer le marquis de Montcalm assiéger victorieusement le fort William Henry, sur la rive sud du lac Saint-Sacrement (actuelle ville de Lake George, dans l'État de New York. Voir mes articles sur la préparation logistique de ce siège, et sa représentation dans le film Le Dernier des Mohicans).

Pour Vaudreuil, le doute n'est pas possible: les Britanniques consacreront tous leurs efforts à la conquête de Louisbourg, ce qui lui laissera le champ libre sur les autres fronts. Dès le mois de mars, les Français sont au courant des préparatifs britanniques pour assiéger Louisbourg, ce qui conforte Vaudreuil dans son idée. Il prévoit alors une expédition, menée par le chevalier de Lévis, sur la ville de Corlar (Schenectady, État de New York). Cette diversion occupera les forces britanniques dans la région des lacs Champlain et Saint-Sacrement, et permettra à Montcalm, à la tête de l'armée rassemblée au fort Carillon (Ticonderoga, État de New York), d'aller assiéger le fort Edward, situé à 25km de l'ancien fort William Henry, et d'ainsi s'assurer d'une maîtrise totale sur la région.

Les instructions qu'il remet à Montcalm le 23 juin, en plus de détailler le plan de la diversion sur Corlar/Schenectady, montrent la confiance dans laquelle il baigne:
"Supposé que les ennemis, comme il y a lieu de le craindre par les dépositions des derniers prisonniers, ne viennent au lac Saint-Sacrement, où était situé le fort Georges (nom donné par les Français au fort William Henry), cette démarche de la part des ennemis peut avoir deux objets. Le premier, s'ils peuvent en avoir les moyens, ce qui n'est pourtant pas vraisemblable, s'il est vrai qu'ils entreprennent l'expédition de Louisbourg, est de venir attaquer Carillon. Le second peut être la démonstration d'une défensive audacieuse, ce qui paroît plus croyable".
À l'entrée du 30 juin 1758 de son journal de campagne, Bougainville commente la stratégie de Vaudreuil en ces termes: "Persistera-t-il dans son aveugle sécurité pour cette frontière? S'opiniâtrera-t-il à sa don Quichotterie de Corlar?" Le ton de Bougainville est particulièrement cinglant en cela qu'il renvoie au célèbre personnage de la littérature espagnole Don Quichotte, connu pour ses projets chimériques et invraisemblables...

Étant un proche du marquis de Montcalm, commandant des troupes françaises qui a connu une relation pour le moins houleuse avec Vaudreuil, Bougainville a pris fait et cause pour l'officier français, ce qui explique en partie le ton qu'il utilise en évoquant les Canadiens, et ici Vaudreuil.

Pourtant, toutes ses remarques ne sont pas à lire sous ce seul prisme. La pique de Bougainville quant à la "don Quichotterie" de Vaudreuil, si elle traduit le ton sarcastique auquel l'officier habitue ses lecteurs, met tout de même en lumière l'erreur de Vaudreuil dans son appréhension et sa planification de la campagne à venir. En étant persuadé que l'opération contre Louisbourg contraindra les Britanniques à l'inaction dans les autres parties, Vaudreuil se trompe lourdement. Le déséquilibre numérique des forces en Amérique, présent dès 1755 en faveur des Britanniques, s'est fortement amplifié en 1758. Au début de la campagne de 1758, ceux-ci sont en effet capables de mobiliser près de 50 000 hommes de troupes. Dans les derniers jours de juin, Montcalm et Bougainville, alors au fort Carillon, sont au courant que près de 20 000 ennemis sont postés autour du fort Edward. C'est ce qui explique l'emportement de Bougainville concernant Vaudreuil et l'aveuglement de ce dernier quant aux forces en présence en Amérique. Le détachement mené par Lévis sur Corlar (1600 hommes, dont 400 soldats d'élite des troupes de Terre) serait ainsi d'une utilité infiniment supérieure à Carillon...

L'erreur de jugement de Vaudreuil n'aura cependant pas de conséquence sur la suite immédiate de la campagne, Montcalm brisant l'offensive britannique sur le lac Champlain en remportant une éclatante victoire devant le fort Carillon le 8 juillet 1758.

Voilà qui clôt cet article pour ce soir.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin


Sources:

- Mémoire pour servir d'instruction à M. le marquis de Montcalm, donné par M. le marquis de Vaudreuil pour la campagne 1758, dans Henri-Raymond Casgrain, Lettres et pièces militaires. Instructions, ordres, mémoires, plans de campagne et de défense 1756-1760, Québec, Imprimerie L.-J Demers & Frère, 1891, p. 25-26. Casgrain date le mémoire du 23 janvier 1758, mais il date bien du 23 juin.

- Louis-Antoine de Bougainville, Écrits sur le Canada. Mémoires, journal, lettres, Québec, Septentrion, 2003.

lundi 30 décembre 2019

Un 30 décembre en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans

Bonjour!

Aujourd'hui est une date spéciale pour moi, puisqu'il s'agit tout simplement de mon anniversaire. 
Je me suis demandé, par curiosité, ce que les sources que j'utilise pour étudier la guerre de Sept Ans dévoilent pour cette date du 30 décembre.

Une rapide recherche m'a permis de constater que cette date apparaît très peu, ce qui est relativement compréhensible, les sources que j'utilise émanant principalement d'acteurs militaires du conflit, or l'hiver est une saison plus "calme" en termes d'opérations militaires...

Ainsi, dans l'ensemble des journaux d'officiers français (et leurs correspondances) dont je dispose, j'ai trouvé deux mentions du 30 décembre.

La première se trouve dans le journal de campagne du marquis de Montcalm, commandant des troupes françaises en Nouvelle-France à partir de 1756. Il s'agit d'une allusion à une série de rencontres faites le 30 décembre 1756 entre le marquis de Vaudreuil, gouverneur de la Nouvelle-France, et plusieurs délégations d'alliés autochtones, et des festivités les entourant.

La deuxième est une lettre du 30 décembre 1757 du marquis de Montcalm à son second, le chevalier de Lévis. La lettre est assez longue, et tourne principalement autour d'affaires diverses concernant l'organisation de l'armée (en effet, même si l'hiver est une saison où l'on ne livre traditionnellement pas de combats, les armées ne restent pas inactives, et préparent la campagne suivante).

Plusieurs sujets sont évoqués, comme les besoins en artillerie des forts Frontenac et Niagara ou les vivres et munitions nécessaires à une hypothétique expédition sur le fort Lydius (nom donné par les Français au fort Edward, situé à quelques kilomètres du fort William Henry, que Montcalm avait assiégé victorieusement en août 1757). La rédaction d'un mémoire concernant ce projet d'expédition est confiée au chevalier Le Mercier, officier français commandant de l'artillerie du Canada qui s'était tristement illustré lors du lamentable échec contre William Henry en mars 1757. Le mémoire en question sera présenté en mars 1758 par Le Mercier à Montcalm.

Montcalm nous renseigne également sur les tensions pouvant exister entre les troupes de la Marine et les régiments réguliers, évoquant les querelles concernant l'affectation d'officiers d'artillerie nouvellement arrivés dans la colonie et la volonté de chacun des corps d'armée d'accueillir ces officiers spécialisés...

Montcalm conclue sa lettre sur un tout autre sujet, qui intervient à plusieurs reprises dans sa correspondance échangée avec Lévis: les soirées de jeu que donne chez lui l'intendant Bigot.




À ce sujet, je vous invite à faire un tour sur mon article faisant un récapitulatif de ma participation aux Fêtes de la Nouvelle-France d'août 2019 à Québec. J'ai en effet donné en compagnie de mon excellent ami Joseph Gagné une conférence consacrée au divertissement militaire en Nouvelle-France au 18e siècle, et j'y ai évoqué le jeu des officiers chez l'intendant. Des extraits vidéos de cette conférence accompagnent mon article, notamment l'extrait où je parle du jeu. L'article et les vidéos sont disponibles ici.

Voilà qui clôt ce petit article pour aujourd'hui.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin

Sources:

- Henri-Raymond Casgrain, Journal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759, Québec, Imprimerie L-J Demers & Frère, 1895.
- Henri-Raymond Casgrain, Lettres du marquis de Montcalm au chevalier de Lévis, Québec, Imprimerie L-J Demers & Frère, 1894, Lettre du 30 décembre 1757, p. 107-111.

jeudi 19 décembre 2019

Louisbourg 1758, Montréal 1760: Jeffery Amherst et l'absence de "reddition honorable".

Bonsoir!

Je vous ai déjà parlé dans d'autres articles de la reddition des places au 18e siècle, et plus particulièrement de ce qu'on appelle la reddition "honorable". J'ai par exemple évoqué les redditions de Québec (voir ici) et de Niagara (ici) en 1759, ou encore celle du fort William Henry de 1757 et son traitement dans le film Le Dernier des Mohicans (voir ici).

J'aimerais ici m'intéresser aux cas contraires, ceux pour lesquels une garnison assiégée se voit refuser les "honneurs de la guerre".

Refuser les honneurs de la guerre à une garnison peut être perçu comme une volonté d'humilier le vaincu, surtout si celui-ci a opposé une défense vigoureuse. C'est une atteinte directe à l'honneur des officiers de la garnison, et un geste allant à l'encontre des codes de courtoisie et de respect mutuels entre nobles.

Un exemple permettant de comprendre l'humiliation que représente un refus des honneurs de la guerre en cas de belle défense est celui du siège de Louisbourg par les Britanniques en 1758. La garnison de la puissante forteresse française de l'Isle Royale (voir ici une courte vidéo sur l'histoire de cette forteresse) capitule le 26 juillet 1758, au terme d'un siège éprouvant de 45 jours, durée particulièrement longue pour l'époque (voir ici mon article sur la durée qu'on considère "normale" d'un siège au 18e siècle). Malgré la très belle défense de la garnison commandée par le chevalier de Drucour, gouverneur de Louisbourg, le général britannique Jeffery Amherst refuse aux Français les honneurs de la guerre, et renvoie les troupes françaises en Europe, pour y être échangées contre des prisonniers britanniques.

Portrait de Jeffery Amherst par Joseph Blackburn, 1758,
Mead Art Museum, Amherst (Massachussetts)

La réaction du ministre de la guerre, le maréchal de Belle-Isle, est on ne peut plus claire quant à l'humiliation que représente ce refus des honneurs de la guerre. Dans une lettre du 19 février 1759 au marquis de Montcalm, commandant de l'armée française en Amérique, il enjoint ce dernier à n'accepter en aucun cas de telles conditions lors d'éventuelles redditions futures:

"J'ai répondu de vous au Roi; je suis bien assuré que vous ne me démentirez pas, et que, pour le bien de l'État, la gloire de la nation et votre propre conservation, vous vous porterez aux plus grandes extrémités plutôt que de jamais subir des conditions aussi honteuses que celles qu'on a acceptées à Louisbourg, dont vous effacerez le souvenir."
Si les Français réussissent à obtenir des conditions assez avantageuses lors de la capitulation de Québec le 18 septembre 1759, la dernière campagne en Nouvelle-France en 1760 voit à deux reprises l'honneur des armes françaises bafouées par un refus britannique d'accorder aux vaincus une reddition honorable: au fort Lévis le 25 août et quelques jours plus tard, le 8 septembre, à Montréal.

Dans les deux cas, le général britannique est Jeffery Amherst, celui-là même qui avait déjà refusé les honneurs de la guerre à la garnison de Louisbourg. Dans le cas de Montréal, la reddition a lieu sans combat, le marquis de Vaudreuil, gouverneur de la Nouvelle-France, réalisant le désespoir de la situation (2 à 3 000 soldats français faisant face à 18 000 Britanniques), et signant ainsi la capitulation des dernières forces de la colonie. Dans sa proposition de capitulation, Vaudreuil demandait les honneurs de la guerre pour les troupes françaises, afin de saluer leur résistance presque désespérée pendant cinq années. Amherst refuse cette marque honorable, précisant au contraire que
"Toute la garnison de Montréal doit mettre bas les armes, et ne servira point pendant la présente guerre".



L'injure est plus grande encore pour l'armée française qu'à Louisbourg. Alors que la garnison de Drucour, prisonnière de guerre, avait été ramenée et échangée en Europe, les troupes du chevalier de Lévis (successeur de Montcalm à la tête des troupes françaises depuis la mort de celui-ci en défendant Québec en 1759) sont renvoyées, libres, en France, mais avec l'interdiction de combattre pour le restant du conflit. L'intention pour les Britanniques est ici de priver Louis XV de soldats et d'officiers expérimentés. Mais en plus d'atteindre l'honneur des officiers de la garnison, cette clause met un sérieux frein aux possibilités de carrière future pour ces nobles ayant fait de la guerre leur métier...

L'argument principal des Britanniques pour justifier leur sévérité quant aux garnisons françaises est l'usage de représailles pour punir les Français de leur conduite de la guerre. L'argument fait référence aux exactions commises par les Autochtones alliés aux Français, aux pratiques jugées "barbares" par les Européens (l'exemple le plus éclatant étant le massacre d'une partie de la garnison britannique du fort William Henry en 1757). J'ai présenté dans un colloque à Wendake en juin 2018 une communication traitant de ces questions de violences "européennes" et "amérindiennes" de la guerre de siège, et du discours les entourant. Vous pouvez regarder la vidéo de cette communication (20 minutes) ici.

Mais dans le cas de Montréal, il existe une autre hypothèse pouvant expliquer le comportement de Jeffery Amherst. Le journal de campagne du comte de Malartic, un des officiers français ayant servi en Nouvelle-France, est publié en 1890 par son arrière petit-neveu. Ce dernier, évoquant la reddition de Montréal, précise en note:
"Amherst, le général qui avait capitulé à Clostersevern, voulait prendre sa revanche au Canada. Aussi se montra-t-il impitoyable, et refusa-t-il les honneurs militaires à des soldats qui pourtant les avaient bien mérités".
Le descendant de Malartic juge ainsi que le comportement d'Amherst ne serait rien d'autre qu'une vengeance personnelle, faisant référence à un événement ayant eu lieu quelques années avant la capitulation de Montréal.

Le déclenchement  officiel de la guerre de Sept Ans en 1756 contraint les Britanniques à assurer la défense de l'électorat de Hanovre, possession personnelle du roi George II de Grande-Bretagne située au nord-ouest de l'Allemagne. Le monarque décide pour cela de payer des troupes allemandes, commandées par son propre fils, le duc de Cumberland. Plusieurs officiers britanniques accompagnent ce dernier, dont Jeffery Amherst. L'année 1757 voit une armée française, commandée par le maréchal d'Estrées, battre l'armée de Cumberland à la bataille de Hastenbeck (le 26 juillet). Comble de l'ironie, au lendemain même de la victoire, d'Estrées est remplacé par le maréchal de Richelieu, le vainqueur de Minorque (voir mon article sur le siège de Minorque de 1756 ici). Richelieu s'empresse de signer avec Cumberland la convention de Klosterzeven, qui consacre l'invasion victorieuse du Hanovre. La convention entraîne la démobilisation de l'armée de Cumberland, à l'exception des troupes hanovriennes, qui ont cependant interdiction de combattre pour le restant de la guerre.

Portrait de Louis-François-Armand de Vignerot du Plessis de Richelieu, maréchal de France,
par Jean-Marc Nattier, 1732, Museu Caliste Gulbenkian, Lisbonne

Portrait de William Augustus, duc de Cumberland,
par Joshua Reynolds, 1758,
The Devonshire Collection, Chatsworth, Royaume-Uni

La convention de Klosterzeven est ressentie comme une humiliation extrême en Grande-Bretagne, tant pour les officiers britanniques présents en Allemagne que pour le fils du roi qui les commande, et donc par extension pour George II lui-même. Elle est immédiatement rejetée par le roi et par le Parlement, ce qui entraînera une poursuite (malheureuse pour les Français) du conflit en Allemagne. Petite ironie de l'Histoire, cette capitulation honteuse de Klosterzeven, à laquelle Jeffery Amherst a eu le déplaisir de prendre part, a été signée le 8 septembre 1757. Trois ans plus tard, jour pour jour, Amherst faisait capituler Montréal...

Hormis cette mention du descendant de Malartic, rien ne permet de confirmer l'idée d'une vengeance "personnelle" d'Amherst dans son refus d'une reddition honorable pour les garnisons de Louisbourg, du fort Lévis ou de Montréal, mais l'anecdote reste amusante...

Mais le refus des honneurs de la guerre n'est pas une spécificité d'Amherst, ni même britannique. Maurice de Saxe, le brillant maréchal saxon de Louis XV et glorieux vainqueur de Fontenoy, avait usé d'une telle sévérité lors de la prise de Bruxelles par les Français en 1746. Le siège de la ville commence le 7 février (Maurice de Saxe faisant ici la surprise d'une campagne hivernale), et à partir du 10 février, les Français sont en mesure de bombarder la ville. C'est le moment choisi par le commandant de la place pour demander une capitulation, et les honneurs de la guerre pour sa garnison. Le général assiégeant lui répond alors: "Vous avez commis la faute de mettre une garnison à Bruxelles qui n'est point une place tenable. Il n'existe aucun moyen de secourir Bruxelles. Il est juste que nous en tirions avantage". La garnison se rend finalement le 20 février, et est faite prisonnière sans recevoir les honneurs de la guerre.

Siège de Bruxelles de 1746, Louis-Nicolas Van Blarenberghe, 1781, Collections du Château de Versailles




Voilà qui clôt ce article pour aujourd'hui.
À bientôt pour de nouveaux billets historiques, et je vous souhaite un très joyeux temps des Fêtes!


MISE À JOUR DU 29 NOVEMBRE 2021:

L'hypothèse d'une "vengeance" d'Amherst liée à sa présence à la honteuse capitulation de Klosterzeven trois ans jour pour jour avant cette de Montréal n'est pas que la lubie du descendant de Malartic. On la retrouve en effet dans une lettre écrite de Montréal au ministre de la Guerre le 12 septembre 1760, soit quelques jours après la capitulation de la colonie, par Benoît-François Bernier, commissaire des guerres (officier chargé de l'administration financière d'une armée) en Nouvelle-France. Je remercie mon grand ami et collègue Joseph Gagné pour m'avoir envoyé la version numérisée de cette lettre. D'après Bernier, ce sont les officiers britanniques eux-mêmes qui mentionnent la volonté d'Amherst de se venger de Klosterzeven sur la garnison de Montréal!

"M. de Vaudreuil envoya par plusieurs reprises a M. Amherst pour le ramener a des sentimens plus favorables envers les troupes, mais sans succés; ses off(ici)ers penés eux mêmes de ce traitement ont dit tous que cetoit en represaillies de la Cruauté de nos sauvages outres en memoire de la capitulation de Closter Seven ou le general etoit".

Lettre de Benoît-François Bernier au ministre de la Guerre, Montréal, 12 septembre 1760
Service historique de la Défense, GR A1, volume 3574, pièce 102, folio 5.


Michel Thévenin

Sources:
- Lettre du maréchal de Belle-Isle à M. le marquis de Montcalm, 19 février 1759, dans Henri-Raymond Casgrain, Lettres de la Cour de Versailles au baron de Dieskau, au marquis de Montcalm et au chevalier de Lévis, Québec, L-J Demers & Frère, 1890, p. 180-183.

- Journal des campagnes au Canada de 1755 à 1760 par le Comte de Maurès de Malartic, lieutenant général des armées du roi, gouverneur des îles de France et de Bourbon (1730-1800), publié par son arrière petit-neveu le Comte Gabriel de Maurès de Malartic et par Paul Gaffarel, professeur à la Faculté des Lettres de Dijon, Dijon, L. Damidot, 1890, p. 349.

-Lettre de Benoît-François Bernier au ministre de la Guerre, Montréal, 12 septembre 1760
Service historique de la Défense, GR A1, volume 3574, pièce 102.



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mardi 17 décembre 2019

La violence du siège de Berg-op-Zoom (1747) dans les arts

Bonjour!

J'aimerais aujourd'hui vous parler d'un siège marquant du 18e siècle, qui par son dénouement violent a frappé les esprits: le siège de la ville hollandaise de Berg-op-Zoom (Bergen-op-Zoom en néerlandais) par les Français en 1747.

Siège de Berg-op-Zoom, Louis-Nicolas Van Blarenberghe, 1786, Collections du Château de Versailles






À l'été 1747, les armées de Louis XV poursuivent leurs campagnes victorieuses dans les Flandres. Deux ans après la glorieuse victoire de Fontenoy, le maréchal Maurice de Saxe remporte un nouveau combat le 2 juillet à Lauffelt (parfois orthographié Lawfeld, Laffelt), à proximité de la ville hollandaise de Maastricht. La victoire française n'est cependant pas suffisamment importante pour permettre à Maurice de Saxe d'assiéger Maastricht, son objectif initial. Pour ne pas terminer sa campagne trop prématurément, le maréchal envoie le comte de Lowendal (officier danois au service de Louis XV et proche ami de Maurice de Saxe) assiéger la ville de Berg-op-Zoom. L'opération n'a aucun véritable intérêt stratégique, et relève plus du symbole; Berg-op-Zoom a en effet la réputation d'être une forteresse imprenable, puisqu'elle a déjà résisté victorieusement à plusieurs sièges aux 16e et 17e siècles, fait suffisamment rare au 18e siècle pour être noté. De plus, elle a été puissamment fortifiée à la fin du 17e siècle par Menno Van Coehoorn, le rival hollandais de Vauban.

Toujours est-il que Lowendal met le siège devant Berg-op-Zoom, défendue par 16 000 hommes, le 12 juillet, et la tranchée est ouverte dans la nuit du 14 au 15 juillet. Le siège respecte dans son déroulement le modèle théorisé plusieurs décennies plus tôt par Vauban (voir ici), mais les Français se heurtent à une résistance coriace de la garnison hollandaise. Deux mois après l'ouverture de la tranchée, les assiégeants ne sont toujours pas en mesure de faire plier les défenseurs, malgré la présence de plusieurs brèches dans les ouvrages avancés de la place (deux mois, c'est particulièrement long pour l'époque, voir ici mon article sur la durée "normale" d'un siège).

Beschieting van Bergen op Zoom / Attaques de Berg-op-Zoom, anonyme, 1747, Rijksmuseum (Amsterdam)



Le 16 septembre au matin, Lowendal joue son va-tout et lance un assaut massif d'infanterie sur les brèches des fortifications. L'élan des assiégeants est décisif, et les troupes françaises entrent dans la ville, où la garnison, bousculée, se défend pied à pied en se barricadant dans les maisons. C'est là que les Français, enragés par deux mois d'un siège long et coûteux, déchaînent leur fureur. Une partie de la garnison est massacrée, et la ville est mise à sac.

Le déchaînement des Français à cette occasion, et le pillage de la ville, choquent profondément l'Europe. De telles pratiques étaient devenues suffisamment rares pour être scandaleuses, surtout au sein de l'armée de Sa Majesté Très Chrétienne... Bien que plusieurs officiers français aient tenté de maîtriser l'indiscipline de leurs troupes, beaucoup d'autres ont allègrement participé au pillage, s'assurant de juteuses rapines...

La légende veut que devant le scandale, Maurice de Saxe aurait alors affirmé à Louis XV: "Sire, il n'y a pas de milieu: il faut faire pendre Lowendal, ou le faire maréchal de France". Quoique sans doute très romancé, l'épisode se termine tout de même par la promotion de Lowendal, qui obtient le bâton de maréchal le 23 septembre.

Les journaux de plusieurs acteurs du siège présentent des chiffres particulièrement impressionnants, faisant état notamment de 10 000 tués et blessés parmi les assiégeants lors des deux longs mois du siège (certains auteurs poussent même les pertes françaises jusqu'à 20 000 hommes). L'assaut décisif du 16 septembre fut extrêmement sanglant: près de 150 officiers et soldats tués et 300 blessés côté français, contre plus de 2 000 tués, 1 000 blessés et 1 700 prisonniers côté hollandais.

En plus de sa durée et de sa violence, le siège de Berg-op-Zoom a aussi la particularité d'avoir accordé un rôle important aux mines et aux contre-mines, qui étaient tombées en désuétude au 18e siècle (voir ici l'article que j'ai consacré au sujet des mines). Un journal du siège mentionne ainsi qu' "on a supputé les mines qu'ont fait joüer les deux partis, à la totalité de 80". Ce même journal mentionne, parmi les victimes du siège côté français, la mort, le 16 août, du commandant du corps des mineurs, le sieur de Lorme. Celui-ci était âgé de 72 ans, et avait surtout participé au cours de sa carrière à pas moins de 37 sièges! Il avait ainsi acquis le surnom cocasse de "Premier mineur de l'Europe"...

À en croire ce journal, et un plan français de l'assaut du 16 septembre, qui montrent l'usage intensif de mines des deux côtés et les multiples explosions engendrées par celles-ci, le délabrement des fortifications et du terrain devait produire un effet saisissant...

Plan de l'attaque de Berg-op-Zoom par M. de Lowendal en 1747, par H. M. Chevalier, 1747
(disponible sur Gallica)



Pour terminer cet article, je souhaite vous présenter quelques sources iconographiques du 18e siècle, représentant toute la violence et la fureur du siège et/ou de l'assaut français.

Vue de la ville et des forts de Berg-op-Zoom assiegée par l'armée françoise
sous les ordres de Mgr. le Mal. de Lowendahl le 14 juillet 1747.et prise par assaut le 16 septembre
,
Martin Marvie, 1747-1750, Rijksmuseum

Het beleg van Bergen op Zoom door de Franschen,
gravure hollandaise de Gerard Sibelius, 1750-1752, Rijksmuseum

Une autre gravure hollandaise que je trouve particulièrement saisissante par sa représentation de la violence du siège (ici le bombardement):

Afbeelding van de bombaardeering der stad Bergen op den Zoom, door de Franschen,
op den 1e. Augustus des jaar 1747
,
Simon Fokke, 1772, Rijksmuseum

Le bombardement détruit une partie importante de la ville. À plusieurs égards, le siège de Berg-op-Zoom est comparable avec la situation de Québec à l'été 1759. En effet, les deux villes sont bombardées pendant deux mois, et les deux villes connaissent des destructions extrêmes. Ci-dessous, une gravure hollandaise montrant l'état d'une église de Berg-op-Zoom après le siège, qui n'a rien à envier aux gravures présentant Québec en 1759:

Ruïne van de Groote Kerk te Bergen op den Zoom, van binnen, ziende van het choor naar den tooren,
gravure de Simon Fokke, 1772-1780, Rijksmuseum

Et pour terminer, un tableau légèrement postérieur à l'événement (1786), mais que je trouve très représentatif de la fureur de l'assaut français du 16 septembre. Comme pour le bas-relief représentant le siège de Minorque de 1756 (voir mon article ici), les détails sont impressionnants.

Prise d'assaut de Berg-op-Zoom, Louis-Nicolas Van Blarenberghe,
1786, Collections du Château de Versailles

Pour l'anecdote, on peut noter que le siège de Berg-op-Zoom apparaît dans la série de jeux vidéos Assassin's Creed. Dans le troisième opus (celui se déroulant lors de la guerre d'Indépendance américaine, et lors de la guerre de Sept Ans pour ses débuts), deux personnages, Haytham Kenway et Edward Braddock (le général britannique vaincu à la Monogahéla en 1755) partagent leurs souvenirs concernant leur participation à ce terrible siège...

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!
Michel Thévenin


Petite mise à jour du 3 décembre 2021:
J'ai écrit le script d'une vidéo sur le siège de Berg-op-Zoom pour la chaîne Youtube Nota Bonus (chaîne secondaire du vulgarisateur historique Nota Bene). La vidéo d'environ 7 minutes est disponible ici!

Sources:

- Histoire abrégée de la ville de Bergen-op-Zoom, depuis son origine jusqu'à ce jour: avec une idée du fameux siège de 1747 et de ses suites funestes, ainsi que du rétablissement de la ville, ouvrage posthume de M. Jean Faure, À La Haye chez Pierre Van Os, 1761.
- Jean-Baptiste d'Espagnac, Journal des campagnes du Roi en 1744, 1745, 1746 & 1747, Liège, 1748.
- Journal du siège de Bergopzoom en 1747, rédigé par un lieutenant-colonel ingénieur volontaire de l'armée des assiégeans, À Amsterdam et à Leipzig, chez Arkstée et Merkus, 1750.
-Fadi El Hage, La guerre de Succession d'Autriche (1741-1748). Louis XV et le déclin de la France, Paris, Économica, 2017.
- Jean-Pierre Bois, Maurice de Saxe, Paris, Fayard, 1992.
- Jean-Pierre Bois, « Maurice de Saxe et Ulrich Woldemar de Lowendal, deux maréchaux d’origine étrangère au service de Louis XV », Revue historique des armées, 2009, p. 3-14.


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vendredi 13 décembre 2019

L'usage des mines dans la guerre de siège

Bonjour!

J'aimerais aujourd'hui vous parler d'une partie spécifique de la guerre de siège que je n'ai pas encore évoquée, à savoir l'utilisation des mines.

Je vous ai déjà exposé le modèle, extrêmement scientifique et raisonné, théorisé par Vauban à la fin du 17e siècle. Le moment décisif de ce modèle du siège est l'ouverture d'une brèche dans les fortifications assiégées. Or, cette brèche peut être provoquée par deux moyens: l'artillerie et les mines. J'aimerais ici vous parler de l'usage des mines.

Dans son Traité de l'Attaque des Places de 1704, Vauban définissait ainsi les mines:




La mine est ainsi une alternative au canon pour ouvrir la brèche dans les fortifications, considérant que Vauban considère qu'il ne faut pas moins de 1 000 coups de canon pour faire brèche dans une fortification de bonne qualité...

On notera avec amusement que le terme employé dans les traités théoriques pour désigner l'action de faire exploser les mines est "faire jouer les mines"...

Ci-dessous, quelques versions des planches du traité de Vauban montrant l'action des mines (le traité a été copié à quelques reprises, et publié sous des versions plus ou moins exactes de manière clandestine).








Quelques décennies plus tard, Guillaume Le Blond, dans son Traité de l'Attaque des Places de 1743, mentionne "On se sert aussi des Mines pour augmenter la Brèche, même quelquefois pour la faire". La mine semble d'après Le Blond avoir quelque peu perdu en importance. Il est vrai que dans la première moitié du 18e siècle, les très nets progrès en matière d'artillerie ont fait reculer l'usage des mines, le canon étant capable de faire brèche plus rapidement et plus efficacement.

Les mines ne disparaissent pas pour autant, et connaissent même un certain retour en grâce lors de la guerre de Succession d'Autriche, grâce notamment au perfectionnement du savoir-faire des ingénieurs militaires. Les mines ne sont par contre plus utilisées principalement pour faire la brèche, mais plus comme un moyen supplémentaire d'affaiblir des fortifications et leur garnison, et pour appuyer les efforts principaux pour faire la brèche.

Un attirail assez varié est utilisé pour ces mines, constamment perfectionné tout au long du 18e siècle. Vauban présentait dans son traité de 1704 les outils nécessaires au mineur, qui devient un ouvrier spécialisé:











Mais les mines ne sont pas réservées aux seuls assiégeants; en effet, les assiégés peuvent compter pour défendre une place sur des fougasses, qui sont définies par Bélidor dans le Dictionnaire portatif de l'ingénieur de 1755 (une compilation de plusieurs dictionnaires et traités militaires) comme étant "une ou plusieurs petites mines que l'on charge de poudre, pour faire sauter un terrein dont l'assiégeant s'est emparé".

L'assiégé peut également avoir recours aux contre-mines, galeries souterraines destinées à localiser les mines ennemies et à les désamorcer, ou même à gêner la progression des mineurs de l'assiégeant.

Se développe alors une véritable « guerre souterraine » entre mines et contre-mines, assiégeants et assiégés. Les sources soulèvent les résultats particulièrement atroces de ce type d’affrontements, du fait des conditions difficiles qui les entourent : le manque d’espace dû à l’étroitesse des galeries, la faible lumière des chandelles et l’air vicié, tout est réuni pour des empoignades effroyables à l’arme blanche. Le siège de Vienne par les Ottomans en 1683 demeure un des exemples les plus marquants de cette guerre de siège « souterraine ».

Une représentation de ce que pouvait être la difficulté de ce type de situation est donnée dans le film espagnol Alatriste, réalisé par Agustin Diaz Yanes et sorti en 2006. Dans ce film est représenté le siège par les Espagnols de la ville hollandaise de Breda en 1625 (avec il est vrai des tranchées de siège plutôt similaires à celles en vigueur à partir de Vauban). Je vous partage ici une vidéo représentant une scène de guerre de mines et contre-mines (à partir de 4mn12 de la vidéo):




Plusieurs officiers français combattant en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans font référence aux mines.

À la fin de l'année 1758, Louis-Antoine de Bougainville est envoyé en France pour quémander des secours auprès des autorités versaillaises. En plus de mettre de l'avant le manque criant d'ingénieurs militaires dans la colonie (voir mon article à ce propos ici), Bougainville constate le besoin d'envoyer des spécialistes du maniement des mines, mentionnant qu'il n'y a dans la colonie "pas un seul homme qui ait la plus légère idée des mines". Il préconise ainsi l'envoi en Nouvelle-France d'un corps de vingt mineurs, qui pourraient former des ouvriers sur place.

Dans son Mémoire pour la défense du fort Carillon de 1759, véritable manuel de poliorcétique défensive auquel j'ai déjà consacré un article (voir ici), l'ingénieur français Jean-Nicolas Desandrouins suggère l'utilisation de fougasses pour défendre les abords du fort. Il émet cependant le constat, lucide, d'une impossibilité d'envisager d'utiliser les contre-mines, ne pouvant compter sur "l'avantage des assiégés dans la guerre sous terre, supposant nos mineurs trop ignorants pour s'en prévaloir", et rejoignant ainsi Bougainville quant au besoin d'envoyer en Nouvelle-France des spécialistes des mines.

Il insiste plus loin en ajoutant:
"Les caissons, fougasses et mines (sous-entendu contre-mines) sont la meilleure défense des places; mais il ne faut pas se flatter de trouver des mineurs en Canada".
C'est sur ce constat réaliste de l'ingénieur français que je vous laisse pour aujourd'hui.

À bientôt pour de nouveaux billets historiques!

Michel Thévenin


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Sources:

- Dictionnaire portatif de l’ingénieur, où l’on explique les principaux termes des Sciences les plus nécessaires à un Ingénieur, sçavoir : l’Arithmétique, l’Algèbre, la Géométrie, l’Architecture civile, la Charpenterie, la Serrurerie, l’Architecture hydraulique, l’Architecture militaire, la Fortification, l’Attaque et la Défense des Places, les Mines, l’Artillerie, la Marine, la Pyrotechnie. Par M. Bélidor, Colonel d’infanterie, Chevalier de l’Ordre militaire de Saint Louis, Etc, à Paris, chez Charles-Antoine Jombert, 1755.

- Mémoire, pour servir d'instruction dans la conduite des sièges et dans la défense des places, dressé par Monsieur le Maréchal de Vauban, et présenté au roi Louis XIV en 1704, à Leide, chez Jean & Herman Verbeek, 1740.

- Traité de l'attaque des places, par M. Le Blond, professeur de mathématique des pages de la grande écurie du Roy, à Paris, chez Charles-Antoine Jombert, libraire du Roy pour l'artillerie & le génie, 1743.

- Mémoire sur la défense du fort de Carillon, dans Henri-Raymond Casgrain, Lettres et pièces militaires. Instructions, ordres, mémoires, plans de campagne et de défense 1756-1760, Québec, Imprimerie L.-J Demers & Frère, 1891, p. 107-143.

- Louis-Antoine de Bougainville, Mémoire à la Cour, 12 janvier 1759, dans Henri-Raymond Casgrain, Lettres et pièces militaires. Instructions, ordres, mémoires, plans de campagne et de défense 1756-1760, p. 79-90.